Charles DESLONDES : l’organisateur et meneur de la plus grande révolte d’esclaves des États-Unis d’Amérique

Le 30 avril 1803, la France cède la Louisiane aux États-Unis d’Amérique. Le 18 novembre de la même année, elle est battue à la bataille de Vertières et chassée de Saint-Domingue. De nombreux planteurs ayant fui l’île – devenue Haïti – se sont installés avec leurs esclaves en Louisiane le long du Mississipi. Huit ans plus tard, cette région connaîtra la plus grande révolte d’esclaves des États-Unis d’Amérique et fera entrer son meneur dans l’histoire du mouvement abolitionniste malgré le silence savamment orchestré.

L’objectif des esclaves menés par Charles Deslondes était de « conquérir leur liberté en prenant d’assaut la Nouvelle-Orléans après une marche de soixante kilomètres […]. Ce soulèvement avait en partie pour objectif de laisser une empreinte pour les générations futures […]. Ils voulaient répandre le sang et faire assez de remue-ménage pour montrer que les Noirs feraient tout pour être libres et pour que l’histoire se souvienne d’eux » (Howard W. French, Noires origines, Calmann Lévy, 2024).

La révolte débuta dans la nuit du 8 janvier 1811 au son des tambours comme un appel au ralliement…Plus de cinq cents esclaves se joignirent au groupe de départ ! Le premier affrontement avec la milice blanche se déroula le 10 janvier vers quatre heures du matin à une quinzaine de kilomètres de la Nouvelle-Orléans dans une sucrerie appelée Cannes Brûlées où « les bâtiments solides de la sucrerie, entourés d’une palissade, offraient un refuge fortifié » (id.) à l’armée des esclaves rebelles. La milice blanche chargea, mais se retrouva dans une entreprise de chasse à l’homme qui l’épuisa. Heureusement pour elle, la stratégie des insurgés se retourna contre eux puisque « un peu après neuf heures du matin, les deux camps se firent face dans un champ ouvert ». Et ce fut le moment où la bravoure des insurgés se concrétisa dans la devise révolutionnaire Vivre libre ou mourir. Et ce fut « un massacre considérable » ! (Manuel Andry, planteur et chef de la milice).

Les têtes ensanglantées d’une centaine d’insurgés furent placées sur des piques le long de la digue « pour servir d’exemple effroyable à tous ceux qui voudraient troubler l’ordre public à l’avenir » selon les termes du tribunal paroissial. Même mort, le corps de Charles Deslondes fut rôti ! Mais cette action d’envergure qu’il a menée avec ses amis va avoir une conséquence immédiate sur les planteurs de la Louisiane et toute l’histoire des États-Unis. Leur territoire fraîchement cédé aux États-Unis (1803), les planteurs étaient jusque-là hostiles à l’idée d’intégrer leur nouveau pays ; ils vont y entrer en 1812 pour plus de sécurité face à la farouche soif de liberté des Noirs.

La construction de l’amnésie collective

L’extrême violence de la répression a contribué à minimiser l’ampleur de la révolte et son impact sur l’histoire des États-Unis. La Gazette de la Louisiane a qualifié cette armée d’esclaves de « bandits », de « brigands » s’adonnant au pillage alors que, selon ce même journal, ces esclaves ont provoqué une fuite de Blancs jamais observée : « la route menant à la ville (Nouvelle-Orléans) était encombrée de voitures et de chariots remplis de gens qui échappaient aux ravages des bandits nègres » ; le journal ajoute que nombreux étaient ces gens « à moitié nus, enfoncés dans la boue jusqu’aux genoux, avec de gros paquets sur la tête ». De simples pilleurs ne pouvaient provoquer une telle débandade. A cette époque, tous les colons esclavagistes étaient hantés par la la libération des Noirs par leurs propres moyens survenue à Saint-Domingue, devenue Haïti.

Mirabeau avait deviné la libération de la Perle des îles (comme on l’appelait au regard de la richesse que la France en tirait) en affirmant que les planteurs de Saint-Domingue « dormaient au bord d’un Vésuve » (Howard W. French, Noires origines). Quant à l’abbé Raynal, encyclopédiste et chroniqueur du colonialisme, la situation de l’île lui arracha cette prédiction : « Il ne manque aux nègres qu’un chef assez courageux pour les conduire à la vengeance et au carnage. Où est-il, ce grand homme, que la nature doit à ses enfants vexés, opprimés, tourmentés ? Où est-il ? Il Paroîtra, n’en doutons point, il se montrera, il lèvera l’étendard sacré de la liberté ». Cet homme, les esclaves de l’île le trouvèrent en la personne de Toussaint Louverture. En Louisiane, Charles Deslondes et ses amis ne possédaient pas suffisamment d’armes pour rivaliser avec la milice blanche. Seule la soif de la liberté leur commanda une marche gigantesque au son des tambours et des outils de travail à bout de bras comme armes pour marquer les esprits pour la postérité.

Et c’est cet objectif, c’est-à dire la réalisation de « la plus grande révolte d’esclaves de l’histoire américaine » que toute la société blanche de Louisiane prit soin d’effacer de sa mémoire. « Le moins que l’on puisse dire, selon Howard French, c’est que […] l’oubli et l’effacement ont fait l’objet d’une politique étatique concertée, et ce pendant plusieurs générations ». Aujourd’hui, ajoute-t-il, c’est le secteur lucratif du tourisme des plantations qui tente de ressusciter la mémoire de Charles Deslondes et de ses amis.

Raphaël ADJOBI

L’Affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui (par Raphaël ADJOBI)

La sortie officielle du Film Furcy, né libre – réalisé par Abd Al Malik – m’offre l’occasion de vous faire découvrir le livre de Mohammed Aïssaoui qui l’a inspiré : L’affaire de l’esclave Furcy. J’ai publié ce texte le 5 août 2010, moins de cinq mois après la publication du livre parce que j’avais écouté l’auteur avec beaucoup d’intérêt sur une chaîne de radio. J’espère que vous ferez un bel accueil au film. Pour celles et ceux de Migennes (89) et de ses environs, retenez qu’une soirée-débat est prévue par le MRAP et le cinéma Le Prisme le vendredi 6 février à 20h.

