La traite négrière atlantique dans nos manuels scolaires

        Il importe que chacun sache qu’en France, si «les programmes sont nationaux et définis par le ministère de l’Education nationale […], le contenu des manuels est déterminé par les éditeurs et la seule loi du marché. Le choix de la langue et du style, la sélection des sujets et des textes, l’organisation et la hiérarchisation des connaissances obéissent à des objectifs politiques, moraux, religieux, esthétiques, idéologiques, économiques explicites et implicites» (François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils – Fatima bien moins notée que Marianne, éd. L’Aube 2016). En d’autres termes, un manuel scolaire n’est en définitive qu’à la fois «un support de la conservation de ce qu’une société choisit de dire d’elle-même, [et] la trace des choix scolaires d’une époque» (id.) avant même d’être un support de transmission de connaissances.

        Et concernant précisément l’enseignement de la traite négrière atlantique inscrite au programme des classes de quatrième depuis 2008 – depuis seulement 12 ans – il convient de voir ensemble comment ce sujet est traité dans nos manuels scolaires pour comprendre l’opinion que l’on entretient dans la conscience des élèves, les citoyens de demain.

                                                                    Une image simpliste 

                                    pour imputer la responsabilité de la traite aux Africains

800px-Marchands_d'esclaves_de_Gorée-Jacques_Grasset_de_Saint-Sauveur_mg_8526        Une gravure de propagande contre les abolitionnistes au XVIIIe siècle est l’image la plus reprise dans les manuels scolaires ; et sans même aucune considération pour le message absolument faux qu’elle véhicule. On peut y lire «Marchand d’esclaves de Gorée». Depuis douze ans, ni les éditeurs, ni les usagers n’y trouvent rien à redire. Or, l’île de Gorée n’a jamais été un marché aux esclaves mais un camp de concentration des captifs africains loin des leurs dans l’attente de leur embarquement vers les Amériques.

Falsification pédagogique

        Un éditeur vient tout de même de se rendre compte que le mensonge est trop gros. Il a donc décidé d’enlever à cette image du XVIIIe siècle son titre originel qui témoigne soit de l’ignorance de son auteur soit de sa volonté de tromper. Il propose désormais ce nouveau titre qui laisse croire qu’il y avait des marchés aux esclaves partout en Afrique où les négriers européens allaient faire leurs courses : «Un marchand européen et un vendeur d’esclaves africain». En généralisant ainsi le titre de la gravure, le crime devient parfait : tout le monde adhère à ce qui est affirmé comme une indéniable vérité, puisqu’elle s’appuie sur une image du XVIIIe siècle ! Malheureusement, cela s’appelle une falsification d’un document ancien.

                                                       La réalité sur le terrain africain

        Solidement installés dans des forts qui constituent leurs bases militaires, les Européens font la loi. Tout chef africain qui n’exécute pas leurs volontés devient leur victime en même temps que l’ensemble de son village. C’est dans ces forts – bien protégés des Africains et de la cupidité de leurs concurrents – que les Européens entassaient les captifs avant l’arrivée des navires négriers. Le fort de Gorée (au large de Dakar au Sénégal) n’est absolument pas un cas exceptionnel. Aucun historien n’a démontré l’existence de marchés aux esclaves sur les côtes de l’Afrique où opéraient les Européens.    

Capture Capcoast castel Ghana        A partir de ces forts militaires appelés comptoirs ou captiveries – parfois «esclaveries» – les émissaires de chaque royaume européen organisaient les captures d’êtres humains en s’appuyant sur les Africains qu’ils pouvaient terroriser ou corrompre. En effet, grâce aux produits venus d’Europe, ces émissaires obtenaient la collaboration de certains chefs africains et de groupes de trafiquants attirés par l’appât du gain. L’histoire nous enseigne que tout envahisseur ou occupant suscite des «collabos». La contribution du régime de Pétain aux crimes nazis, entre 1940 et 1945, en est un bel exemple. En quatre cents ans de traite, un seul de ces forts a été pris par les Africains, et un par les pirates européens. A tous ceux qui emploient encore l’expression «commerce triangulaire» sans tenir compte de ces éléments historiques, posons cette question : «si les patrons des grandes surfaces commerciales françaises allaient dans les campagnes se fournir en légumes, en viande et en lait armés de fusils et de canons, dirions-nous qu’ils achètent ces produits aux agriculteurs et aux éleveurs ?» Il est absolument certain que nous ne dirions pas que les agriculteurs et les éleveurs leur vendent leurs produits. Nous ne pensons absolument pas que nous dirions que les produits vendus dans les magasins ont été « achetés », c’est-à-dire acquis honnêtement par les patrons.

Frot au Ghana        Cette technique sera utilisée par la France au XXe siècle pour obtenir la participation des Africains, à ses côtés, aux deux guerres mondiales contre l’Allemagne : «la France recourt à la voie d’appel, notamment en Algérie avec l’aide active des chefs locaux qui perçoivent une prime par homme enrôlé. C’est en Afrique noire que la force a été le plus employée pour obtenir le nombre de volontaires requis […] Chaque cercle* est tenu de fournir un certain nombre de recrues» (Armelle Mabon – Prisonniers de guerre indigènes, visages oubliés de la France occupée, éd. La Découverte, 2010 et 2019).

        On voit clairement qu’on ne change pas une technique de prédation qui fonctionne avantageusement.

*Dirigé par un Européen, le cercle était la plus petite unité de l’administration dans les colonies africaines de la France de 1895 à 1946.

Raphaël ADJOBI 

2 commentaires sur « La traite négrière atlantique dans nos manuels scolaires »

  1.  »un manuel scolaire n’est en définitive qu’à la fois «un support de la conservation de ce qu’une société choisit de dire d’elle-même, [et] la trace des choix scolaires d’une époque» (id.) avant même d’être un support de transmission de connaissances. »
    Un billet très intéressant, qui montre comment les manuels scolaires participent aussi, en taisant une vérité, en n’en révélant qu’une partie ou en la dénaturant, à l’orientation de l’opinion publique.

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  2. Merci d’apprécier, Liss. Oui, il est facile d’orienter l’opinion publique à travers les manuels scolaires pourtant perçus comme des supports de connaissances certaines. J’ai reçu d’une collègue – membre de La France noire – ce joli compliment : « Bravo pour ton argumentation qui fait de ton article une oeuvre de maître »… Vos petits mots sont des encouragements.

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