PARIS NOIR (Kévi Donat)

La lecture du livre de Kévi Donat permet à Annie Biard d’apprécier les trois balades principales que propose l’auteur et guide pour découvrir Paris sous un angle singulier.

ITINÉRAIRE 1 – PARIS RIVE GAUCHE

Au XXe siècle, ce quartier a été le cœur de la pensée francophone, un foyer essentiel des luttes anticoloniales et de la réflexion sur l’identité noire. Lieu de rencontre des écrivains, des intellectuels et militants majeurs – Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, les sœurs Nardal et d’autres. Les intellectuels noirs américains, Richard Wright et James Baldwin, entre autres, y ont vécu, attirés par une France qui leur semblait plus tolérante que l’Amérique ségrégationniste.

– 1ère étape : Place du Panthéon

Destiné à être à l’origine une église, le Panthéon devient, fin XIXe, un temple laïc dédié à l’histoire de la République et va accueillir plusieurs personnalités noires. La premier accepté au Panthéon est le guyanais Félix Eboué en 1949. Viendront ensuite Alexandre Dumas en 2002, Aimé Césaire en 2011 et Joséphine Baker, première femme noire à y entrer en 2021. Ces personnalités sont reconnues pour leur contribution exceptionnelle à l’histoire, la culture et les valeurs de la France.

  • 2ème étape : le jardin du Luxembourg avec le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Il s’agit de Le Cri, l’Écrit, une œuvre de Fabrice Hybert qui représente l’esclavage et son abolition. La stèle a été inaugurée par les présidents Chirac et Sarkozy en 2011.

  • 3ème étape : le café Tournon à Saint Germain des Prés, le rendez-vous des écrivains noirs américains en exil : Chester Himes (1909-1984), James Bladwin (1924-1987).

  • 4ème étape : Place de la Sorbonne, proche de la rue des Écoles où se trouve la librairie/maison d’éditions, Présence africaine, créée en 1947 par l’intellectuel sénégalais Alioune Diop. Il est à l’initiative du Congrès international des écrivains et artistes noirs, organisé à Paris du 19 au 22 septembre 1956. C’est l’occasion de citer les grands intellectuels noirs, sans oublier les figures féminines qui ont marqué les débats au XXe siècle : Paulette Nardal, Maryse Condé, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Franz Fanon et bien d’autres.

ITINÉRAIRE 2 – PARIS RIVE DROITE

– 1ère étape : Le départ se fait à partir du Moulin Rouge et devant la plaque en hommage à Joséphine Baker qui a été inaugurée en 2019.

  • 2ème étape : Place Andre Breton. André Breton, lors d’une escale en Martinique en janvier 1941, tombe sur une revue culturelle nommée Tropiques fondée par les époux Césaire avec quelques amis comme René Ménil.

Permet d’évoquer le mouvement Harlem Renaissance dont un grand nombre d’intellectuels du monde noir ont trouvé refuge dans ce quartier de Pigalle.

  • 3ème étape : Place Juliette Drouet où l’un des premiers clubs de jazz du quartier ouvre ses portes. Il sera racheté par une grande personnalité afro-américaine : Eugène Bullard qui se battra pour la France pendant la première guerre mondiale.

  • 4ème étape : Place Pigalle, sorte de laboratoire musical dans les années 1920 qui accueille les grands noms du jazz américain comme Louis Amstrong, Duke Ellington ou Sidney Bechet.

  • 5ème étape : Montmartre – Bateau Lavoir où de célèbres tableaux ont été peints dans lesquels on peut retrouver l’inspiration des artefacts africains.

  • On poursuit Square Louise Michel qui fera partie des milliers de déportés vers la Nouvelle Calédonie/Kanaky. Louise sympathisera avec la cause des Kanaks et apportera son soutien à la révolte kanak de 1878.

  • Avant de monter vers le Sacré Coeur se trouve une plaque en hommage à George Cuvier. Scientifique français et homme de son temps, il classifie et herarchise les races présumées. C’est ainsi qu’il croise l’histoire d’une jeune femme , Saartjie Baartman, connue sous le nom de « la Vénus Hottentote ». Morte à l’age de 26 ans, Cuvier va disposer de son cadavre afin d’en étudier ses caratéristiques physiques.

  • 6ème étape : Chateau Rouge , qui constitue une centralité pour les personnes d’ascendance africaine de Paris. Rue Myrha, on passe devant Maison Chateau rouge créée en 2015 par deux frères Youssouf et Mamadou Fofana, marque de mode qui associe des motifs d’inspirations africaines avec des matières modernes.

  • On arrive dans la rue des Gares où se trouve au 6 bis Little Africa Village, un espace hybride, créé par Jacqueline Ngo Mpii, et dédié à la mode, la culture, l’artisanat issus du continent africain.

  • 7ème étape : L’église Saint-Bernard qui fut occupée, l’été 1996, par des étrangers africains en situation irrégulière qui se trouvaient face à des problèmes de renouvellement de titres de séjours, des refus de demandes d’asile et une augmentation des expulsions. Toujours dans le 18ème arondissement trois autres points sont évoqués :

  • 1) le Comité de défense de la race noire initié par son leader Lamine Senghor, dans les années 1920. Durant les années folles, la population noire vivant dans l’hexagone augmente principalement à Paris et dans les grandes villes dans des conditions de vie difficiles. Lamine Senghor, mobilisé pendant la guerre, deviendra l’un des premiers à porter la voix des immigrés noirs et à défendre leurs revendications.