        Le problème de tout un pan de l’histoire humaine, c’est que les victimes ne laissent pas de trace écrite. Pour ce qui est des esclaves, outre le problème d’absence d’identité dans les actes d’état civil, nous avons peu de traces de ces milliers d’enquêtes qui ont émaillé les siècles pour juger de l’application du Code noir, peu de traces de ces milliers de procès et condamnations entraînant mutilations et pendaisons. C‘est ce silence résultant de « cette absence de textes et de témoignages directs sur tout un pan d’une histoire récente » que ce livre veut dénoncer par l’intermédiaire du combat judiciaire le plus audacieux qu’un Noir ait livré au nom de sa liberté. Car le combat judiciaire de l’esclave Furcy révèle, plus que tous les traités, le caractère diabolique de la machine judiciaire coloniale toute vouée à son modèle économique.

          L’affaire de l’esclave Furcy commence en octobre 1817 à l’île Bourbon (La Réunion) quand, à 31 ans, il découvre à la mort de sa mère que celle-ci était affranchie depuis 26 ans. Puisqu’il n’avait pas sept ans au moment de cet affranchissement, Furcy était normalement né libre au regard de la loi coloniale. Son état d’esclave est donc injustifié, illégal. L’affaire prend fin vingt sept ans plus tard à la Cour de cassation à Paris, le 23 décembre 1843, cinq ans avant l’abolition de l’esclavage en France. Ce livre est en fait l’extraordinaire combat d’un homme sur le chemin de la liberté. Un combat administratif que l’auteur qualifie avec justesse de « guerre des papiers ».

          Quand il apprend qu’il est né libre, Furcy ne prend pas la fuite. Il décide de faire entendre son droit devant le tribunal colonial. Pourtant, Furcy avait la loi coloniale régie par le Code noir contre lui puisqu’elle stipule qu’un esclave ne peut attaquer son maître en justice. Selon cette même loi, c’est le maître qui doit porter la plainte de l’esclave devant le tribunal. Tout être humain sous tous les cieux, à toutes les époques, reconnaîtra par ce subterfuge qu’aucun esclave ne peut dénoncer les mauvais traitements dont il est l’objet. En clair, l’esclave n’a aucun droit car pour en avoir un, il faut avoir le droit de faire appel à un tribunal pour vous rendre justice.

          Dans ces conditions, comment donc Furcy peut-il espérer atteindre son but ? Cette question nous permet de toucher l’autre aspect du livre que Mohammed Aïssaoui a plusieurs fois souligné. Si ce procès n’a pu être vite classé comme tous les autres, c’est non seulement grâce à « la détermination, l’obstination et la patience » de ce jeune esclave, mais grâce également au « souci de l’autre qui fait avancer le monde » qui l’animait. Oui, nous pouvons être convaincus avec l’auteur que Furcy a tenu à aller jusqu’au bout de son combat parce qu’il était « conscient que sa démarche dépassait sa personne ». Il savait qu’il devait poursuivre ce combat pour ces juges blancs intègres qui ont risqué leur carrière pour prendre sa défense, il le devait pour sa famille et pour tous les abolitionnistes. Oui, il devait continuer ce combat pour ceux qui comme lui avaient « le souci de l’autre », le souci de l’altérité.

          Afin que ce récit qui est une véritable « guerre des papiers » ne soit pas fastidieux, Mohammed Aïssaoui a choisi de tisser la toile de la fiction entre les pièces historiques, reliant les unes aux autres comme pour établir une cohérence qui, en les animant, fait ressurgir le visage et la vie de Furcy. Mais le conflit latent entre colons et « Français » (entendons métropolitains) que souligne le livre n’est point l’œuvre de la fiction mais bien la réalité sociale que révèlent les nombreuses plaidoiries, les nombreuses lettres des colons qui tenaient à tout contrôler jusqu’aux arcanes de la justice sur l’île. Le fait que la réglementation royale impose que le plus haut magistrat ne soit pas un natif de l’île ni marié à une créole, en d’autres termes que le procureur général – obligatoirement nommé par la France – doit être sans intérêt avec la colonie, engendrait irrémédiablement les attaques des colons qui voyaient dans toute décision qui ne leur était pas favorable un sabotage de l’économie de Bourbon. C’est le même climat conflictuel entre colons et « Français » que nous révélait déjà le livre Des juges et des nègres de Caroline Oudin-Bastide. L’affaire Furcy se révèle donc, à travers les textes officiels du procès, une belle peinture de l’esprit colonial qu’il faut absolument connaître avant d’entreprendre de juger de la passivité des Noirs dans les colonies. Esprit colonial qui survivra à l’abolition en 1848 où, même dans les discours favorables à la fin de l’esclavage, on fera du propriétaire blanc le père et du travailleur noir l’enfant. Dans le même esprit, on verra la naissance de deux devises : Liberté, Égalité, Fraternité pour les Blancs, Dieu, la France et le Travail pour les Noirs.

          Réjouissons-nous que les sept lettres de Furcy au procureur général Gilbert Boucher ainsi que le dossier constitué par ce dernier depuis l’île de la Réunion – dossier qu’il a continué à étoffer loin de l’île – nous soient parvenus aujourd’hui. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que la destruction des documents touchant l’esclavage et les jugements expéditifs des tribunaux coloniaux ont souvent brûlé, surtout à l’approche de l’abolition, pour effacer les traces des passés liés à l’esclavage et aux affaires judiciaires. Ainsi, mis à part les nombreuses personnes en France qui s’appellent Négrier comme la marque indélébile du forfait de leurs ancêtres, beaucoup se réjouissent aujourd’hui de n’avoir aucune trace de leur passé se rattachant à l’esclavage des Noirs. Les archives qui ont brûlé ça et là les ont donc lavés de leur passé.

          Si les hommes politiques français étaient justes, au moment où ils ont le souci d’élever au rang de gloire nationale un jeune homme qui écrit à sa mère pour lui dire qu’il va mourir, ils songeraient à un homme qui, emprisonné puis exilé, aura durant vingt-sept ans mené un combat contre l’injustice pour le triomphe de la Liberté. N’est-il pas vrai qu’ils admirent Nelson Mandela qui, dans sa longue captivité, mena le même combat ? Qu’ils apprennent alors qu’avant Mandela, il y eut Furcy.

