LE SILENCE ET LE BRUIT

Dans son livre Le monde perdu du Kalahari, l’explorateur Laurens van der Post raconta une rencontre qui le transforma à jamais. Parmi les peuples indigènes du désert, il découvrit un univers où la nature n’était pas une notion lointaine, mais une expérience vivante, quotidienne, sacrée. Une nuit, autour du feu, hommes et femmes parlèrent des étoiles. Non pas de leur lumière ni de leurs formes, mais de leur son. Pour eux, le ciel n’était pas muet : les étoiles chantaient, vibraient, envoyaient des messages que l’on pouvait percevoir à condition d’être assez ouvert et attentif.

Lorsque Laurens avoua qu’il n’entendait rien, qu’il ne voyait qu’un ciel silencieux, ils crurent d’abord qu’il plaisantait. Mais en comprenant qu’il disait vrai, ils s’attristèrent. Ils le regardèrent avec compassion, comme on regarde quelqu’un privé de quelque chose d’essentiel.

Pour les Bochimans, ne pas entendre les étoiles n’était pas une simple carence : c’était la preuve d’une déconnexion avec la vie, avec la terre et avec l’univers. Cela signifiait avoir perdu la communion originelle qui fait de l’être humain une part du tout.

C’est alors que Laurens comprit la fracture qui sépare le monde occidental – qui a bâti machines et cités saturées de bruit – de celui de ceux qui savaient encore écouter le silence profond, celui où chante le cosmos.

Ce qui, pour nous, n’est qu’un ciel lointain et muet, était pour eux une symphonie. Et peut-être que leur tristesse n’était pas seulement pour lui, mais pour l’humanité entière, qui, au nom du progrès, a cessé d’écouter.

Le monde littéraire, 22 août 2025

Dans la préface de son livre Histoire du silence, Alain Corbin écrit :

« Dans le passé, les hommes goûtaient la profondeur et les saveurs du silence. Ils le considéraient comme la condition du recueillement, de l’écoute de soi, de la méditation, de l’oraison, de la rêverie, de la création ; surtout comme le lieu intérieur d’où la parole émerge. […] Le silence témoignait de l’intensité de la rencontre amoureuse et semblait la condition de la fusion. Il présageait la durée du sentiment. Désormais, il est difficile de faire silence, ce qui empêche d’entendre cette parole intérieure qui calme et qui apaise. La société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi ».

PENSE AUX AUTRES (un poème de Mahmoud DARWICH)

Durant l’été où l’esprit tente de s’ancrer sans savoir où exactement, c’est sans doute l’occasion de nous rappeler qu’il nous faut penser aux autres pour mieux penser à nous…

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,

Pense aux autres.

N’oublie pas le grain aux colombes.

Quand tu mènes tes guerres,

Pense aux autres.

N’oublie pas ceux qui réclament la paix.

Quand tu règles ta facture d’eau,

Pense aux autres

Qui tètent les nuages.

Quand tu rentres à la maison… ta maison,

Pense aux autres.

N’oublie pas le peuple des tentes.

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,

Pense aux autres.

Certains n’ont pas le loisir de rêver.

…………………………………………

Quand tu penses aux autres lointains,

Pense à toi, et dis-toi :

Que ne suis-je une bougie dans le noir !                    

               Un poème de Mahmoud DARWICH

                                     Traduction : Elias SANBAR

L’OPPOSÉ DE LA BLANCHEUR. Réflexions sur le problème blanc de Léonora Miano (par Raphaël ADJOBI)

          Où que vous soyez, quand la couleur de votre peau vous renvoie au continent africain (même quand vous n’êtes pas Africain), un jour ou l’autre vous prenez conscience que vous êtes une personne noire et la notion de race devient un sujet pour vous. Et cela parce qu’un jour vous serez confronté à une histoire écrite par des Européens ! Oui, « très tôt, des termes comme traite négrière ou traite des Noirs s’imposent, suivis d’autres tels que Code noir, apartheid, une série de vocables permettant de comprendre ce qu’être Noir dans le monde depuis les temps modernes ».

          En effet, « depuis l’intrusion européenne en Amérique et les déportations transocéaniques de subsahariens », la carnation – la couleur de la peau – a été le support de cette pensée, de cette idéologie qui a hiérarchisé les êtres humains. La couleur des êtres dits noirs est alors devenue celle d’une condition servile et non d’une ethnie ! Une condition dont l’humanité est jugée contestable. « Noir est [autant] le nom par lequel on fut chassé de la lumière que de celui de la lutte pour la dignité, pour l’égalité », se disent les Subsahariens. En d’autres termes, pour ceux dits Noirs « la couleur de peau raconte à la fois l’histoire du rejet hors de l’humanité et celle du refus constant de la déshumanisation ». Comprenez donc que quand les personnes dont la carnation évoque l’Afrique se disent « Noirs » (« Nous les Noirs »), ils ne parlent pas seulement de la couleur de peau à laquelle on les renvoie (du phénotype) mais également de leur vécu résultant de leur carnation. Or, Noirs ou Blancs, nous sommes tous d’accord sur une chose : « se construire, se forger une identité à partir d’une définition négative formulée par d’autres peut difficilement être considéré comme une stratégie gagnante ».