  • 2) le Jardin Jane Vialle. De père français et de mère congolaise, Jane Vialle s’est engagée dans la Résistance, réclame l’égalité dans les colonies et fonde l’Association des femmes de l’Union française.

  • 3) Place des TIrailleurs sénégalais, inaugurée en 2023, la militante Aissata Seck étant à l’origine du projet.

ITINÉRAIRE 3 – PARIS SEINE NOIRE

Le parcours s’étale de part et d’autre de la Seine et se focalise sur la présence des personnes noires à Paris sous l’Ancien Régime, les débats autour de l’abolition de l’esclavage et la représentation des colonies dans la vie politique française.

  • 1ère étape : le palais Bourbon, place Edouard Herriot puis face à la colonnade avec la statue de Colbert, à l’origine du Code noir, édit royal de 1685 qui regroupe les textes juridiques relatifs au gouvernement, à l’administration et à la condition des esclaves dans les colonies.

Mention d’un tableau de Hervé di Rosa consacré à l’abolition de l’esclavage dans une représentation qui fait débat et exposé à l’Assemblée nationale depuis 1991.

  • 2ème étape : l’hotel de la Marine et les colonies

Edifice inauguré en 1774 et sert de garde meubles de la couronne.

Visite du bureau de Victor Schoelcher.

Siège de la Fondation pour la Mémoire et de l’Esclavage.

  • 3ème étape : Rue du Chevalier de Saint Georges, depuis décembre 2001, anciennement rue Richepanse, du général de Bonaparte qui avait rétabli l’esclavage en Guadeloupe dans un bain de sang.

251, rue du Faubourg St Honoré : le clown Chocolat se produisait dans le Nouveau Cirque à cette adresse.

  • 4ème étape : Le jardin des Tuileries et la première abolition de l’esclavage le 4 février 1794. Évocation de Jean-Baptiste Belley, député et représentant de Saint-Domingue auprès de la Convention nationale, et de Toussaint Louverture, gouverneur de Saint-Domingue mais capturé et déporté par les troupes de Napoléon au fort de Joux dans le Jura.

  • 5ème étape : Quai Aimé Césaire nommé ainsi depuis 2013

  • 6ème étape : Passerelle Senghor, conçue par l’architecte Marc Mimram en 1999.

La balade se termine au bout de la passerelle devant la statue de Thomas Jefferson, père fondateur des États-Unis et esclavagiste.

Annie BIARD

LETTRES SAUVAGES de Bernard Périllat (une analyse de Liss Kihindou)

Les poètes ont une façon de dire les choses qui leur est propre. D’un récit, d’une rêverie, d’une peine, d’un combat personnel, de tout ce qui fait le monde qui nous entoure (animal, végétal, minéral…), l’imagination du poète en fait une œuvre qui surgit comme un précipité dans un vase. Une trace visible, posée là ! Une marque tangible que le lecteur curieux découvre par un travail de décomposition comme pour suivre avec délectation le chemin parcouru par l’auteur pour y parvenir. Chaque texte est donc une invitation au voyage. Et si le lecteur a une âme quelque peu sensible à la poésie, il arrive qu’il s’exclame : « Mon Dieu, que c’est si bien fait ! Tisser une si belle toile avec des mots ! » Douteriez-vous de ce que je dis ? Tenez, lisez ceci :

Lettre de la fourmi soldate

J’étais allongé dans l’herbe. Une fourmi soldate me demanda :

« Quelle est ton utilité sur terre ? Tu ne vois pas que tu te mets en

travers de notre route et de la marche du monde ? »

Au lieu d’écraser cette fourmi impertinente, je lui réponds :

« Attends ! Laisse-moi me mettre à ton diapason… »

« Ne me parle pas de diapason, vous êtes en train de casser les

harmonies naturelles. Réponds à ma question ! »

Que répondre ? Aucune harmonie chez nous : la loi de la guerre !

Marche ou crève !

« À quoi sert votre cerveau puissance 10 ? Il y a quelque chose qui ne

tourne pas rond chez vous ! »

C’est vrai ! Nous avons deux jambes, mais nous marchons sur la tête.

Nous épuisons les ressources naturelles… Nous nous épuisons,

portant aux nues ceux qui nous dominent.

« Vous avez peut-être besoin d’aide pour vous débarrasser de vos

tyrans ? Nous pouvons entrer en eux par les narines, la bouche, les

oreilles, le trou du cul et les ronger de l’intérieur. »

Des chevaux de Troie par milliards !

« Nous sommes prêtes, pour notre survie à tous. »

                                                                                                             20 mars 2021

Je vous laisse découvrir l’analyse des LETTRES SAUVAGES de Bernard Périllat par la poétesse Liss kihindou. Ce n’est pas souvent que l’on a le plaisir de voyager dans les pages d’un poète la main dans celle d’un autre poète ou poétesse qui veut bien nous servir de guide.

Bonne Lecture. Et puisque Noël frappe à nos portes, pensez à glisser ce livre comme cadeau à un(e) ami(e) qui aime lire ou écrire (ou les deux à la fois) – A commander chezn votre libraire ou chez l’Éditeur : L’Arbre à Musiques 10, rue Rubens 75013 Paris. Cliquez pour accédez à l’article de Liss Kihindou.