Raphaël ADJOBI / Première publication  

Titre : L’affaire de l’esclave Furcy (190 pages)

Auteur : Mohammed Aïssaoui

Édition : Gallimard, mars 2010.

PARIS NOIR (Kévi Donat)

La lecture du livre de Kévi Donat permet à Annie Biard d’apprécier les trois balades principales que propose l’auteur et guide pour découvrir Paris sous un angle singulier.

ITINÉRAIRE 1 – PARIS RIVE GAUCHE

Au XXe siècle, ce quartier a été le cœur de la pensée francophone, un foyer essentiel des luttes anticoloniales et de la réflexion sur l’identité noire. Lieu de rencontre des écrivains, des intellectuels et militants majeurs – Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, les sœurs Nardal et d’autres. Les intellectuels noirs américains, Richard Wright et James Baldwin, entre autres, y ont vécu, attirés par une France qui leur semblait plus tolérante que l’Amérique ségrégationniste.

– 1ère étape : Place du Panthéon

Destiné à être à l’origine une église, le Panthéon devient, fin XIXe, un temple laïc dédié à l’histoire de la République et va accueillir plusieurs personnalités noires. La premier accepté au Panthéon est le guyanais Félix Eboué en 1949. Viendront ensuite Alexandre Dumas en 2002, Aimé Césaire en 2011 et Joséphine Baker, première femme noire à y entrer en 2021. Ces personnalités sont reconnues pour leur contribution exceptionnelle à l’histoire, la culture et les valeurs de la France.

  • 2ème étape : le jardin du Luxembourg avec le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Il s’agit de Le Cri, l’Écrit, une œuvre de Fabrice Hybert qui représente l’esclavage et son abolition. La stèle a été inaugurée par les présidents Chirac et Sarkozy en 2011.

  • 3ème étape : le café Tournon à Saint Germain des Prés, le rendez-vous des écrivains noirs américains en exil : Chester Himes (1909-1984), James Bladwin (1924-1987).

  • 4ème étape : Place de la Sorbonne, proche de la rue des Écoles où se trouve la librairie/maison d’éditions, Présence africaine, créée en 1947 par l’intellectuel sénégalais Alioune Diop. Il est à l’initiative du Congrès international des écrivains et artistes noirs, organisé à Paris du 19 au 22 septembre 1956. C’est l’occasion de citer les grands intellectuels noirs, sans oublier les figures féminines qui ont marqué les débats au XXe siècle : Paulette Nardal, Maryse Condé, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Franz Fanon et bien d’autres.

ITINÉRAIRE 2 – PARIS RIVE DROITE

– 1ère étape : Le départ se fait à partir du Moulin Rouge et devant la plaque en hommage à Joséphine Baker qui a été inaugurée en 2019.

  • 2ème étape : Place Andre Breton. André Breton, lors d’une escale en Martinique en janvier 1941, tombe sur une revue culturelle nommée Tropiques fondée par les époux Césaire avec quelques amis comme René Ménil.

Permet d’évoquer le mouvement Harlem Renaissance dont un grand nombre d’intellectuels du monde noir ont trouvé refuge dans ce quartier de Pigalle.

  • 3ème étape : Place Juliette Drouet où l’un des premiers clubs de jazz du quartier ouvre ses portes. Il sera racheté par une grande personnalité afro-américaine : Eugène Bullard qui se battra pour la France pendant la première guerre mondiale.

  • 4ème étape : Place Pigalle, sorte de laboratoire musical dans les années 1920 qui accueille les grands noms du jazz américain comme Louis Amstrong, Duke Ellington ou Sidney Bechet.

  • 5ème étape : Montmartre – Bateau Lavoir où de célèbres tableaux ont été peints dans lesquels on peut retrouver l’inspiration des artefacts africains.

  • On poursuit Square Louise Michel qui fera partie des milliers de déportés vers la Nouvelle Calédonie/Kanaky. Louise sympathisera avec la cause des Kanaks et apportera son soutien à la révolte kanak de 1878.

  • Avant de monter vers le Sacré Coeur se trouve une plaque en hommage à George Cuvier. Scientifique français et homme de son temps, il classifie et herarchise les races présumées. C’est ainsi qu’il croise l’histoire d’une jeune femme , Saartjie Baartman, connue sous le nom de « la Vénus Hottentote ». Morte à l’age de 26 ans, Cuvier va disposer de son cadavre afin d’en étudier ses caratéristiques physiques.

  • 6ème étape : Chateau Rouge , qui constitue une centralité pour les personnes d’ascendance africaine de Paris. Rue Myrha, on passe devant Maison Chateau rouge créée en 2015 par deux frères Youssouf et Mamadou Fofana, marque de mode qui associe des motifs d’inspirations africaines avec des matières modernes.

  • On arrive dans la rue des Gares où se trouve au 6 bis Little Africa Village, un espace hybride, créé par Jacqueline Ngo Mpii, et dédié à la mode, la culture, l’artisanat issus du continent africain.

  • 7ème étape : L’église Saint-Bernard qui fut occupée, l’été 1996, par des étrangers africains en situation irrégulière qui se trouvaient face à des problèmes de renouvellement de titres de séjours, des refus de demandes d’asile et une augmentation des expulsions. Toujours dans le 18ème arondissement trois autres points sont évoqués :

  • 1) le Comité de défense de la race noire initié par son leader Lamine Senghor, dans les années 1920. Durant les années folles, la population noire vivant dans l’hexagone augmente principalement à Paris et dans les grandes villes dans des conditions de vie difficiles. Lamine Senghor, mobilisé pendant la guerre, deviendra l’un des premiers à porter la voix des immigrés noirs et à défendre leurs revendications.

  • 2) le Jardin Jane Vialle. De père français et de mère congolaise, Jane Vialle s’est engagée dans la Résistance, réclame l’égalité dans les colonies et fonde l’Association des femmes de l’Union française.

