Discours autour de l’exposition « Léopold Sédar Senghor, l’Africain universel »

Extrait du discours du président de l’association LA FRANCE NOIRE prononcé le 10 mai 2019 dans les salons de l’Hôtel de ville de Joigny (89) devant les autorités de la commune à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage.

Commémoration 2019          Nous sommes reconnaissants à l’association « Mémoires et partages », dont le siège est à Bordeaux, qui a réalisé l’exposition que nous présentons aujourd’hui. L’association a aussi une antenne au Sénégal ; ce qui explique, en partie, le thème de cette exposition : « Senghor, l’Africain universel ».

          La figure de Léopold Sédar Senghor nous rappelle un pan de notre Histoire commune : l’histoire coloniale de notre pays.

          Léopold Sédar Senghor est né sujet français à Joal, en Afrique, dans le territoire français du Sénégal. Comme tous les sujets français des colonies, sa vie va se construire dans le système colonial qui avait bien entendu besoin d’administrateurs locaux pour certaines fonctions. Mais, comme nous le savons tous, c’est la passion de la littérature qui va triompher en lui, et plus particulièrement l’amour de la poésie.

          On retient souvent de lui le poète et le chantre de la négritude – c’est-à-dire celui qui plaide pour la reconnaissance d’une histoire et d’une culture noires participant à une civilisation de l’universel au-delà des différences des traditions. Mais Senghor c’est aussi le sujet français très soucieux de remplir ses devoirs envers sa patrie, puisqu’il a participé à la deuxième guerre mondiale dans un régiment d’infanterie colonial.

Senghor Universel          Je voudrais ici m’attarder un peu sur un fait de l’histoire de cet homme ; un fait de son histoire qui nous éclaire sur l’histoire de la France avec les Noirs d’Afrique. Léopold Sédar Senghor étant noir et né dans une colonie française d’Afrique était sujet français et non pas citoyen français. Et ce n’est pas du tout la même chose ! Il pouvait participer à l’effort de guerre contre l’Allemagne mais ne pouvait entrer dans la fonction publique française métropolitaine. Sujet français, il lui a fallu demander la nationalité française afin de postuler au concours d’agrégation de grammaire et entrer ainsi dans l’enseignement en France en 1935.

          Mais alors, me direz-vous, quelle était la nationalité d’un sujet français ? Eh bien, il n’y en avait pas ! Senghor né au Sénégal n’était pas sénégalais ; puisque le Sénégal n’était pas une nation indépendante, la nationalité sénégalaise n’existait pas ! Avant d’obtenir la nationalité française, Senghor était donc officiellement « un Français sans papier » aussi bien au Sénégal qu’en France. C’était cela la réalité de la situation de tous les Africains des colonies françaises jusqu’en 1960.

          Ce n’est donc qu’en 1960, à 54 ans, à l’indépendance du Sénégal – et de presque toutes les colonies françaises d’Afrique – que Senghor, citoyen Français seulement à partir de 1935, va devenir Sénégalais. Senghor, un Noir né au Sénégal était donc Français avant de devenir sénégalais ! (aucun Français d’origine européenne ne peut se vanter d’avoir eu un tel parcours).

          Mesdames et messieurs, imaginez maintenant tous ces Africains « Français sans papier » et sans nationalité parce que « sujet français » – comme Senghor au départ – venus en France pendant les deux guerres mondiales et qui sont souvent restés en métropole ; imaginez tous ces Africains « Français sans papier » qui sont venus en France pour la reconstruction de la mère patrie à partir de 1946 ; imaginez tous ces Africains qui arrivaient en France après 1960 alors que les jeunes États indépendants n’avaient pas encore une administration pour identifier leurs populations et leur délivrer une nationalité (sénégalaise, gabonaise, malienne…). Si vous imaginez tout cela, alors, mesdames et messieurs, vous comprenez parfaitement pourquoi en France, jusqu’à la fin des années 1980, on employait plutôt l’expression « sans papier » pour désigner les Africains de France ou les Africains-Français et non le mot « immigrés ». Les moins jeunes parmi nous peuvent témoigner que c’était cela la réalité : avant les années 1990, « sans papier » était pour ainsi dire le statut des anciens « sujets français » ou des Africains des anciennes colonies françaises.

          Retenons donc que cette exposition retrace l’histoire d’un Français « sans papier » – mais qui devait, si nécessaire, verser son sang pour la France.