Elles militent pour rendre plus visible la contribution des femmes à l’Histoire de l’humanité

Aujourd’hui, presque toutes les femmes sont d’accord avec Simone de Beauvoir pour dire que « toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes » (Le deuxième sexe) et qu’il convient de prendre la parole pour déconstruire les paradigmes à l’origine du déni de leur rôle dans les inventions et innovations qui ont fait progresser l’humanité. En effet, à partir des années 2000, une nouvelle classe de chercheuses a donné un essor formidable à cette idée soulignée par Simone de Beauvoir en mettant l’accent sur l’invisibilité de la femme à travers les siècles : 
Marylène Patou-Mathis
(L’homme préhistorique est aussi une femme), Sophie de Beaune (conseillère scientifique du livre et du documentaire Lady sapiens), Olivia Gazalé (Le mythe de la virilité). Les journalistes Titou Lecoq (Les grandes oubliées) et Léa Mormin-Chauvac (Les sœurs Nardal) ont rejoint – respectivement en 2021 et en 2024 – ce combat qui participe à rendre plus visible la contribution de la femme à l’histoire de l’humanité. Saluons ici la voix magnifique de la poétesse Liss Kihindou qui vient s’ajouter à ce travail collectif par un hommage aux pionnières de ce combat. 

LE SILENCE ET LE BRUIT

Dans son livre Le monde perdu du Kalahari, l’explorateur Laurens van der Post raconta une rencontre qui le transforma à jamais. Parmi les peuples indigènes du désert, il découvrit un univers où la nature n’était pas une notion lointaine, mais une expérience vivante, quotidienne, sacrée. Une nuit, autour du feu, hommes et femmes parlèrent des étoiles. Non pas de leur lumière ni de leurs formes, mais de leur son. Pour eux, le ciel n’était pas muet : les étoiles chantaient, vibraient, envoyaient des messages que l’on pouvait percevoir à condition d’être assez ouvert et attentif.

Lorsque Laurens avoua qu’il n’entendait rien, qu’il ne voyait qu’un ciel silencieux, ils crurent d’abord qu’il plaisantait. Mais en comprenant qu’il disait vrai, ils s’attristèrent. Ils le regardèrent avec compassion, comme on regarde quelqu’un privé de quelque chose d’essentiel.

Pour les Bochimans, ne pas entendre les étoiles n’était pas une simple carence : c’était la preuve d’une déconnexion avec la vie, avec la terre et avec l’univers. Cela signifiait avoir perdu la communion originelle qui fait de l’être humain une part du tout.

C’est alors que Laurens comprit la fracture qui sépare le monde occidental – qui a bâti machines et cités saturées de bruit – de celui de ceux qui savaient encore écouter le silence profond, celui où chante le cosmos.

Ce qui, pour nous, n’est qu’un ciel lointain et muet, était pour eux une symphonie. Et peut-être que leur tristesse n’était pas seulement pour lui, mais pour l’humanité entière, qui, au nom du progrès, a cessé d’écouter.

Le monde littéraire, 22 août 2025

Dans la préface de son livre Histoire du silence, Alain Corbin écrit :

« Dans le passé, les hommes goûtaient la profondeur et les saveurs du silence. Ils le considéraient comme la condition du recueillement, de l’écoute de soi, de la méditation, de l’oraison, de la rêverie, de la création ; surtout comme le lieu intérieur d’où la parole émerge. […] Le silence témoignait de l’intensité de la rencontre amoureuse et semblait la condition de la fusion. Il présageait la durée du sentiment. Désormais, il est difficile de faire silence, ce qui empêche d’entendre cette parole intérieure qui calme et qui apaise. La société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi ».

RÉSISTER aux idées de l’extrême droite (par Salomé Saqué) / analyse de Raphaël ADJOBI

          Si la première partie de ce livre peut paraître une redite pour le lecteur au fait de l’histoire de l’extrême droite française, certains rappels sont nécessaires pour bien comprendre la réalité d’aujourd’hui. Quant à la deuxième partie, elle est magnifique grâce à l’excellente réflexion de l’autrice sur le climat qu’ont réussi a créer ceux qui rejettent la diversité culturelle de notre pays en maniant à grands cris des formules terrifiantes ; une réflexion qui est une invitation à l’introspection pour réagir vite face aux discours de l’extrême droite que certains tiennent pour des vérités mais qui ne le sont pas.

Résister, aujourd’hui

          Salomé Saqué veut nous faire comprendre de manière claire qu’un pays ne peut à la fois affirmer être contre le racisme et tolérer l’expression publique du racisme sous le prétexte de la neutralité ou de la liberté d’expression. Aucune société ne peut affirmer, sans être hypocrite et mensongère, qu’un propos raciste est à la fois un délit et une liberté d’expression.

          Ce livre est donc un réquisitoire excellemment argumenté contre le RN, et aussi contre celles de nos autorités politiques qui réclament et obtiennent des lois répressives visant certaines populations françaises tout en tolérant les propos outrageants voire insultants de l’union sacrée de la droite dite républicaine et de l’extrême droite (1) à leur encontre. C’est en réalité cette tolérance extraordinaire dont jouissent les discours et les idéaux du RN, clairement antirépublicains, qui menacent la démocratie et la cohésion sociale. « Une tolérance sans limites – dit Karl Popper, que cite Salomé Saqué – ne peut que mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons une tolérance sans limites même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas préparés à défendre une société tolérante contre l’assaut des intolérants, alors les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance ». En d’autres termes, nos autorités et nos institutions ne peuvent souffrir les intolérants sans participer à la ruine de la République et de la démocratie.