  • 3) Place des TIrailleurs sénégalais, inaugurée en 2023, la militante Aissata Seck étant à l’origine du projet.

ITINÉRAIRE 3 – PARIS SEINE NOIRE

Le parcours s’étale de part et d’autre de la Seine et se focalise sur la présence des personnes noires à Paris sous l’Ancien Régime, les débats autour de l’abolition de l’esclavage et la représentation des colonies dans la vie politique française.

  • 1ère étape : le palais Bourbon, place Edouard Herriot puis face à la colonnade avec la statue de Colbert, à l’origine du Code noir, édit royal de 1685 qui regroupe les textes juridiques relatifs au gouvernement, à l’administration et à la condition des esclaves dans les colonies.

Mention d’un tableau de Hervé di Rosa consacré à l’abolition de l’esclavage dans une représentation qui fait débat et exposé à l’Assemblée nationale depuis 1991.

  • 2ème étape : l’hotel de la Marine et les colonies

Edifice inauguré en 1774 et sert de garde meubles de la couronne.

Visite du bureau de Victor Schoelcher.

Siège de la Fondation pour la Mémoire et de l’Esclavage.

  • 3ème étape : Rue du Chevalier de Saint Georges, depuis décembre 2001, anciennement rue Richepanse, du général de Bonaparte qui avait rétabli l’esclavage en Guadeloupe dans un bain de sang.

251, rue du Faubourg St Honoré : le clown Chocolat se produisait dans le Nouveau Cirque à cette adresse.

  • 4ème étape : Le jardin des Tuileries et la première abolition de l’esclavage le 4 février 1794. Évocation de Jean-Baptiste Belley, député et représentant de Saint-Domingue auprès de la Convention nationale, et de Toussaint Louverture, gouverneur de Saint-Domingue mais capturé et déporté par les troupes de Napoléon au fort de Joux dans le Jura.

  • 5ème étape : Quai Aimé Césaire nommé ainsi depuis 2013

  • 6ème étape : Passerelle Senghor, conçue par l’architecte Marc Mimram en 1999.

La balade se termine au bout de la passerelle devant la statue de Thomas Jefferson, père fondateur des États-Unis et esclavagiste.

Annie BIARD

LETTRES SAUVAGES de Bernard Périllat (une analyse de Liss Kihindou)

Les poètes ont une façon de dire les choses qui leur est propre. D’un récit, d’une rêverie, d’une peine, d’un combat personnel, de tout ce qui fait le monde qui nous entoure (animal, végétal, minéral…), l’imagination du poète en fait une œuvre qui surgit comme un précipité dans un vase. Une trace visible, posée là ! Une marque tangible que le lecteur curieux découvre par un travail de décomposition comme pour suivre avec délectation le chemin parcouru par l’auteur pour y parvenir. Chaque texte est donc une invitation au voyage. Et si le lecteur a une âme quelque peu sensible à la poésie, il arrive qu’il s’exclame : « Mon Dieu, que c’est si bien fait ! Tisser une si belle toile avec des mots ! » Douteriez-vous de ce que je dis ? Tenez, lisez ceci :

Lettre de la fourmi soldate

J’étais allongé dans l’herbe. Une fourmi soldate me demanda :

« Quelle est ton utilité sur terre ? Tu ne vois pas que tu te mets en

travers de notre route et de la marche du monde ? »

Au lieu d’écraser cette fourmi impertinente, je lui réponds :

« Attends ! Laisse-moi me mettre à ton diapason… »

« Ne me parle pas de diapason, vous êtes en train de casser les

harmonies naturelles. Réponds à ma question ! »

Que répondre ? Aucune harmonie chez nous : la loi de la guerre !

Marche ou crève !

« À quoi sert votre cerveau puissance 10 ? Il y a quelque chose qui ne

tourne pas rond chez vous ! »

C’est vrai ! Nous avons deux jambes, mais nous marchons sur la tête.

Nous épuisons les ressources naturelles… Nous nous épuisons,

portant aux nues ceux qui nous dominent.

« Vous avez peut-être besoin d’aide pour vous débarrasser de vos

tyrans ? Nous pouvons entrer en eux par les narines, la bouche, les

oreilles, le trou du cul et les ronger de l’intérieur. »

Des chevaux de Troie par milliards !

« Nous sommes prêtes, pour notre survie à tous. »

                                                                                                             20 mars 2021

Je vous laisse découvrir l’analyse des LETTRES SAUVAGES de Bernard Périllat par la poétesse Liss kihindou. Ce n’est pas souvent que l’on a le plaisir de voyager dans les pages d’un poète la main dans celle d’un autre poète ou poétesse qui veut bien nous servir de guide.

Bonne Lecture. Et puisque Noël frappe à nos portes, pensez à glisser ce livre comme cadeau à un(e) ami(e) qui aime lire ou écrire (ou les deux à la fois) – A commander chezn votre libraire ou chez l’Éditeur : L’Arbre à Musiques 10, rue Rubens 75013 Paris. Cliquez pour accédez à l’article de Liss Kihindou.

Elles militent pour rendre plus visible la contribution des femmes à l’Histoire de l’humanité

Aujourd’hui, presque toutes les femmes sont d’accord avec Simone de Beauvoir pour dire que « toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes » (Le deuxième sexe) et qu’il convient de prendre la parole pour déconstruire les paradigmes à l’origine du déni de leur rôle dans les inventions et innovations qui ont fait progresser l’humanité. En effet, à partir des années 2000, une nouvelle classe de chercheuses a donné un essor formidable à cette idée soulignée par Simone de Beauvoir en mettant l’accent sur l’invisibilité de la femme à travers les siècles : 
Marylène Patou-Mathis
(L’homme préhistorique est aussi une femme), Sophie de Beaune (conseillère scientifique du livre et du documentaire Lady sapiens), Olivia Gazalé (Le mythe de la virilité). Les journalistes Titou Lecoq (Les grandes oubliées) et Léa Mormin-Chauvac (Les sœurs Nardal) ont rejoint – respectivement en 2021 et en 2024 – ce combat qui participe à rendre plus visible la contribution de la femme à l’histoire de l’humanité. Saluons ici la voix magnifique de la poétesse Liss Kihindou qui vient s’ajouter à ce travail collectif par un hommage aux pionnières de ce combat. 