N’est-ce pas le fait de ne pas enseigner cette histoire qui cultive l’ignorance, et par voie de conséquence le racisme que l’on prétend vouloir combattre ? Pour combattre le racisme, il serait bon de commencer par cesser la culture de l’ignorance qui l’entretient.

Raphaël ADJOBI

Anne Hathaway combat les idées reçues

Bref discours de l’actrice américaine Anne Hathaway lors d’une soirée de gala de Human Rights compaign.

Anne Hathaway 2« Tout ce avec quoi je suis née m’a placée au centre d’un mythe dommageable et largement accepté. Ce mythe est que l’homosexualité gravite autour de l’hétérosexualité, et que toutes les « races » gravitent autour de la blanchité. Ce mythe est faux ! Mais ce mythe est trop réel pour trop de monde. Il est ancien, donc on y croit. C’est une habitude, donc on pense que c’est la norme. Il est hérité, donc on le pense immuable. Ses conséquences sont dangereuses parce qu’il privilégie un certain type d’amour, un certain type de corps, une certaine couleur de peau, et ne donne pas la même valeur à tout ce qui n’y ressemble pas. C’est un mythe qui nous accompagne depuis la naissance. Et c’est un mythe qui garde l’argent et le pouvoir entre les mains d’un petit groupe au lieu de l’investir dans les vies des personnes libres.

Ensemble, on ne va pas simplement remettre ce mythe en question. On va le détruire ! »

  • Anne Hathaway va fêter ses 40 ans le 12 novembre 2022.

Lettres à une Noire (Françoise Ega)

Lettres à une Noire          Depuis le 12 avril 2019, dans le 14e arrondissement de la ville de Marseille, une plaque indique la « Rue Françoise Ega. Dite Mam’Ega, poète et militante (1920 – 1976) ». Rarement, en France hexagonale, une ville a été reconnaissante à l’égard d’une de ses habitantes noires en la nommant par son nom plutôt que par l’invariable « négresse » comme à Biarritz. Surtout quand cette personne n’a jamais occupé une fonction politique ou acquis une certaine célébrité par son art. En lisant l’enthousiaste et très juste analyse de « l’expérience » de Françoise Ega faite dans la préface par Elsa Dorlin, nous comprenons pourquoi les Lettres à une Noire ont mérité d’être rééditées.

          Au moment où sort sur les écrans de cinéma « A plein temps » du réalisateur Eric Gravel avec Laure Calamy dans le rôle d’une femme soumise à une vie infernale entre la banlieue où elle réside et le palace parisien où elle travaille, lire Lettres à une Noire, c’est découvrir que ce scénario a déjà été écrit par une jeune dame antillaise de Marseille de mai 1962 à décembre 1963. Mais, alors que le film se contente de séduire par la course trépidante et haletante quotidienne de la banlieusarde blanche pour arriver à l’heure à son travail et la même course pour arriver à temps pour prendre en main la charge de ses enfants, le livre ajoute à cela une plongée dans une expérience sociologique d’une insoupçonnable et poignante vérité ! Plutôt que de pester en écoutant les récits humiliants de ses sœurs Antillaises qui exercent le métier de bonnes à tout faire, Françoise Ega se fait embaucher comme domestique chez les bourgeois de Marseille pour savoir jusqu’où peuvent aller les femmes blanches dans la cruauté, « jusqu’où peut aller la bêtise humaine » !

          Avant les années 1960, des jeunes gens et surtout « des jeunes filles arrivent par pleins bateaux au Havre, à Cannes ou à Marseille ». Un véritable trafic clandestin que l’État va remplacer par un bureau officiel destiné à l’immigration des populations d’outre-mer (Bumidom) pour faire d’elles des « travailleurs étrangers de l’intérieur », en d’autres termes des Français étrangers en France. Si les plus chanceux occupent des postes subalternes dans les administrations, la très grande majorité des femmes se retrouvent bonnes à tout faire chez des particuliers. Une main d’œuvre servile et bon marché pour femme blanche au foyer. « Depuis que Bécassine ne descend plus de Bretagne, Doudou a pris la relève, on la trouve dans tous les coins les plus inattendus de France » !