          C’est pourquoi nous en appelons à votre conscience et à votre intelligence en vous posant cette question : comment les Noirs dont l’influence intellectuelle est si faible dans le monde moderne peuvent-ils modifier « le sens d’un mot que les civilisations ont si puissamment listé de négativité dans toutes les régions du monde » ?

          Convenons donc du caractère indubitable de ce constat : « Pour qu’un milliard et demi d’êtres humains […] soient encore de nos jours incarcérés dans une condition symbolique et politique due à la racialisation négative qui frappa leurs ascendants il y a de cela plusieurs siècles, il faut que se soit mis en place un système particulier. Il faut que l’on veille […] à ce qu’il se maintienne ». L’on comprend donc aisément que la question que chacun de nous doit se poser ne devrait pas viser ceux qui sont défavorablement racialisés (placés en bas de l’échelle des races) mais ceux qui le sont avantageusement (placés à l’échelle supérieure des races). Interroger cette dernière catégorie qui perpétue ce privilège déclaré un jour en Europe permettra sûrement à chacun de mieux comprendre la permanence des inégalités raciales. James Baldwin le disait déjà à son époque : « Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver, au fond de leur cœur, pourquoi il fut nécessaire d’avoir un nègre pour commencer. Parce que je ne suis pas un nègre ». En effet, le Blanc a inventé le nègre pour ses besoins personnels et il serait très intéressant de savoir comment lui est venu le besoin d’inventer une condition-couleur ou une couleur-condition et les moyens qu’il a mis en œuvre pour la perpétuer. Malheureusement, force est de constater que nombreux sont nos compatriotes concernés par le sujet qui refusent ce travail d’introspection.

          Léonora Miano ne se soucie pas de leurs scrupules et propose ici des éléments très convaincants quant aux outils ayant permis l’installation de la permanence de la suprématie blanche dans l’esprit de beaucoup. D’une part, s’appuyant sur les images du cinéma américain, elle montre l’obsession des Blancs arrivés des divers coins de l’Europe à préserver ce qu’ils ont en commun : la blanchité qui se nourrit du fantasme de toute-puissance et a permis tous les crimes que l’on sait. Cette blanchité qui est de toute évidence le contraire de la blancheur, symbole universel de la pureté, de la lumière. D’autre part, elle montre – toujours par le cinéma – comment en excluant ou en minimisant la contribution des Subsahariens à sa puissance économique et politique par le biais de la colonisation et de l’histoire esclavagiste, la France a abouti au même résultat que les États-Unis : la préservation de la blanchité qui s’est construite et se caractérise par le refus de fraterniser !

          Mais ces images filmiques montrent surtout une très grande différence d’esprit entre les deux pays. Alors que l’Amérique a une « grande capacité à regarder en face ses turpitudes »puisque « c’est toujours de l’intérieur que provient la critique la plus acerbe des égarements et même des crimes états-uniens » – « il y a toujours, chez le mieux intentionné des Français, cette obligation que l’on se fait de souligner les indignités des autres » pour minimiser les siennes. En effet, « en France, on n’endosse jamais seul ses propres crimes » ; on tient à les partager avec d’autres. Voilà pourquoi dans tous les récits esclavagistes et coloniaux, les historiens, les cinéastes et les écrivains tiennent à « montrer des Africains mettant à mort d’autres Africains ». Et pourtant, « tout colonisateur sait [que] quand il a réussi à donner à ses sbires le pouvoir de gouverner », il peut tout obtenir d’eux. Nous devons donc tous retenir cette parole : « Le pouvoir, quand il se fonde avant tout sur le déni d’humanité, n’a pas de face lumineuse ».

Raphaël ADJOBI

Titre : L’opposé de la blancheur. Réflexions sur le problème blanc, 123 pages.

Auteur : Léonora Miano

Éditeur : Seuil, 2023.

« LA FRANCE BLANCHE ET CATHOLIQUE » sous l’oeil critique de François Ekchajzer

C’est avec un réel plaisir que j’ai lu dans Télérama (n° 3900) l’analyse que François Ekchajzer fait de la collection de documentaires-fictions lancés sur France 2 au début du mois d’octobre 2024. Les questions qu’il formule montrent de façon claire qu’il n’est pas dupe du travail des partisans de « la France blanche et catholique » qui tiennent à enseigner aux jeunes générations que les Français d’aujourd’hui sont la continuité de la même population depuis la nuit des temps. Il a bien senti dans ces documentaires-fictions une invitation à jeter un regard critique sur la variété de la population de la France d’aujourd’hui (sinon à la rejeter). Sa conviction bénéficie de l’éclairage de l’universitaire Sébastien Ledoux.

Notre Histoire de France

Avec cette collection de docu-fictions, à découvrir depuis le 8 octobre, consacré à Vercingétorix, Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Henri IV, on se sent projeté dans les manuels scolaires de nos (arrière) grands-parents. « Quand l’historien Ernest Lavisse (1842-1922, ndlr) en a élaboré le contenu pour les écoliers de la IIIe République. Il s’agissait de constituer une communauté de citoyens partageant les mêmes valeurs et la même conception du passé de la France », explique Sébastien Ledoux, maître de conférences à l’université de Picardie-Jules-Verne et spécialiste des enjeux mémoriels. Si la mise en avant de ces « héros » censés avoir fait « notre » histoire pouvait se justifier voilà cent quarante ans, pourquoi continuer à exploiter ces figures totémiques, fût-ce en prenant appui sur l’expertise de spécialistes des périodes concernées ?