          Sur ce principe qui est une base vitale pour la société, les journalistes et les intellectuels ne peuvent pas non plus se cacher derrière une prétendue neutralité ou impartialité pour ne pas défendre les valeurs énoncées par la République. C’est pourquoi Salomé Saqué assure franchement que « la neutralité journalistique est un mythe, une illusion ». Elle voit même dans l’enseignement au métier de journaliste que les formules « ne pas prendre parti », « adopter une approche objective » sont des mensonges récurrents. Car, dit-elle, personne ne peut « gommer […] son vécu personnel, son éducation, son expérience. […]Nous avons des idées, des convictions, des préjugés et, s’il est vrai qu’il nous faut penser contre nous-mêmes, nous ne pouvons pas faire comme si notrejen’existait pas ». Et elle sait par expérience que « être journaliste, c’est par définition passer sa journée à faire des choix » : choisir entre tel ou tel sujet, entre tel ou tel angle de vue, choisir de se taire ou de réagir quand les valeurs communes sont piétinées ou menacées par ceux qui nous gouvernent ou qui veulent nous gouverner. Aussi, conclut-elle, le journaliste qui donne la parole à l’extrême droite pour déverser son venin sur une catégorie de la population au nom de la pluralité et de l’objectivité exprime un engagement politique ; de même, celui qui ne donne pas de tribune directe à l’extrême droite, mais enquête sur elle et encadre sa parole exprime un engagement politique. L’autrice relève d’ailleurs que nos voisins belges du côté Wallon sachant cela, leurs médias se sont engagés à « ne pas offrir de tribune directe aux partis prônant des idées racistes ou discriminatoires ». En d’autres termes, « pour ces partis, pas de direct, la diffusion (de leurs propos) se fait en différé afin de laisser le temps aux journalistes d’analyser, de réfléchir… », de passer l’entretien enregistré au tamis des valeurs anti-raciales et anti-discriminatoires.

          Si ce « cordon sanitaire » est impossible à mettre en place en France, parce que le mal est trop avancé dans le corps politique et social, il reste l’engagement de chacun à défendre les valeurs de fraternité et d’humanité. « Car, dit-elle avec conviction, c’est notre avenir individuel et collectif qui est en jeu, voire notre survie lorsqu’on appartient aux minorités directement visées par l’extrême droite ». Il faut résister à la culture que veut nous imposer l’extrême droite en s’engageant dans les mouvements associatifs permettant de « bâtir un sentiment d’appartenance et de solidarité », lance-t-elle. Il faut résister en créant de nouveaux récits qui touchent la diversité de la France et font évoluer les mentalités. « Dans la France se consumant au feu de l’extrême droite » (2) avec ses formules vides de sens parce que vides de réalité mais enchanteresses pour les haineux – le grand remplacement, le racisme anti-Blanc…« dans cette société où la peur devient le meilleur moyen d’accéder au pouvoir », il faut renouveler, à des échelles différentes, la joie de vivre ensemble des olympiades de Paris 2024 saluée par tous les médias du monde. Oui, selon Salomé Saqué – et nous sommes de son avis – « la confiance en l’avenir et la joie que nous éprouvons à être ensemble sont des armes dont nous ne pouvons nous passer » dans cette résistance contre l’extrême droite.

          Résister est un livre qui invite à ne pas céder au découragement, au scepticisme, à s’engager et à garder l’espoir. A lire absolument.

(1) Voir le billet politique de Jean Leymarie du 7 juillet 2025 à 8h15 sur France culture :L’union des droites a-t-elle commencé ?

(2) Patrick Chamoiseau ; Que peut littérature quand elle peut ? Éditions du Seuil, février 2025.

Raphaël ADJOBI

Titre : Résister, 114 pages.

Auteur : Salomé Saqué 

Éditeur : Éditions Payot, Paris, 2024.

LES SOEURS NARDAL à l’avant-garde de la cause noire (par Léa Mormin-Chauvac) – Une analyse de R. ADJOBI

          Dans l’histoire littéraire de la France du début du XXe siècle, les figures issues de nos colonies que nous connaissons se limitent bien souvent à Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, et dans une moindre mesure à Léon Gontran Damas. Certes, on ne peut oublier Frantz Fanon ; mais, pour des raisons politiques, il est toujours considéré comme un cas à part. Remarquez que dans cette courte liste, on ne retient aucune femme ! Et pourtant, le mouvement littéraire qui va naître à Paris dans le milieu français issu de l’esclavage et de la colonisation a pour précurseur le premier salon littéraire tenu par les sœurs Nardal ! Voilà l’une des grandes informations du début de ce XXIe siècle qu’il nous faut retenir !

Le premier salon littéraire noir à Paris

          En effet, au début du XXe, le premier foyer littéraire et artistique où des écrivains et artistes américains issus de l’esclavage vont pouvoir échanger avec des Africains et autres intellectuels des Amériques et d’Europe ayant la même carnation qu’eux sera le salon de Clamart des sœurs Nardal. C’est dans l’appartement du sud de la banlieue parisienne des sœurs martiniquaises où se croisent les langues témoignant des horizons différents des participants que ceux-ci finiront par s’appeler « NOIRS » comme une appropriation du discours européen.