          Empruntant le style épistolaire, Françoise Ega délivre dans ce texte des témoignages qui supplantent de très loin ceux de La couleur des sentiments, le beau roman de l’Américaine Kathryn Stockett qui rend compte de l’ingrat travail des nourrices noires auprès de leurs maîtresses blanches. Avec Lettres à une Noire, l’ingratitude est peu de chose et la cruauté même apparaît supportable. Ce qui est répugnant, c’est de prendre en flagrant délit de malhonnêteté des gens qui peuvent s’offrir ce qu’ils veulent mais tiennent à priver les plus pauvres de ce qui leur revient y compris le temps de la vie familiale. Être femme de ménage, c’est se dépouiller de toute dignité ; « (elle) ne peut avoir soif, ne peut avoir aucune envie naturelle, cela fait perdre cinq minutes ». Alors que déjà « le plus pénible pour une femme de ménage, pense Françoise Ega, c’est l’odeur de la vie des autres ». Malgré tout cela, comme aux Antilles après un cyclone, « souvent les malheureux rient et chantent [parce que] le rire est encore ce qui reste aux malheureux », et aussi pour ne pas offrir aux Blanches le plaisir d’exprimer de la compassion à leur égard.

Raphaël ADJOBI

Titre : Lettres à une Noire, 294 pages

Auteur : Françoise Ega

Éditeur : Lux Éditeur 2021 ; © Françoise Ega, 1976.

Qui a peur de Christiane Taubira ? Une réflexion autour du parrainage des élu(e)s lors des présidentielles

Taubira 2022En ce mois de mars 2022, au moment où la liste définitive des candidat(e)s à la présidentielle est connue, une analyse de notre système des parrainages leur permettant de concourir à la plus haute fonction de l’État s’impose. Pour le commun des Français, seul(e)s ceux et celles ayant la signature des maires peuvent prétendre au fauteuil présidentiel. Malheureusement, nous ne connaissons de notre histoire et de nos institutions que ce qui est régulièrement mis en évidence par les canaux officiels de l’enseignement et de la communication (radios, télévisions).

Nos élus seraient-ils de mauvais citoyens ou des ignorants des règles de la République ?

Combien sommes-nous à savoir que ce ne sont pas seulement les maires qui sont habilités à parrainer les candidats ? Oui, le Conseil constitutionnel autorise également les présidents du Conseil d’une communauté de communes, les député(e)s, les sénateurs ou sénatrices, les conseillers ou conseillères des départements et des régions ainsi que les député(e)s à l’Assemblée européenne à donner leur parrainage au candidat de leur choix ? Cela fait beaucoup de monde, direz-vous ! C’est évident. Malheureusement, très peu parmi eux accomplissent leur devoir. En 2017, ils étaient 42 000 élu(e)s habilité(e)s à « parrainer » ou à « présenter » (terme officiel) un candidat ! Mais, force est de constater que seulement 34 % d’entre eux ont effectivement parrainé un candidat ou une candidate cette année-là ! On remarque aussi que « dans près des trois quarts des cas, il s’agissait d’élus communaux ou intercommunaux » qui ont rempli ce devoir (site du Conseil constitutionnel). Une conclusion s’impose : les députés nationaux et européens, les sénateurs, les conseillers départementaux et régionaux, ceux-là mêmes qui accusent sans cesse le commun des citoyens de ne pas accomplir son devoir en s’abstenant d’aller voter lors des élections sont incapables de donner l’exemple ! Et demain, sur les ondes des radios et des télévisons, ils appelleront à aller voter pour un candidat qu’ils n’auront même pas choisi quand l’occasion leur en était donnée ! On peut même se demander si tous ces élus savent qu’ils disposent du pouvoir de choisir un candidat à l’élection présidentielle avant tous les autres citoyens ? Sinon, comment une telle absence de civisme est-elle possible ?

                            Christiane Taubira…. au nom de la démocratie !

Christiane Taubira 3Sur le site du Conseil constitutionnel, il est écrit que « le filtre des parrainages vise à éviter des candidatures trop nombreuses […] et d’écarter les candidatures fantaisistes ou de témoignage ». Il précise aussi que depuis la réforme de 1976 ayant porté le nombre de signatures des élus de 100 à 500, on ne parle plus officiellement de «parrainage» mais de «présentation» ; c’est-à-dire qu’à titre individuel, les élus présentent un candidat, même si la personne de leur choix n’a pas manifesté son intention d’être candidate. Ce qui explique pourquoi en 2022 le président sortant a obtenu le nombre de parrainages requis avant même d’avoir officiellement déclaré sa candidature. Dans la réalité – peut-être parce que les élus sont ignorants de ces règles ou peu respectueux de leur devoir – ce sont les candidats qui doivent courir après eux pour obtenir leur parrainage.