Certes, les moyens mis en œuvre et le soin apporté à ce programme le distinguent de Secrets d’histoire, que Stéphane Bern anime depuis dix-sept ans sur France Télévision. Mais pourquoi les téléspectateurs de première partie de soirée n’auraient-ils pas droit à une lecture moins surannée des temps anciens ? Pourquoi leur servir cette histoire des élites couronnées renvoyant fatalement au « roman national » ? Pourquoi ne pas les éclairer plutôt sur l’histoire culturelle et sociale de la Gaule antique, du Moyen Âge et de la Renaissance, réduite ici à quelques notations sur les pratiques homosexuelles dans l’armée de Vercingétorix ou sur la politique scolaire de Charlemagne ?Dans quel but la série ramène-t-elle douze siècles d’histoire à cette poignée de destins hors normes ?

Sans doute pour attirer des spectateurs rétifs à des approches critiques, forcément plus complexes. Mais aussi pour répondre aux inquiétudes de notre temps par des « récits d’enracinement, de réconfort et de réassurance », comme le suggère Sébastien Ledoux. Ressortir ces « grands hommes » et cette femme du « panthéon scolaire » de la IIIe République, et nous les présenter – sans se poser trop de questions – comme les piliers de notre identité [que l’on voudrait évidemment excluante !].

La réaction d’un lecteur publiée dans Télérama n° 3902

Gérard : Tout à fait d’accord avec votre coup de gueule à propos des docu-fictions Notre histoire de France. C’est également cette vision de l’histoire que dénonce François Reynaert dans son livre Nos ancêtres les gaulois et autres fadaises (Fayard 2010). L’histoire de France sans les clichés.

François EkchajzerTélérama n° 3900 du 9/10/2024

VISAGE DU RACISME ORDINAIRE : l’éditeur Dupuis fait de Spirou un raciste !

          Nous savons le personnage de Tintin et son inventeur racistes – parce que tous deux sont fils d’une époque où le Noir était officiellement présenté comme un être non évolué, un être aux capacités intellectuelles et morales jugées primaires. En d’autres termes un « humain » inférieur proche du singe qui serait l’ancêtre de l’homme. Une non-personne.

Spirou raciste texte corrigé          Cependant, depuis deux décennies, on ne peut pas affirmer que l’Éducation nationale continue à enseigner le racisme, même si les manuels scolaires ou livres destinés à la jeunesse et les panneaux publicitaires demeurent encore truffés des restes de cet esprit des deux derniers siècles. L’étude des bandes dessinées du XIXe et du XXe siècles réalisée par Fredrik Strömberg (Images noires, PLG, janvier 2020) est en effet éloquente quant à la culture du racisme en Europe. Un racisme entretenu par des adultes, bien entendu. Par ailleurs, le livre d’Odile Tobner intitulé Du racisme français (Les Arènes, 2007) donne un bel éclairage de cet esprit qui persiste dans notre société à travers les propos d’intellectuels et d’hommes politiques. Mais à l’heure où nombreux sont les mouvements qui prônent une meilleure prise en compte de la dignité de l’autre (La Fondation pour la mémoire de l’Esclavage, le MRAP, La Ligue des droits de l’homme, Mémoires et partages, La France noire…), on s’attendrait à une certaine retenue de la part des écrivains et artistes partisans de l’infériorisation des Noirs dans les espaces publics et les canaux de communication et des savoirs.

          Mais voilà que depuis plus d’un an (2023 !), dans le silence ou l’indifférence de toutes les institutions nationales proclamant pourtant veiller au non étalage des actes et productions racistes, l’éditeur Dupuis vendait aux Français et aux Belges une bande dessinée qui présente tous les personnages noirs sous les traits de singes ! Alors que tous les personnages blancs étaient peints sous les traits d’êtres humains reconnaissables par tous comme tels. Et aucun Blanc ayant eu Spirou et la Gorgone bleue entre les mains n’a osé s’indigner sur un quelconque réseau social ! Pas une bibliothèque de France, un CDI des collèges et des lycées, n’a jugé opportun d’attirer l’attention d’un mouvement de lutte contre le racisme ! Comme dirait le chroniqueur Jean-Michel Apathie, « ça dit quelque chose de nous, de notre regard, de ne pas avoir vu cela » avant les Africains-Français ! Et il ajoute : « Dans la maison d’édition, il y a des gens qui vérifient, valident. On se demande comment tout ceci peut se produire en 2024 ».