LE SILENCE ET LE BRUIT

Dans son livre Le monde perdu du Kalahari, l’explorateur Laurens van der Post raconta une rencontre qui le transforma à jamais. Parmi les peuples indigènes du désert, il découvrit un univers où la nature n’était pas une notion lointaine, mais une expérience vivante, quotidienne, sacrée. Une nuit, autour du feu, hommes et femmes parlèrent des étoiles. Non pas de leur lumière ni de leurs formes, mais de leur son. Pour eux, le ciel n’était pas muet : les étoiles chantaient, vibraient, envoyaient des messages que l’on pouvait percevoir à condition d’être assez ouvert et attentif.

Lorsque Laurens avoua qu’il n’entendait rien, qu’il ne voyait qu’un ciel silencieux, ils crurent d’abord qu’il plaisantait. Mais en comprenant qu’il disait vrai, ils s’attristèrent. Ils le regardèrent avec compassion, comme on regarde quelqu’un privé de quelque chose d’essentiel.

Pour les Bochimans, ne pas entendre les étoiles n’était pas une simple carence : c’était la preuve d’une déconnexion avec la vie, avec la terre et avec l’univers. Cela signifiait avoir perdu la communion originelle qui fait de l’être humain une part du tout.

C’est alors que Laurens comprit la fracture qui sépare le monde occidental – qui a bâti machines et cités saturées de bruit – de celui de ceux qui savaient encore écouter le silence profond, celui où chante le cosmos.

Ce qui, pour nous, n’est qu’un ciel lointain et muet, était pour eux une symphonie. Et peut-être que leur tristesse n’était pas seulement pour lui, mais pour l’humanité entière, qui, au nom du progrès, a cessé d’écouter.

Le monde littéraire, 22 août 2025

Dans la préface de son livre Histoire du silence, Alain Corbin écrit :

« Dans le passé, les hommes goûtaient la profondeur et les saveurs du silence. Ils le considéraient comme la condition du recueillement, de l’écoute de soi, de la méditation, de l’oraison, de la rêverie, de la création ; surtout comme le lieu intérieur d’où la parole émerge. […] Le silence témoignait de l’intensité de la rencontre amoureuse et semblait la condition de la fusion. Il présageait la durée du sentiment. Désormais, il est difficile de faire silence, ce qui empêche d’entendre cette parole intérieure qui calme et qui apaise. La société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi ».

RÉSISTER aux idées de l’extrême droite (par Salomé Saqué) / analyse de Raphaël ADJOBI

          Si la première partie de ce livre peut paraître une redite pour le lecteur au fait de l’histoire de l’extrême droite française, certains rappels sont nécessaires pour bien comprendre la réalité d’aujourd’hui. Quant à la deuxième partie, elle est magnifique grâce à l’excellente réflexion de l’autrice sur le climat qu’ont réussi a créer ceux qui rejettent la diversité culturelle de notre pays en maniant à grands cris des formules terrifiantes ; une réflexion qui est une invitation à l’introspection pour réagir vite face aux discours de l’extrême droite que certains tiennent pour des vérités mais qui ne le sont pas.

Résister, aujourd’hui

          Salomé Saqué veut nous faire comprendre de manière claire qu’un pays ne peut à la fois affirmer être contre le racisme et tolérer l’expression publique du racisme sous le prétexte de la neutralité ou de la liberté d’expression. Aucune société ne peut affirmer, sans être hypocrite et mensongère, qu’un propos raciste est à la fois un délit et une liberté d’expression.

          Ce livre est donc un réquisitoire excellemment argumenté contre le RN, et aussi contre celles de nos autorités politiques qui réclament et obtiennent des lois répressives visant certaines populations françaises tout en tolérant les propos outrageants voire insultants de l’union sacrée de la droite dite républicaine et de l’extrême droite (1) à leur encontre. C’est en réalité cette tolérance extraordinaire dont jouissent les discours et les idéaux du RN, clairement antirépublicains, qui menacent la démocratie et la cohésion sociale. « Une tolérance sans limites – dit Karl Popper, que cite Salomé Saqué – ne peut que mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons une tolérance sans limites même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas préparés à défendre une société tolérante contre l’assaut des intolérants, alors les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance ». En d’autres termes, nos autorités et nos institutions ne peuvent souffrir les intolérants sans participer à la ruine de la République et de la démocratie.

          Sur ce principe qui est une base vitale pour la société, les journalistes et les intellectuels ne peuvent pas non plus se cacher derrière une prétendue neutralité ou impartialité pour ne pas défendre les valeurs énoncées par la République. C’est pourquoi Salomé Saqué assure franchement que « la neutralité journalistique est un mythe, une illusion ». Elle voit même dans l’enseignement au métier de journaliste que les formules « ne pas prendre parti », « adopter une approche objective » sont des mensonges récurrents. Car, dit-elle, personne ne peut « gommer […] son vécu personnel, son éducation, son expérience. […]Nous avons des idées, des convictions, des préjugés et, s’il est vrai qu’il nous faut penser contre nous-mêmes, nous ne pouvons pas faire comme si notrejen’existait pas ». Et elle sait par expérience que « être journaliste, c’est par définition passer sa journée à faire des choix » : choisir entre tel ou tel sujet, entre tel ou tel angle de vue, choisir de se taire ou de réagir quand les valeurs communes sont piétinées ou menacées par ceux qui nous gouvernent ou qui veulent nous gouverner. Aussi, conclut-elle, le journaliste qui donne la parole à l’extrême droite pour déverser son venin sur une catégorie de la population au nom de la pluralité et de l’objectivité exprime un engagement politique ; de même, celui qui ne donne pas de tribune directe à l’extrême droite, mais enquête sur elle et encadre sa parole exprime un engagement politique. L’autrice relève d’ailleurs que nos voisins belges du côté Wallon sachant cela, leurs médias se sont engagés à « ne pas offrir de tribune directe aux partis prônant des idées racistes ou discriminatoires ». En d’autres termes, « pour ces partis, pas de direct, la diffusion (de leurs propos) se fait en différé afin de laisser le temps aux journalistes d’analyser, de réfléchir… », de passer l’entretien enregistré au tamis des valeurs anti-raciales et anti-discriminatoires.