          A vrai dire, à Paris, Paulette, l’aînée, et ses sœurs poursuivaient une tradition familiale. A Fort-de-France, la capitale de la Martinique, la coquette maison de trois étages des parents des jeunes filles a toujours été un lieu de rencontres et d’échanges, un univers de mondanités. Et dans leur appartement de Clamart, elles prolongent l’expérience familiale acquise en Martinique grâce aux talents de traductrices de Paulette (étudiante en anglais), Jane et Andrée qui permettent aux étudiants africains et antillais d’entrer en contact avec les textes des milieux intellectuels américains militant pour la cause noire. Si Paulette et Jane, les deux premières jeunes filles noires à entrer à la Sorbonne élargissent leur cercle grâce aux étudiants qui sont inscrits dans cette prestigieuse université – tels Léon Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor – leur salon était surtout tourné vers l’international, vers l’universel. Les artistes et les écrivains noirs angloaméricains de passage à Paris y seront reçus. Ainsi, lors de sa tournée européenne, quand il arrive à Paris, la « figure centrale de la naissance des mouvements panafricains » qui prônait l’Union universelle pour l’amélioration de la condition noire, Marcus Garvey, devient très vite un proche des sœurs Nardal.

          Et c’est dans ce salon littéraire de Clamart qui fonctionnait tous les dimanches après-midi, « où de nombreuses voix parlant différentes langues se rencontrent à maintes reprises », que va naître La revue noire en 1931 grâce à la collaboration du dentiste haïtien Léo Sajous – déjà une figure des mouvements noirs parisiens – et le talent journalistique de Paulette Nardal. Une revue en français et en anglais dont la parution n’est pas continue mais répétée – un numéro après l’autre. Au total, elle comptera six numéros.

          Jamais Senghor et Aimé Césaire, les figures de proue de la négritude et de la littérature française portant la voix des Français noirs, n’ont évoqué ce premier foyer intellectuel noir de l’histoire de France. Pourquoi donc ? Même si, contrairement à Senghor, Césaire assure qu’il a peu fréquenté le salon de Clamart – trop mondain à son goût – il n’ignorait pas que c’était là, en France, que se clamait pour la première fois la fierté d’être Noir.

          Ce livre n’a pas pour objectif de retirer aux chantres de la négritude leur mérite ou de ternir leur aura. Il nous redit qu’il n’y a pas de pensée par hasard ! Paulette Nardal loue d’ailleurs le génie de Senghor et d’Aimé Césaire d’avoir su porter plus loin et faire briller leurs idées, leurs aspirations. Retenons donc que ce livre répare une injustice dans une histoire où, encore une fois, la lumière portée sur les hommes rejette les femmes dans l’ombre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Les sœurs Nardal, 183 pages.

Auteur : Léa Mormin-Chauvac

Editeur : Flammarion ; collection AUTREMENT, 2024.

L’OPPOSÉ DE LA BLANCHEUR. Réflexions sur le problème blanc de Léonora Miano (par Raphaël ADJOBI)

          Où que vous soyez, quand la couleur de votre peau vous renvoie au continent africain (même quand vous n’êtes pas Africain), un jour ou l’autre vous prenez conscience que vous êtes une personne noire et la notion de race devient un sujet pour vous. Et cela parce qu’un jour vous serez confronté à une histoire écrite par des Européens ! Oui, « très tôt, des termes comme traite négrière ou traite des Noirs s’imposent, suivis d’autres tels que Code noir, apartheid, une série de vocables permettant de comprendre ce qu’être Noir dans le monde depuis les temps modernes ».

          En effet, « depuis l’intrusion européenne en Amérique et les déportations transocéaniques de subsahariens », la carnation – la couleur de la peau – a été le support de cette pensée, de cette idéologie qui a hiérarchisé les êtres humains. La couleur des êtres dits noirs est alors devenue celle d’une condition servile et non d’une ethnie ! Une condition dont l’humanité est jugée contestable. « Noir est [autant] le nom par lequel on fut chassé de la lumière que de celui de la lutte pour la dignité, pour l’égalité », se disent les Subsahariens. En d’autres termes, pour ceux dits Noirs « la couleur de peau raconte à la fois l’histoire du rejet hors de l’humanité et celle du refus constant de la déshumanisation ». Comprenez donc que quand les personnes dont la carnation évoque l’Afrique se disent « Noirs » (« Nous les Noirs »), ils ne parlent pas seulement de la couleur de peau à laquelle on les renvoie (du phénotype) mais également de leur vécu résultant de leur carnation. Or, Noirs ou Blancs, nous sommes tous d’accord sur une chose : « se construire, se forger une identité à partir d’une définition négative formulée par d’autres peut difficilement être considéré comme une stratégie gagnante ».

          C’est pourquoi nous en appelons à votre conscience et à votre intelligence en vous posant cette question : comment les Noirs dont l’influence intellectuelle est si faible dans le monde moderne peuvent-ils modifier « le sens d’un mot que les civilisations ont si puissamment listé de négativité dans toutes les régions du monde » ?

          Convenons donc du caractère indubitable de ce constat : « Pour qu’un milliard et demi d’êtres humains […] soient encore de nos jours incarcérés dans une condition symbolique et politique due à la racialisation négative qui frappa leurs ascendants il y a de cela plusieurs siècles, il faut que se soit mis en place un système particulier. Il faut que l’on veille […] à ce qu’il se maintienne ». L’on comprend donc aisément que la question que chacun de nous doit se poser ne devrait pas viser ceux qui sont défavorablement racialisés (placés en bas de l’échelle des races) mais ceux qui le sont avantageusement (placés à l’échelle supérieure des races). Interroger cette dernière catégorie qui perpétue ce privilège déclaré un jour en Europe permettra sûrement à chacun de mieux comprendre la permanence des inégalités raciales. James Baldwin le disait déjà à son époque : « Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver, au fond de leur cœur, pourquoi il fut nécessaire d’avoir un nègre pour commencer. Parce que je ne suis pas un nègre ». En effet, le Blanc a inventé le nègre pour ses besoins personnels et il serait très intéressant de savoir comment lui est venu le besoin d’inventer une condition-couleur ou une couleur-condition et les moyens qu’il a mis en œuvre pour la perpétuer. Malheureusement, force est de constater que nombreux sont nos compatriotes concernés par le sujet qui refusent ce travail d’introspection.