          Et comme l’artiste, un homme de plus de 80 ans – donc nourri de Tintin au Congo et des autres bandes dessinées dont parle l’historien Fredrik Strömberg dans Images noires – a répondu benoîtement aux indignations qu’il s’agit d’une caricature, je lui réponds ici que dessiner un Noir sous les traits d’un singe n’est pas une caricature mais l’expression d’une culture blanche qui assigne au Noir une place inférieure dans l’échelle des êtres et dont il est un pur produit. Cela est incontestable, sauf quand on est sénile. Le chroniqueur Jean-Michel Apathie et tous les autres Blancs qui ont jeté un œil à l’album raciste n’ont pas vu Spirou et les autres personnages blancs sous les traits d’un quelconque animal symbolisant l’homme blanc pour croire qu’il s’agit bien de caricatures. Ce sont donc bien les adultes racistes – nombreux dans toutes les institutions – qui veulent pérenniser ce qu’ils ont appris comme un précieux héritage devant être transmis. Quant aux jeunes que j’ai entendus lors de la conférence d’une collègue que j’avais invitée à Joigny, ils ont assuré que leurs querelles n’ont rien à voir avec cette infériorisation de l’autre, que cette expulsion du Noir à la périphérie de l’humanité est l’œuvre de leurs parents et de leurs grands-parents.

          Voilà pourquoi La France noire ne va pas vers les jeunes avec la volonté de combattre le racisme ! Non ! La France noire va vers eux pour leur offrir non seulement des outils pour comprendre comment est né le racisme et comment il s’est propagé, mais aussi des outils pour reconnaître les images et les propos racistes que les adultes véhiculent dans la société française. Notre volonté est de tenter de les préserver du racisme de leurs aïeux. Et visiblement, dans cette tâche, nous ne sommes pas encore assez nombreux en France pour faire changer de comportement les artistes et pseudo-intellectuels qui plus ils deviennent vieux, plus ils deviennent c… – comme dit la chanson.

L’Éditeur Dupuis a assorti le retrait de l’album de ce message d’excuse, publié sur X : « Nous sommes profondément désolés si cet album a pu choquer et blesser. Cet album s’inscrit dans un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque. Plus que jamais conscients de notre devoir moral et de l’importance que représente la bande dessinée en tant qu’éditeur et plus largement le livre dans l’évolution des sociétés, nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ».

          Un album inscrit dans « un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque » ! C’est ici l’aveu réjouissant du travail d’un grand-père et sûrement arrière grand-père profondément ancré dans une époque évidemment raciste dont les codes picturaux sont mondialement connus – s’agissant des Noirs et autres non-blancs. Une époque où la caricature visait rarement les Blancs quand les non-Blancs faisaient partie du récit. Une époque dont le vieux dessinateur de Spirou est nostalgique. « Conscients de notre devoir […] en tant qu’éditeur […] nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ». Que cela soit lu et entendu par tous partout en France !

Raphaël ADJOBI

LETTRE SUR LE RACISME ou « la bête immonde » aux collégiens et aux lycéens (par Georges Jean – 1985)

Je vous écris cette lettre non pour vous faire la leçon, ni pour vous expliquer d’une façon compliquée ce que l’on appelle « racisme » aujourd’hui. Le racisme [= la préférence d’une certaine couleur de peau que nous estimons supérieure à d’autres] est une « bête immonde » a dit un poète. Et, à vouloir trop l’expliquer et d’une manière trop compliquée, il arrive que l’on oublie l’horreur qui le recouvre.

Il faut dire aussi qu’en se contentant d’en parler légèrement, sans chercher à comprendre un peu comment la bête parfois se cache et se dissimule au milieu de nous, on risque de ne pas s’apercevoir assez tôt que l’on est soi-même ou que l’on est en train de devenir « raciste » [quelqu’un qui, à partir de la couleur de sa peau, se croit supérieur à d’autres]. Et de cela, je voudrais tenter de vous en préserver à tout prix.

Certains de vos camarades, du collège, du lycée, de votre quartier, de votre ville, sont noirs, arabes, portugais, polonais, italiens ou espagnols ; et vous jouez avec eux. Et je sais que vous les aimez comme les autres ; ni plus, ni moins, comme les autres. Je tiens à vous dire qu’il faut vous garder comme vous êtes, sans changer sur ce plan, en devenant de grandes personnes. Car très souvent, c’est en devenant, comme on dit parfois, «raisonnables », que l’on devient également quelqu’un qui préfère, et sans trop savoir pourquoi, les « vrais Français » aux autres [à ceux qui ont une couleur de peau différente. Et on devient alors raciste].

En vous écrivant, j’écris à tous les enfants, vos amis et les autres, de la France entière et du reste du monde. Oh ! de nombreuses personnes par des articles, des livres, des poèmes, des romans, des pièces de théâtre, des films, des œuvres d’art, dans tous les pays, ont écrit pour dénoncer le racisme. Mais on ne sera jamais assez nombreux dans ce combat.

Il me semble urgent de vous parler du racisme [les pratiques et les conséquences de l’idéologie qui établit une hiérarchie entre les différentes couleurs de peau humaine] parce qu’on observe partout, et de plus en plus, une multitude de petits faits de la vie de tous les jours, de la vôtre, de la mienne, qui montrent que le racisme est là, tout proche de nous, et que nous ne nous en apercevons pas toujours.