          Si ce « cordon sanitaire » est impossible à mettre en place en France, parce que le mal est trop avancé dans le corps politique et social, il reste l’engagement de chacun à défendre les valeurs de fraternité et d’humanité. « Car, dit-elle avec conviction, c’est notre avenir individuel et collectif qui est en jeu, voire notre survie lorsqu’on appartient aux minorités directement visées par l’extrême droite ». Il faut résister à la culture que veut nous imposer l’extrême droite en s’engageant dans les mouvements associatifs permettant de « bâtir un sentiment d’appartenance et de solidarité », lance-t-elle. Il faut résister en créant de nouveaux récits qui touchent la diversité de la France et font évoluer les mentalités. « Dans la France se consumant au feu de l’extrême droite » (2) avec ses formules vides de sens parce que vides de réalité mais enchanteresses pour les haineux – le grand remplacement, le racisme anti-Blanc…« dans cette société où la peur devient le meilleur moyen d’accéder au pouvoir », il faut renouveler, à des échelles différentes, la joie de vivre ensemble des olympiades de Paris 2024 saluée par tous les médias du monde. Oui, selon Salomé Saqué – et nous sommes de son avis – « la confiance en l’avenir et la joie que nous éprouvons à être ensemble sont des armes dont nous ne pouvons nous passer » dans cette résistance contre l’extrême droite.

          Résister est un livre qui invite à ne pas céder au découragement, au scepticisme, à s’engager et à garder l’espoir. A lire absolument.

(1) Voir le billet politique de Jean Leymarie du 7 juillet 2025 à 8h15 sur France culture :L’union des droites a-t-elle commencé ?

(2) Patrick Chamoiseau ; Que peut littérature quand elle peut ? Éditions du Seuil, février 2025.

Raphaël ADJOBI

Titre : Résister, 114 pages.

Auteur : Salomé Saqué 

Éditeur : Éditions Payot, Paris, 2024.

LES SOEURS NARDAL à l’avant-garde de la cause noire (par Léa Mormin-Chauvac) – Une analyse de R. ADJOBI

          Dans l’histoire littéraire de la France du début du XXe siècle, les figures issues de nos colonies que nous connaissons se limitent bien souvent à Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, et dans une moindre mesure à Léon Gontran Damas. Certes, on ne peut oublier Frantz Fanon ; mais, pour des raisons politiques, il est toujours considéré comme un cas à part. Remarquez que dans cette courte liste, on ne retient aucune femme ! Et pourtant, le mouvement littéraire qui va naître à Paris dans le milieu français issu de l’esclavage et de la colonisation a pour précurseur le premier salon littéraire tenu par les sœurs Nardal ! Voilà l’une des grandes informations du début de ce XXIe siècle qu’il nous faut retenir !

Le premier salon littéraire noir à Paris

          En effet, au début du XXe, le premier foyer littéraire et artistique où des écrivains et artistes américains issus de l’esclavage vont pouvoir échanger avec des Africains et autres intellectuels des Amériques et d’Europe ayant la même carnation qu’eux sera le salon de Clamart des sœurs Nardal. C’est dans l’appartement du sud de la banlieue parisienne des sœurs martiniquaises où se croisent les langues témoignant des horizons différents des participants que ceux-ci finiront par s’appeler « NOIRS » comme une appropriation du discours européen.

          A vrai dire, à Paris, Paulette, l’aînée, et ses sœurs poursuivaient une tradition familiale. A Fort-de-France, la capitale de la Martinique, la coquette maison de trois étages des parents des jeunes filles a toujours été un lieu de rencontres et d’échanges, un univers de mondanités. Et dans leur appartement de Clamart, elles prolongent l’expérience familiale acquise en Martinique grâce aux talents de traductrices de Paulette (étudiante en anglais), Jane et Andrée qui permettent aux étudiants africains et antillais d’entrer en contact avec les textes des milieux intellectuels américains militant pour la cause noire. Si Paulette et Jane, les deux premières jeunes filles noires à entrer à la Sorbonne élargissent leur cercle grâce aux étudiants qui sont inscrits dans cette prestigieuse université – tels Léon Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor – leur salon était surtout tourné vers l’international, vers l’universel. Les artistes et les écrivains noirs angloaméricains de passage à Paris y seront reçus. Ainsi, lors de sa tournée européenne, quand il arrive à Paris, la « figure centrale de la naissance des mouvements panafricains » qui prônait l’Union universelle pour l’amélioration de la condition noire, Marcus Garvey, devient très vite un proche des sœurs Nardal.

          Et c’est dans ce salon littéraire de Clamart qui fonctionnait tous les dimanches après-midi, « où de nombreuses voix parlant différentes langues se rencontrent à maintes reprises », que va naître La revue noire en 1931 grâce à la collaboration du dentiste haïtien Léo Sajous – déjà une figure des mouvements noirs parisiens – et le talent journalistique de Paulette Nardal. Une revue en français et en anglais dont la parution n’est pas continue mais répétée – un numéro après l’autre. Au total, elle comptera six numéros.

          Jamais Senghor et Aimé Césaire, les figures de proue de la négritude et de la littérature française portant la voix des Français noirs, n’ont évoqué ce premier foyer intellectuel noir de l’histoire de France. Pourquoi donc ? Même si, contrairement à Senghor, Césaire assure qu’il a peu fréquenté le salon de Clamart – trop mondain à son goût – il n’ignorait pas que c’était là, en France, que se clamait pour la première fois la fierté d’être Noir.

          Ce livre n’a pas pour objectif de retirer aux chantres de la négritude leur mérite ou de ternir leur aura. Il nous redit qu’il n’y a pas de pensée par hasard ! Paulette Nardal loue d’ailleurs le génie de Senghor et d’Aimé Césaire d’avoir su porter plus loin et faire briller leurs idées, leurs aspirations. Retenons donc que ce livre répare une injustice dans une histoire où, encore une fois, la lumière portée sur les hommes rejette les femmes dans l’ombre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Les sœurs Nardal, 183 pages.