          Léonora Miano ne se soucie pas de leurs scrupules et propose ici des éléments très convaincants quant aux outils ayant permis l’installation de la permanence de la suprématie blanche dans l’esprit de beaucoup. D’une part, s’appuyant sur les images du cinéma américain, elle montre l’obsession des Blancs arrivés des divers coins de l’Europe à préserver ce qu’ils ont en commun : la blanchité qui se nourrit du fantasme de toute-puissance et a permis tous les crimes que l’on sait. Cette blanchité qui est de toute évidence le contraire de la blancheur, symbole universel de la pureté, de la lumière. D’autre part, elle montre – toujours par le cinéma – comment en excluant ou en minimisant la contribution des Subsahariens à sa puissance économique et politique par le biais de la colonisation et de l’histoire esclavagiste, la France a abouti au même résultat que les États-Unis : la préservation de la blanchité qui s’est construite et se caractérise par le refus de fraterniser !

          Mais ces images filmiques montrent surtout une très grande différence d’esprit entre les deux pays. Alors que l’Amérique a une « grande capacité à regarder en face ses turpitudes »puisque « c’est toujours de l’intérieur que provient la critique la plus acerbe des égarements et même des crimes états-uniens » – « il y a toujours, chez le mieux intentionné des Français, cette obligation que l’on se fait de souligner les indignités des autres » pour minimiser les siennes. En effet, « en France, on n’endosse jamais seul ses propres crimes » ; on tient à les partager avec d’autres. Voilà pourquoi dans tous les récits esclavagistes et coloniaux, les historiens, les cinéastes et les écrivains tiennent à « montrer des Africains mettant à mort d’autres Africains ». Et pourtant, « tout colonisateur sait [que] quand il a réussi à donner à ses sbires le pouvoir de gouverner », il peut tout obtenir d’eux. Nous devons donc tous retenir cette parole : « Le pouvoir, quand il se fonde avant tout sur le déni d’humanité, n’a pas de face lumineuse ».

Raphaël ADJOBI

Titre : L’opposé de la blancheur. Réflexions sur le problème blanc, 123 pages.

Auteur : Léonora Miano

Éditeur : Seuil, 2023.

LA RESTITUTION DE BIENS CULTURELS entre la France et le Bénin (Le journal d’Angelo DAN)

          Nous sommes très reconnaissants à l’ambassadeur Angelo DAN de la publication de son journal rendant compte des tractations diplomatiques et politiques autour de la restitution des biens culturels arrachés au Bénin au moment de sa colonisation par la France. Placé au chœur de ce processus historique entre son pays et la France – par le hasard de sa nomination à l’ambassade du Bénin à Paris – son témoignage s’avère très précieux quant à la connaissance des arcanes diplomatiques et de la posture édifiante de certaines actrices et acteurs politiques dès lors qu’il s’agit de notre passé colonial ou esclavagiste.

          En effet, l’intérêt essentiel de ce livre est qu’il montre le vrai visage de nos élus tels qu’ils sont dans la vie quotidienne face aux dossiers qui leur sont confiés. Il est tout à fait effrayant de les voir dépourvus de toute humanité quand il leur faut produire des textes ou réfléchir sur ceux qui leur sont présentés. Disons tout de suite que dans le communiqué final de l’Élysée saluant le souci des bonnes relations entre la France et l’Afrique que la loi de restitution votée aurait privilégié, l’ignominie de l’esprit qui a dominé les débats a été éludée. A vrai dire, c’est la volonté politique du gouvernement qui s’est imposée – comme toujours en pareille circonstance.

Quand le discours de Ouagadougou ouvre une nouvelle ère

          Si le gouvernement socialiste de François Hollande s’est abrité derrière les principes officiels de la République ayant déclaré les biens africains en notre possession nôtres et inaliénables pour ne jamais jeter un regard nouveau sur l’état de nos relations avec nos anciennes colonies, en novembre 2017 à Ouagadougou, le jeune président Macron avait franchi le pas en reconnaissant que les biens culturels pillés lors des conquêtes coloniales empoisonnaient les relations actuelles avec l’Afrique et qu’il serait opportun de les restituer. Quelques mois auparavant, le vendredi 19 mai 2017, le Conseil de l’Europe avait adopté une convention qui énonçait dans son préambule que « les divers biens appartenant aux peuples représentent un témoignage important et irremplaçable de leur culture et de leur identité et qu’ils constituent leur patrimoine culturel ». C’est dans cette vision de l’histoire des productions culturelles des peuples du monde que les rapporteurs mandatés* – par le président Macron pour « mener un travail de réflexion et de consultation » sur le sujet pour des « propositions concrètes » – rappellent aux détracteurs des conclusions de leur travail que « la propriété des œuvres dont ils se sont prévalus jusque-là est illégitime » ! Aucune loi nationale ne peut valablement contester cette vérité que le Conseil de l’Europe a eu le bon sens de rappeler. Il convient donc que chacun retienne que les œuvres africaines ne font pas partie du patrimoine français ! Et par ailleurs que « les jeunes Africains doivent avoir accès à leur patrimoine » (Franck Riester, ministre de la Culture, 2018 – 2020).