Je crois qu’il ne suffit pas aujourd’hui de savoir vaguement ce qu’un mot comme « racisme » signifie ; il faut le savoir avec la plus grande précision possible car on ne combat bien que les choses que l’on connaît bien ! Il faut en effet saisir tout ce que recouvre le sens d’un mot comme celui-là et connaître tous les aspects qu’un phénomène comme le racisme prend aujourd’hui pour se donner les armes contre lui ; lorsqu’on est informé des manières dont le monstre vit et se développe, on peut plus facilement le saisir à la gorge et le terrasser. Et il est urgent de le faire si nous voulons survivre à la honte, nous les femmes et les hommes d’hier, vous les femmes et les hommes de demain.

Georges Jean (1920-2011)

°(Le racisme raconté aux enfantsÉditions Ouvrières, collection Enfance heureuse, mai 1985 / Le paragraphe 3 légèrement arrangé).

L’exposition L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité de l’association La France noire montre à la jeunesse comment est née la « bête immonde », comment elle a prospéré, et comment elle se dissimule dans les discours et productions des adultes pour continuer à vivre. Cette exposition est pour la jeunesse un outil visant à la préserver du racisme et l’armer pour le combattre efficacement.

Comment éduquer les jeunes à la citoyenneté mondiale ou nationale

          Le jeudi 6 juin 2024, La France noire a fait le déplacement à Beaune (21 – Côte d’Or), au lycée Étienne-Jules Marey, où elle a participé aux « 11èmes rencontres régionales de l’éducation à la citoyenneté mondiale en Bourgogne-Franche-Comté ». La journée a été animée par Mme Natacha Lanaud-Lecomte, conseillère de la rectrice de région académique et déléguée régionale académique aux relations européennes, internationales et à la coopération.

Beaune juin 2024 A          La matinée a été marquée par la conférence de Mme Marie-José Cantier, formatrice et experte pédagogique au sein de l’École des droits humains et de la Terre (EDDHT), sur le thème de l’« Éducation aux droits humains et à la paix » – qui était aussi le thème de ces 11èmes rencontres de BFC-International (Bourgogne-Franche-Comté International). Une conférence rythmée par la présentation du « contexte, (des) enjeux et (les) perspectives nationales ». En effet, il était utile de souligner que c’est après le traumatisme de la 2nde guerre mondiale que les pays vainqueurs ont décidé d’un texte qui consacre le droit de la personne humaine (1948). La notion de dignité apparaît avec force dans cette Déclaration universelle des droits de l’homme (1), à côté de celles de liberté et d’égalité. Ces trois catégories de droit montrent clairement l’évolution des sociétés humaines qui avaient au XVIIIe siècle défini, par exemple, la liberté de penser.

          Les exercices proposés aux participants ont montré à tous la nécessité pour les adultes de s’approprier les 30 articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme ainsi que quelques unes des conventions qui les ont élargis ou les ont rendus plus contraignants (1984 : convention contre la torture ; 1965 : convention contre toutes les formes de discrimination raciale…). En effet, comme l’a si bien souligné la conférencière, si on fait de l’éducation aux droits humains, c’est parce que nous savons que ces droits ne sont pas respectés. Aussi, pour un renouvellement de la société favorable à la paix, il convient de mobiliser les enfants dès le plus jeune âge au fait que chaque être humain a droit au respect et à la dignité.

          Il faut très tôt apprendre aux jeunes que les rencontres font tomber les idées préconçues ; que l’on se transforme parce qu’on se confronte à des personnes ayant des idées différentes, des couleurs différentes, des manières différentes de vivre et de voir le monde. Il n’est donc pas trop tôt d’établir des liens entre les thématiques enseignées (comme l’histoire de l’esclavage) et la société dans laquelle évoluent les jeunes. Il ne faut pas enseigner l’histoire ou certains thèmes littéraires à la manière d’un médecin légiste qui travaille sur des corps sans vie n’ayant aucune conscience du présent pour forger des réflexions par rapport au monde qui les entoure. Les élèves ne sont pas des corps sans vie qui ne se posent pas de questions, qui n’envisagent pas l’avenir en analysant les limites que la société leur impose. Non, les savoirs doivent aider les jeunes à comprendre notre diversité aussi bien nationale que mondiale. C’est ainsi que les enseignants donneront à leurs élèves une éducation qui éveille leur conscience, c’est ainsi qu’ils leur offriront des expériences qui les aideront à s’engager pour la paix.

Beaune texte couleur A          Aussi, La France noire a beaucoup apprécié la prise de parole du collègue représentant Monsieur le proviseur du lycée Étienne-Jules Marey qui abritait cette rencontre. A partir du constat d’une flagrante lacune en langues étrangères des élèves* de la ville de Beaune – pourtant très touristique avec des populations venant du monde entier – l’établissement a pris la ferme résolution de multiplier les stages des élèves à l’étranger, de multiplier les partenariats avec des établissements européens, d’organiser des séjours linguistiques à Malte. Les élèves reviennent transformés de ces sorties : autonomes, sachant gérer un budget, ravis d’avoir pour la première fois été confrontés à des personnes de cultures différentes…

Beaune texte couleur B          En ce milieu d’année 2024 où les événements politiques ont fait prendre conscience à une grande majorité de Français que la peur de l’autre gouverne l’esprit de beaucoup au point de porter une grave atteinte aux valeurs de la République, il était réjouissant de connaître l’existence d’une structure comme Bourgogne-Franche-Comté International qui œuvre depuis des années pour le respect des droits humains sur son aire géographique en proie de manière criante au rejet de l’autre. Il faut que des structures semblables soient plus nombreuses à ne pas cacher leur humanité et à transmettre leurs savoirs aux jeunes pour que la peur de l’autre s’éloigne.