Auteur : Léa Mormin-Chauvac

Editeur : Flammarion ; collection AUTREMENT, 2024.

L’OPPOSÉ DE LA BLANCHEUR. Réflexions sur le problème blanc de Léonora Miano (par Raphaël ADJOBI)

          Où que vous soyez, quand la couleur de votre peau vous renvoie au continent africain (même quand vous n’êtes pas Africain), un jour ou l’autre vous prenez conscience que vous êtes une personne noire et la notion de race devient un sujet pour vous. Et cela parce qu’un jour vous serez confronté à une histoire écrite par des Européens ! Oui, « très tôt, des termes comme traite négrière ou traite des Noirs s’imposent, suivis d’autres tels que Code noir, apartheid, une série de vocables permettant de comprendre ce qu’être Noir dans le monde depuis les temps modernes ».

          En effet, « depuis l’intrusion européenne en Amérique et les déportations transocéaniques de subsahariens », la carnation – la couleur de la peau – a été le support de cette pensée, de cette idéologie qui a hiérarchisé les êtres humains. La couleur des êtres dits noirs est alors devenue celle d’une condition servile et non d’une ethnie ! Une condition dont l’humanité est jugée contestable. « Noir est [autant] le nom par lequel on fut chassé de la lumière que de celui de la lutte pour la dignité, pour l’égalité », se disent les Subsahariens. En d’autres termes, pour ceux dits Noirs « la couleur de peau raconte à la fois l’histoire du rejet hors de l’humanité et celle du refus constant de la déshumanisation ». Comprenez donc que quand les personnes dont la carnation évoque l’Afrique se disent « Noirs » (« Nous les Noirs »), ils ne parlent pas seulement de la couleur de peau à laquelle on les renvoie (du phénotype) mais également de leur vécu résultant de leur carnation. Or, Noirs ou Blancs, nous sommes tous d’accord sur une chose : « se construire, se forger une identité à partir d’une définition négative formulée par d’autres peut difficilement être considéré comme une stratégie gagnante ».

          C’est pourquoi nous en appelons à votre conscience et à votre intelligence en vous posant cette question : comment les Noirs dont l’influence intellectuelle est si faible dans le monde moderne peuvent-ils modifier « le sens d’un mot que les civilisations ont si puissamment listé de négativité dans toutes les régions du monde » ?

          Convenons donc du caractère indubitable de ce constat : « Pour qu’un milliard et demi d’êtres humains […] soient encore de nos jours incarcérés dans une condition symbolique et politique due à la racialisation négative qui frappa leurs ascendants il y a de cela plusieurs siècles, il faut que se soit mis en place un système particulier. Il faut que l’on veille […] à ce qu’il se maintienne ». L’on comprend donc aisément que la question que chacun de nous doit se poser ne devrait pas viser ceux qui sont défavorablement racialisés (placés en bas de l’échelle des races) mais ceux qui le sont avantageusement (placés à l’échelle supérieure des races). Interroger cette dernière catégorie qui perpétue ce privilège déclaré un jour en Europe permettra sûrement à chacun de mieux comprendre la permanence des inégalités raciales. James Baldwin le disait déjà à son époque : « Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver, au fond de leur cœur, pourquoi il fut nécessaire d’avoir un nègre pour commencer. Parce que je ne suis pas un nègre ». En effet, le Blanc a inventé le nègre pour ses besoins personnels et il serait très intéressant de savoir comment lui est venu le besoin d’inventer une condition-couleur ou une couleur-condition et les moyens qu’il a mis en œuvre pour la perpétuer. Malheureusement, force est de constater que nombreux sont nos compatriotes concernés par le sujet qui refusent ce travail d’introspection.

          Léonora Miano ne se soucie pas de leurs scrupules et propose ici des éléments très convaincants quant aux outils ayant permis l’installation de la permanence de la suprématie blanche dans l’esprit de beaucoup. D’une part, s’appuyant sur les images du cinéma américain, elle montre l’obsession des Blancs arrivés des divers coins de l’Europe à préserver ce qu’ils ont en commun : la blanchité qui se nourrit du fantasme de toute-puissance et a permis tous les crimes que l’on sait. Cette blanchité qui est de toute évidence le contraire de la blancheur, symbole universel de la pureté, de la lumière. D’autre part, elle montre – toujours par le cinéma – comment en excluant ou en minimisant la contribution des Subsahariens à sa puissance économique et politique par le biais de la colonisation et de l’histoire esclavagiste, la France a abouti au même résultat que les États-Unis : la préservation de la blanchité qui s’est construite et se caractérise par le refus de fraterniser !

          Mais ces images filmiques montrent surtout une très grande différence d’esprit entre les deux pays. Alors que l’Amérique a une « grande capacité à regarder en face ses turpitudes »puisque « c’est toujours de l’intérieur que provient la critique la plus acerbe des égarements et même des crimes états-uniens » – « il y a toujours, chez le mieux intentionné des Français, cette obligation que l’on se fait de souligner les indignités des autres » pour minimiser les siennes. En effet, « en France, on n’endosse jamais seul ses propres crimes » ; on tient à les partager avec d’autres. Voilà pourquoi dans tous les récits esclavagistes et coloniaux, les historiens, les cinéastes et les écrivains tiennent à « montrer des Africains mettant à mort d’autres Africains ». Et pourtant, « tout colonisateur sait [que] quand il a réussi à donner à ses sbires le pouvoir de gouverner », il peut tout obtenir d’eux. Nous devons donc tous retenir cette parole : « Le pouvoir, quand il se fonde avant tout sur le déni d’humanité, n’a pas de face lumineuse ».

Raphaël ADJOBI

Titre : L’opposé de la blancheur. Réflexions sur le problème blanc, 123 pages.

Auteur : Léonora Miano

Éditeur : Seuil, 2023.