          Malgré ces décisions et positions claires tenant compte de la qualité des relations que nous entretenons désormais ou devons entretenir avec les peuples de la terre – et cela au regard des connaissances actuelles – il est triste de noter que parmi nous nombreux sont ceux qui n’ont jamais relevé la tête de leur classe sociale bâtie sur notre passé esclavagiste et colonial et de leur diplôme universitaire (ou des grandes écoles dont ils sont issus) qui leur tiennent lieu de boussole.

          Ce journal contient en effet des discours fort surprenants. Le premier que nous relevons est celui de M. Stéphane Martin, alors président du musée du Quai Branly-Jacques Chirac ; celui-là même qui a collaboré avec le duo Savoy-Sarr et sur la proposition duquel fut prise la décision de l’Élysée quant à la restitution au Bénin de 26 de ses biens culturels. Deux jours après le communiqué de la présidence, le 25 novembre 2018 il dénonce « (une) logique où le patrimoine devient l’otage de la mémoire ». Avez-vous remarqué que contrairement à ce qui est dit plus haut M. Stéphane Martin estime que les objets de l’identité et de la culture béninoises constituent le patrimoine de la France ? Il se permet même de qualifier les deux rapporteurs de « spécialistes de la réparation mémorielle ». Selon lui, leur rapport « n’aime pas les musées ». Que ce monsieur retienne qu’aimer les musées européens au détriment des âmes spoliées en quête d’ancrage spirituel et mémoriel que ces objets représentent pour les Africains est un crime impardonnable ! Nous le renvoyons à l’expérience de l’ancien premier ministre, maire du Havre, dont la seule présence d’une foule de Sénégalais qu’il n’avait jamais imaginée dans sa ville lors d’une présentation de l’épée d’un de leurs aïeux a convaincu qu’il faut résolument revoir notre vision de l’art attaché aux musées (Tania Tervonen – Les Otages). Quant aux propos du sénateur Bruno Retailleau, ils résument le suprémacisme blanc qui planait sur les débats depuis le début : « … ce sont nos avant-gardes qui ont érigé en œuvres artistiques ces objets auxquels on ne reconnaissait aucune valeur artistique auparavant. Ce sont nos artistes, nos critiques d’art, nos collectionneurs qui ont conféré à ces objets un statut particulier, reconnu mondialement […] ». La coupe est pleine ! Oui, pour lui, c’est l’homme blanc qui élève à la dimension universelle de vulgaires objets africains. En d’autres termes, tant que le nègre n’a pas rencontré l’homme blanc, son existence n’a pas de sens. Nous voudrions dire ici que tout être qui profère un tel mépris est digne de la plus grande détestation ! Dans la même vision de nos relations avec l’Afrique, certains ont proposé de remplacer le mot « restitution », trop humiliant pour notre pays, par le mot « don » qui témoigne de la générosité de la France ! Ne riez pas ! Lisez le livre… vous aurez parfois l’impression de rêver.

          Encore une fois, nous disons à Angelo DAN toute notre reconnaissance pour ce précieux témoignage qui permet à chacun de former son jugement quant à la manière dont certains de nos élus considèrent les marques de notre passé, les marques des cultures africaines, et par voie de conséquence les Africains eux-mêmes. 

* Bénédicte Savoy & Felwine Sarr

Titre : La restitution des biens culturels entre la France et le Bénin. Journal d’un processus historique (2016-2022).

Auteur : Angelo DAN.

Éditeur : Présence africaine, novembre 2024.

Raphaël ADJOBI

Conseil pour lire LES FRANҪAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE de Raphaël adjobi

          Outre la très belle critique littéraire de mon dernier essai réalisée par l’écrivaine Liss Kihindou à travers une vidéo, trois autres réactions de lecteurs m’invitent à prodiguer un conseil à celles et ceux qui n’ont pas encore lu Les Français noirs et la République, une histoire mouvementée.

          S’il est vrai que l’introduction du livre s’impose comme un préalable – pour en saisir l’esprit – les chapitres de la première partie sont absolument indépendants les uns des autres et peuvent donc être lus dans le désordre. Pour ceux qui ne sont pas forcément des amoureux des récits historiques, les enchaîner les uns après les autres pourraient s’avérer quelque peu fastidieux. Aussi, j’ai conseillé à une amie de lire la deuxième partie – Où en est la France aujourd’hui – puis de revenir aux chroniques historiques qui constituent la première partie. Résultat, cette remarque que je partage avec vous : « J’ai terminé ton livre selon la méthode que tu préconisais. Et cela a suscité une foule d’idées à partager […] et ma sidération quant au genre de questions que tu as dû affronter entre autres. Enfin, ce livre est un cadeau culturel. Ton combat est au final exigeant et courageux ».

          Quelques jours plus tard, je reçois le courriel d’une collègue dont l’établissement a accueilli durant trois années consécutives l’une de nos expositions. Elle a instinctivement adopté la méthode de lecture que je préconise : « Je suis en train de lire votre livre. Outre le fait qu’il est très intéressant, je dois avouer que j’ai au préalable lu le chapitre consacré aux tribulations de La France noire que j’ai particulièrement savouré ! Je dois dire que je suis [désireuse] de voir la réaction des collègues trop bien pensants ! »

Ces deux avis rejoignent celui de Bernard, un nouvel ami, qui m’écrit ces mots : « Votre livre est plein de sagesse et de colère. Je ressors de cette lecture heureuse avec une énergie et une force nouvelles. Un grand merci ».

Pas de témoignage de lecteurs africains-français !