(1) A ne pas confondre avec la déclaration française des droit de l’homme et du citoyen de 1789.

* Dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement (éd. Les impliqués, 2021), J’ai consacré un chapitre à ce sujet.

Raphaël ADJOBI

POUR UN MUSEE DE NOTRE HISTOIRE COLONIALE : exposition et conférence-débat à Nantes

          L’association La France noire a fait le déplacement à Nantes le jeudi 30 mai 2024, afin de prendre part à la conférence-débat organisée par la section locale du MRAP (1) qui organisait une exposition « Pour la création d’un musée de l’histoire du colonialisme ».

Conférence Nantes mai 2024 A          C’est dans l’amphithéâtre Jules Vallès, situé dans l’aile droite de la médiathèque Jacques Demy (24, Quai de la Fosse), qu’Augustin Grodoy – président honoraire du MRAP et représentant de cette association à la Commission Nationale Consultative des Droits de l’homme – a donné une conférence sur les raisons et les pertinences de la création d’un musée de l’histoire coloniale dans notre pays. Le conférencier n’a pas manqué de souligner que dans ce domaine, la France est à la traîne dans le concert des nations européennes. Selon lui, les raisons de cette frilosité de nos gouvernants les confinant à l’inaction sont simples : d’abord, parce que dans l’esprit de beaucoup on ne touche pas à la République. Ce qui suppose qu’on nous fait croire qu’au sein de la République les choses sont immuables. Un mensonge destiné à endormir ceux qui voient du sacré dans tout ce qui a eu la chance de traverser une bonne partie du temps. Ensuite, parce que la « droitisation » des politiciens devant la montée de l’extrême droite – clairement le suprématisme blanc – est tout à fait évidente dans le paysage français. Une droitisation de notre pays qui fait que nos dirigeants ont du mal à assumer les faits de notre histoire coloniale à l’encontre de ceux qui prônent toujours l’idée des « bienfaits de la colonisation » pourtant indéfendables devant les récits et les images du passé. Nous nous souvenons tous des attaques contre Monsieur Emmanuel Macron lorsqu’il avait déclaré la colonisation un crime contre l’humanité.

          Le conférencier s’est ensuite appliqué à déterminer et à analyser les différentes étapes de la colonisation des terres étrangères par la France. Une façon de montrer à ceux qui croient encore que la population française est la continuité d’un même peuple depuis la nuit des temps qu’ils font preuve d’ignorance ou qu’ils sont des affabulateurs.

Musée d'histoire coloniale 3         En effet, pendant cinq siècles, des territoires étrangers ont été colonisés par la France. La première étape de cette volonté d’appropriation s’étend du XVIe au XVIIIe siècle ; c’est l’époque du mercantilisme où le roi déléguait ses pouvoirs à des sociétés (des compagnies) pour gérer les relations avec les populations des Caraïbes, de l’Amérique du nord, et de l’océan Indien. C’est durant cette période qu’ont été instituées les « exclusives », c’est-à-dire le principe selon lequel chaque colonie ne devait commercer qu’avec le royaume européen qui le domine. La deuxième étape de la colonisation française débute avec la conquête de l’Algérie par le Second Empire ; on assiste, par exemple, à l’extension des possessions du Sénégal qui se limitaient jusque là à Saint-Louis et à Gorée, et à la confiscation de la Nouvelle Calédonie pour en faire un dépotoir des indésirables de la métropole. La troisième étape est marquée par le travail de la Troisième République qui s’est empressée de chausser les bottes du second Empire parce que la colonisation était selon elle une œuvre civilisatrice.

Le débat

          Puis vint le temps du débat. Saisissant l’opportunité que lui offrait le conférencier qui venait de parler du musée de l’immigration – installé dans cet édifice parisien qui est un véritable temple à la gloire de notre histoire coloniale – le président de La France noire fut le premier à prendre la parole pour souligner un fait inadmissible à ses yeux : mettre l’histoire de la déportation des Africains dans les Amériques et celle de la colonisation de l’Afrique – qui ont toutes les deux profondément impacté la géographie de la France et donc sa population – dans le même registre que les différentes vagues de l’immigration des populations d’Europe, et les placer dans un même musée baptisé «Musée de l’histoire de l’immigration », est à la fois une insulte et une réelle volonté d’invisibiliser l’histoire des Français noirs. C’est, ajouta-t-il, enseigner aux jeunes générations que l’histoire de l’esclavage des Noirs et celle de la colonisation de l’Afrique et des îles de l’océan Indien ne font pas partie de l’histoire de France ! Nombreuses étaient les personnes qui, dans la salle, ont approuvé de la tête cette intervention. Même celles qui n’ont pas visité ce musée n’en revenaient pas qu’une telle méprise soit possible au niveau d’une institution nationale !