LA RESTITUTION DE BIENS CULTURELS entre la France et le Bénin (Le journal d’Angelo DAN)

          Nous sommes très reconnaissants à l’ambassadeur Angelo DAN de la publication de son journal rendant compte des tractations diplomatiques et politiques autour de la restitution des biens culturels arrachés au Bénin au moment de sa colonisation par la France. Placé au chœur de ce processus historique entre son pays et la France – par le hasard de sa nomination à l’ambassade du Bénin à Paris – son témoignage s’avère très précieux quant à la connaissance des arcanes diplomatiques et de la posture édifiante de certaines actrices et acteurs politiques dès lors qu’il s’agit de notre passé colonial ou esclavagiste.

          En effet, l’intérêt essentiel de ce livre est qu’il montre le vrai visage de nos élus tels qu’ils sont dans la vie quotidienne face aux dossiers qui leur sont confiés. Il est tout à fait effrayant de les voir dépourvus de toute humanité quand il leur faut produire des textes ou réfléchir sur ceux qui leur sont présentés. Disons tout de suite que dans le communiqué final de l’Élysée saluant le souci des bonnes relations entre la France et l’Afrique que la loi de restitution votée aurait privilégié, l’ignominie de l’esprit qui a dominé les débats a été éludée. A vrai dire, c’est la volonté politique du gouvernement qui s’est imposée – comme toujours en pareille circonstance.

Quand le discours de Ouagadougou ouvre une nouvelle ère

          Si le gouvernement socialiste de François Hollande s’est abrité derrière les principes officiels de la République ayant déclaré les biens africains en notre possession nôtres et inaliénables pour ne jamais jeter un regard nouveau sur l’état de nos relations avec nos anciennes colonies, en novembre 2017 à Ouagadougou, le jeune président Macron avait franchi le pas en reconnaissant que les biens culturels pillés lors des conquêtes coloniales empoisonnaient les relations actuelles avec l’Afrique et qu’il serait opportun de les restituer. Quelques mois auparavant, le vendredi 19 mai 2017, le Conseil de l’Europe avait adopté une convention qui énonçait dans son préambule que « les divers biens appartenant aux peuples représentent un témoignage important et irremplaçable de leur culture et de leur identité et qu’ils constituent leur patrimoine culturel ». C’est dans cette vision de l’histoire des productions culturelles des peuples du monde que les rapporteurs mandatés* – par le président Macron pour « mener un travail de réflexion et de consultation » sur le sujet pour des « propositions concrètes » – rappellent aux détracteurs des conclusions de leur travail que « la propriété des œuvres dont ils se sont prévalus jusque-là est illégitime » ! Aucune loi nationale ne peut valablement contester cette vérité que le Conseil de l’Europe a eu le bon sens de rappeler. Il convient donc que chacun retienne que les œuvres africaines ne font pas partie du patrimoine français ! Et par ailleurs que « les jeunes Africains doivent avoir accès à leur patrimoine » (Franck Riester, ministre de la Culture, 2018 – 2020).

          Malgré ces décisions et positions claires tenant compte de la qualité des relations que nous entretenons désormais ou devons entretenir avec les peuples de la terre – et cela au regard des connaissances actuelles – il est triste de noter que parmi nous nombreux sont ceux qui n’ont jamais relevé la tête de leur classe sociale bâtie sur notre passé esclavagiste et colonial et de leur diplôme universitaire (ou des grandes écoles dont ils sont issus) qui leur tiennent lieu de boussole.

          Ce journal contient en effet des discours fort surprenants. Le premier que nous relevons est celui de M. Stéphane Martin, alors président du musée du Quai Branly-Jacques Chirac ; celui-là même qui a collaboré avec le duo Savoy-Sarr et sur la proposition duquel fut prise la décision de l’Élysée quant à la restitution au Bénin de 26 de ses biens culturels. Deux jours après le communiqué de la présidence, le 25 novembre 2018 il dénonce « (une) logique où le patrimoine devient l’otage de la mémoire ». Avez-vous remarqué que contrairement à ce qui est dit plus haut M. Stéphane Martin estime que les objets de l’identité et de la culture béninoises constituent le patrimoine de la France ? Il se permet même de qualifier les deux rapporteurs de « spécialistes de la réparation mémorielle ». Selon lui, leur rapport « n’aime pas les musées ». Que ce monsieur retienne qu’aimer les musées européens au détriment des âmes spoliées en quête d’ancrage spirituel et mémoriel que ces objets représentent pour les Africains est un crime impardonnable ! Nous le renvoyons à l’expérience de l’ancien premier ministre, maire du Havre, dont la seule présence d’une foule de Sénégalais qu’il n’avait jamais imaginée dans sa ville lors d’une présentation de l’épée d’un de leurs aïeux a convaincu qu’il faut résolument revoir notre vision de l’art attaché aux musées (Tania Tervonen – Les Otages). Quant aux propos du sénateur Bruno Retailleau, ils résument le suprémacisme blanc qui planait sur les débats depuis le début : « … ce sont nos avant-gardes qui ont érigé en œuvres artistiques ces objets auxquels on ne reconnaissait aucune valeur artistique auparavant. Ce sont nos artistes, nos critiques d’art, nos collectionneurs qui ont conféré à ces objets un statut particulier, reconnu mondialement […] ». La coupe est pleine ! Oui, pour lui, c’est l’homme blanc qui élève à la dimension universelle de vulgaires objets africains. En d’autres termes, tant que le nègre n’a pas rencontré l’homme blanc, son existence n’a pas de sens. Nous voudrions dire ici que tout être qui profère un tel mépris est digne de la plus grande détestation ! Dans la même vision de nos relations avec l’Afrique, certains ont proposé de remplacer le mot « restitution », trop humiliant pour notre pays, par le mot « don » qui témoigne de la générosité de la France ! Ne riez pas ! Lisez le livre… vous aurez parfois l’impression de rêver.

          Encore une fois, nous disons à Angelo DAN toute notre reconnaissance pour ce précieux témoignage qui permet à chacun de former son jugement quant à la manière dont certains de nos élus considèrent les marques de notre passé, les marques des cultures africaines, et par voie de conséquence les Africains eux-mêmes. 

* Bénédicte Savoy & Felwine Sarr

Titre : La restitution des biens culturels entre la France et le Bénin. Journal d’un processus historique (2016-2022).

Auteur : Angelo DAN.

Éditeur : Présence africaine, novembre 2024.

Raphaël ADJOBI