          Mise à part l’écrivaine et critique littéraire Liss Kihindou, citée plus haut, aucun lecteur noir ne m’a encore fait savoir son sentiment quant aux idées développées et défendues dans ce dernier essai. La République née en 1792 a intégré les populations noires comme citoyens français en 1794 en abolissant l’esclavage et en accueillant un député noir à la Convention nationale (Assemblée nationale) : Jean-Baptiste Belley ! Mais très vite, une monarchie impériale va mettre la jeune République sous l’éteignoir durant près de 50 ans. Celle-ci va émerger à nouveau en 1848. Et durant son règne éphémère, elle a réussi à réitérer son attachement à une France blanche et noire en abolissant une nouvelle fois l’esclavage et en symbolisant, pour la première fois, la Liberté sous les traits d’une femme noire : la première Marianne noire ! (1) Jusqu’au début du XXe siècle, les ennemis de la République vont chercher à faire disparaître cet autre visage de la France – une volonté claire de nier l’appartenance des Noirs à la République, de les invisibiliser. Quand un compatriote noir vient ouvrir ces pages de notre histoire commune pour mieux comprendre et interroger les comportements d’aujourd’hui, les Français noirs peuvent-ils se permettre de garder le silence ? J’espère de tout coeur qu’ils ne tiennent pas, comme d’autres, à couvrir notre passé commun du voile du silence par leur indifférence.

(1) : https://lafrancenoire.com/2021/09/19/les-tribulations-de-la-marianne-noire-de-1848/#comments

Raphaël ADJOBI

De la nécessité de réécrire l’Histoire (Raphaël ADJOBI)

          Au début du mois de mars 2024, en France, les femmes ont réussi à faire entrer le droit à l’avortement dans la constitution française. Pourquoi ce fait était-il si nécessaire à leurs yeux ? C’est parce qu’en juin 2022, aux États-Unis d’Amérique, la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse datant du 22 janvier 1973 a été purement et simplement abrogée ! Cet événement avait fait comprendre aux femmes françaises que la France n’est pas à l’abri d’un tel revirement de situation. En effet, comme le dit si bien Yuval Noah Harari, « l’étude de l’histoire vise avant tout à nous faire prendre conscience de possibilités que nous n’envisageons pas habituellement » (Homo deus. Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2017). La connaissance du passé fait de la vigilance une règle d’or. Nous disons donc à ceux qui ont tendance à s’accrocher aux lois et aux récits que leur ont laissés leurs aïeux comme des moules à leur rocher que «l’étude de l’histoire a pour but de desserrer l’emprise du passé » et non de faire en sorte qu’elle se répète ou se perpétue. Oui, l’histoire doit être comprise comme un moyen de se libérer du passé et non pas de s’y installer. Ce qui veut dire qu’« en observant la chaîne accidentelle des événements qui nous ont conduits ici, nous comprenons comment nos pensées mêmes et nos rêves ont pris forme, et [alors nous] pouvons commencer à penser et à rêver différemment ». Cette observation du passé nous offre en effet davantage d’options à choisir pour l’avenir, au lieu de nous contenter de dormir dans les draps de nos aïeux et porter leurs sabots.

          Retenons donc tous que réécrire l’histoire n’est nullement un sacrilège comme certains veulent nous le faire croire, mais plutôt un acte absolument nécessaire « permettant ainsi aux gens de réimaginer le futur ». Et si dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement. Une autre révolution est possible (Les impliqués, 2021), j’invitais les familles et l’Éducation nationale à permettre aux jeunes d’accéder aux savoirs grâce à une meilleure maîtrise de notre langue, c’est parce que, comme Yuval Noah Harari, je pense que si « vous souhaitez voir […] les femmes prendre possession de leur corps, ou les minorités opprimées revendiquer leurs droits politiques, la première étape consiste à raconter à nouveau leur histoire ». Oui, l’acquisition de connaissances historiques nous permet de lever la tête pour essayer de repérer les possibilités qui s’offrent à nous. Ces nouvelles histoires peuvent nous enseigner que notre situation n’est ni naturelle, ni immuable, que « le monde injuste tel que nous le connaissons est simplement le fruit d’une chaîne de hasards », c’est-à-dire des volontés politiques de quelques hommes ; et que nous pouvons changer ce monde. Et c’est notre droit de vouloir changer ce monde pour un bien meilleur. Normal donc que tous « les mouvements qui cherchent à changer le monde commencent souvent par réécrire l’histoire » (op. cit.). Vous comprenez aisément que ceux qui s’opposent à la réécriture de l’histoire sont les ennemis du changement qu’ils ne veulent pas voir envisageable. Oh que c’est agréable pour eux d’être installés dans leur zone de confort et de le vouloir immuable !

          Au-delà des dates que certains historiens ou non égrènent comme des chapelets conférant de la sagesse, c’est la force libératrice du récit historique qui importe. Et nous sommes de l’avis de Yuval Noah Harari quand il pense que si les féministes étudient les sociétés patriarcales, et les Afrodescendants des Amériques, de France et d’ailleurs s’intéressent aux horreurs de l’esclavage et de la colonisation, « ils n’entendent pas perpétuer le passé, mais s’en libérer ». Oui, c’est précisément cela ! Et personne ne peut dire le contraire puisque personne ne peut soutenir que les visites chez les psychiatres et les psychologues perpétuent les traumatismes du passé des patients au lieu de les en délivrer.

° Par leur titre, chacun des deux livres qui illustrent cet article interroge une réalité sociale que personne ne peut se permettre d’écarter négligemment du revers de la main. J’espère que l’un ou l’autre (ou les deux) fera bientôt partie de vos choix de lectures.

Raphaël ADJOBI