Musée d'histoire coloniale          Le deuxième intervenant – un retraité de l’enseignement qui semble bien connu des mouvements associatifs locaux – a quant à lui souligné les difficultés qui se dressent devant la volonté de voir instituer un musée de notre histoire coloniale. Pour lui, le caractère moralisateur, sinon accusateur de l’édification de ces monuments justifie les réticences et les oppositions. Il a pris pour preuve le Mémorial de l’esclavage de Nantes qui soulignerait trop, selon lui, la part belle faite aux victimes en laissant de côté l’esprit mercantile de l’époque qu’il croit être aussi celui de l’Afrique.

          Une militante au fait des événements ayant conduit à la construction du Mémorial de Nantes ne manqua pas alors l’occasion de souligner la place que cette ville a prise dans la mémoire collective des Français quant au passé esclavagiste de notre pays grâce à ce monument. Non seulement le Mémorial est l’un des lieux de mémoire les plus visités du département, mais encore il est celui qui sert de modèle à de nombreuses autres villes de France qui osent enfin parler ouvertement de leur passé esclavagiste. Réaction qui a pleinement comblé le président de La France noire.

          A la fin des échanges, tout le monde a compris que ceux qui s’opposent à l’édification d’un musée de notre histoire coloniale y voient tout simplement une image négative de la France. Oui, en France, chaque fois qu’il est question de réaliser quelque chose qui prend en compte le passé des Noirs, on se pose la question de savoir si tous les Blancs seraient d’accord ! Il est tout à fait malheureux de voir des adultes s’accrocher à leurs scrupules plutôt que de privilégier l’instruction de la jeunesse en ouvrant les pages de notre passé colonial. C’est ainsi qu’ils privent les jeunes de connaissances sur leur pays tout en les accusant de ne pas respecter les valeurs d’égalité et de fraternité de la République. Comme le souligne clairement l’exposition qui a motivé cette conférence, nous devons tous retenir qu’un musée est « un lieu de mémoire nécessaire pour faire société commune ».

Raphaël ADJOBI

(1) Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples.

Afrique, terre matrone (Lionel Girard)

Ce poème, écrit dans le cadre d’un concours, a été cédé à La France noire en mars 2023. 

Toile Route printanière Bernadette Grozelier

Je songe au continent, à son éruptive trachée

A la mousseuse horreur d’une lave phosphorée

Qui du Grand Rift à la Porte du Djourab, sableux

S’est fait l’ample berceau d’un Homo balbutiant

Qui d’Habilis en Erectus, en se forçant

Les sens est devenu un Sapiens vigoureux.

        Afrique, terre matrone, Afrique, matrice

        D’Orrorin, d’Abel et de la Lucy, besogneux

        Ancêtres des Kikuyus jusqu’aux Inuits glaceux

        Fils d’hominoïdes, ils ont connu le temps propice

        Où ton sol profond offrait le troublant accueil

        A l’histoire de l’humain dont tu en fus le seuil.

Kilimandjaro Coucher du soleil

Je suis le thalle issu de ces terres génitrices

Magicien des exodes sur des voies tentatrices.

J’ai bravé les typhons et les mers agitées

Les déferlantes d’écumes, les hauts fonds argentés

Les plaines griffées de graminées immenses

Ondulantes en vagues végétales et moirées

Pour m’arrimer aux flancs droits d’une rive dense

Et me perdre dans les hautes et grouillantes cités.

        Je suis de tous les peuples, de toutes les races

        Je suis d’un tel mélange que nul n’y trouve traces.

        J’ai remonté les plaines depuis le Kilimandjaro

        Contourné l’Oural, brisé la neige du Caucase

        Faille pour faille, j’ai dérivé et je chante à Frisco

        Débarque à Bombay, à Tanger fais ma case.

Bien que Blanc, toison blonde et de corps laiteux

Mon cœur bat et vibre comme le tronc creux

Des Baoulés qui s’appellent et déraisonnent

Et frappent en rythme le bois caverneux

Gavés de bière de mil et de sorgho fermentés

Convoquent leurs dieux, les prient et les somment

De leur faire une vie un peu moins tourmentée.

J’ai chaviré mes nuits de chairs tendres en chairs tendres

Goûté les sucs miellés, lissé les peaux d’ambre

Et conduit mes barouds en des huttes paillées

Parmi des entrecuisses aux saveurs vanillées.

        Lassé de ces chemins en parcours de Dédale

        Je m’en suis allé courir dans les plaines d’Asie

        Taler mes fesses de mongol aux croupes des cavales

        Laper le thé rance et puer le suint de brebis

        Placer ma semence entre des jambes de soie

        Près de Pékin et des filles du ciel en émois

        Qui plus souvent crièrent que ne chantèrent de joie.

J’ai bu de tous les sangs, du rouge vif au blanc

Et broyé des os qui craquèrent tels des sarments.

J’ai bariolé ma vie aux couleurs des continents

Et j’arrive ici, sorti d’un ventre de cargo ferreux

Poisseux des chairs anéanties, ocré, glaiseux

De la gangue des ancêtres à jamais oublieux

Avec six millions d’âge et quelques ans menus

Fragile telle une quille venue du monde aqueux

Tout anxieux de me trouver dépouillé et nu.

        Passe le vent par-dessus ma cime défaite

        J’en suis à l’heure des comptes et des bilans oiseux

        Faut- il que l’orage naisse pour que dieu voie le jour ?

        De ce ciel, lac de terreur, naîtra l’amour ?

        Après les zébrures de feux que cesse la tempête.

        J’en suis à l’heure des épilogues peu fructueux.

Moi le Blanc, fils de princesse d’ébène

Afrique matrice, Afrique mon origine,

        J’oublie que vous êtes mes racines.

        Je suis devenu fils de rien et je vous peine.

Je vous délaisse et vous pille,

Vous condamne et vous ruine,

        J’affame vos hommes

        Salis vos filles.

        Mon cœur est sec.

Tes enfants noirs

Sans espoir

Crient famine.

        Tu souffres !

        Tu meurs !

Je

T’ai

Tuée

        Mère Afrique.

Lionel GIRARD 

° Première image : « Ronde printanière » par Bernadette Grozelier

° Coucher ou lever du soleil sur le Kilimandjaro (auteur inconnu).

Les couleurs du sang humain et l’invention du racisme (Réflexion)

Les couleurs du racisme          La division de l’humanité en races distinctes procède de deux conceptions complémentaires de l’être : l’une religieuse, et l’autre scientifique. Avec beaucoup de facilité, quand – à partir du XVe siècle – l’Européen a eu besoin de justifier ses crimes à l’égard des peuples lointains contre ceux qui les dénonçaient, il a puisé ses arguments dans la Bible qui était alors l’incontournable bréviaire de toutes les personnes reconnues et proclamées savantes. Ainsi, on qualifia les autochtones des Amériques de pré-adamites, et le mythe de Cham justifia le bannissement du Noir de l’humanité et sa condamnation au même régime que les Slaves déportés et soumis au travail forcé en Europe. A partir du XIXe siècle, se basant sur la théorie darwinienne semblant confirmer une évolution progressive de l’humanité depuis les origines, les esclavagistes et les colonialistes vont s’emparer d’une idée apparemment magnifique pour justifier ce qu’ils percevaient comme une vérité incontestable : le polygénisme. Selon eux, les êtres humains ont des ancêtres différents impliquant des différences biologiques. Ce qui expliquerait, disaient-ils, l’existence d’une hiérarchie au sein de l’humanité. En d’autres termes, pour ces savants, il y aurait parmi les grands groupes de populations de la terre une évidente corrélation entre leur couleur de peau et leur intelligence, et par voie de conséquence leur niveau dans les progrès techniques et leur degré de civilisation.

          Menée tambour battant par une population européenne baptisée blanche (physiquement, moralement, et symboliquement pure), l’institution de la notion de race parmi les humains s’appuyant sur l’apparente diversité des êtres permet de disserter sur ce que les humains portent en eux ; et cela pour justifier la couleur de leur peau. Pour les racialistes, la différence lisible des êtres (couleurs différentes) est l’expression de la différence de leurs sangs aux propriétés différentes parce que d’origine différente. Ainsi dit, la hiérarchisation des couleurs de peau correspondrait, selon eux, à une hiérarchisation des groupes sanguins déterminés par les gênes qu’ils contiennent. Heureusement, les connaissances scientifiques ne sont pas immuables. Leurs progrès vont montrer que la division des êtres humains en races distinctes – au regard de la couleur de la peau – est sans doute le plus gros mensonge ayant effroyablement impacté l’histoire de l’humanité. Le suprématisme blanc, ou tout autre suprématisme, n’a aucun fondement scientifique ! C’est plutôt un fanatisme qui laisse croire que l’amour de soi peut être élevé au rang de religion.

          Aujourd’hui, tous les scientifiques conviennent que la couleur de la peau et la taille des individus ne sont que des apparences montrant la diversité d’un même être humain dans des contrées et sous des cieux différents. Au-delà de ces différences physiques lisibles, la réalité profonde est tout autre, disent-ils. En effet, au début du XXe siècle, les recherches scientifiques – menées majoritairement par des Blancs – ont démontré que toutes les personnes qualifiées de blanches et placées au sommet de la pyramide des êtres humains peuvent être classées en quatre catégorie de groupes sanguins déterminés par les gênes : A, B, AB, et O. Puis très vite, ces mêmes chercheurs montrent que les mêmes catégories de groupes sanguins se rencontrent chez les personnes qualifiées de noires, de jaunes et de rouges. Conclusion de la science : le sang n’a pas de couleur ! Tous les êtres humains de la terre, quelle que soit leur couleur de peau, véhiculent l’un des quatre sangs avec leurs gênes. Le vrai visage du racisme reviendrait donc à hiérarchiser les quatre groupes sanguins, selon un critère à inventer. Ainsi, tous les Noirs, Blancs, Jaunes, Rouges qui sont du même groupe sanguin – exemple le groupe AB – pourraient se déclarer des êtres supérieurs à tous les Noirs, Blancs, Jaunes et Rouges des groupes A, B ou O. Les suprématistes seraient alors de toutes les couleurs !

Raphaël ADJOBI