Nous apprenons, sur le site Internet de Ouest-France, que le 24 février 2022 le décompte du Conseil constitutionnel marquait qu’il manquait 80 à 90 signatures à Marine Le Pen pour valider sa candidature. François Bayrou a alors annoncé – le dimanche 27 février – qu’il parrainait la candidate du Rassemblement national « pour sauver la démocratie ». En d’autres termes, même si demain il ne votera pas pour cette candidate qui n’est pas de son bord politique, en son âme et conscience, il estimait juste qu’elle soit une prétendante au fauteuil présidentiel. Et ce geste digne d’un vrai démocrate est exceptionnel dans le paysage français. En effet, alors que seulement environ 13 500 élus avaient donné leur parrainage, ce qui veut dire que plus de 28 000 parmi eux n’avaient pas encore fait de choix, on n’a pas trouvé 500 élus « pour sauver la démocratie » en donnant leur voix à Christiane Taubira, comme l’a fait François Bayrou pour Marine Le Pen ! Cela donne à réfléchir, n’est-ce pas ? 28 000 élus français sur 42 000 ont préféré s’abstenir plutôt que de permettre – « pour sauver la démocratie » – à Christiane Taubira de concourir ! Logiquement, on peut croire qu’ils seront 28 000 élus à ne pas aller voter en avril prochain puisque aucun des candidats ne leur convient : aucun n’a mérité leur parrainage !

Le manque de civisme des élus enfin expliqué !

Les élus bouderaient-ils les règles parce qu’ils ne feraient pas confiance à nos institutions ? Interrogée sur leur manque apparent de civisme, Charlotte Marchandise qui n’avait obtenu que 135 parrainages en 2017 dit que les maires sont dégoûtés par ce système parce qu’ils subissent de nombreuses pressions politiques – venant par exemple des présidents des communautés de communes. Selon certains élus, le parrainage devrait être anonyme comme les votes lors d’une élection. Ainsi donc les multiples pressions, la peur, les suspicions sont à l’origine des étonnantes éliminations des candidatures comme celle de Dominique de Villepin en 2012 ou celle de Charles Pasqua en 2002. Si Christiane Taubira avait été retenue en 2002, c’était parce qu’elle était la candidate des Radicaux de gauche, un parti traditionnel. En 2022, ce parti lui a retiré son soutien alors qu’elle était portée par un mouvement populaire suite à la plus grande consultation jamais organisée en France pour présenter un candidat à la présidentielle. Désormais, nous savons tous pourquoi : pour un élu, ne pas donner son parrainage c’est éliminer des candidats tout en évitant des représailles ! Cela reste tout de même très hypocrite de la part de ces abstentionnistes du parrainage d’aller voter après ! En 2012, Dominique de Villepin disait que « si tous les candidats valables n’étaient pas en mesure de se présenter, on retiendra de cette élection qu’elle aura éliminé des candidats expérimentés, des patriotes et des familles de pensée peut-être marginales mais inscrites dans l’histoire des idées politiques qui ont traversé notre pays ». Selon lui, le parrainage doit être pour les élus « un devoir impérieux [afin] que l’esprit de nos institutions ne soit pas bafoué ». Peut-on être contre cet avis ?

Raphaël ADJOBI

Où en sont-elles ? L’essai d’Emmanuel Todd analysé par Juliette Cerf

Quel plaisir de lire cette fine critique de Juliette Cerf de l’œuvre d’Emmanuel Todd sur l’histoire des femmes ! Nous ne cessons de dénoncer cette passion des Européens à parler des autres peuples au lieu de les écouter. De la même façon, pourquoi les hommes ont-ils cette tendance à croire qu’ils connaissent mieux les femmes qu’elles-mêmes et qu’ils sont très bien placés pour parler d’elles, de leurs pensées ? Dans un cas comme dans l’autre, c’est presque toujours sous « l’habit objectif du chercheur » que les hommes se baignent dans leurs préjugés.

Emmanuel Todd et Juliette CerfAprès Où sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine*, sorti en 2017, peu avant l’affaire Weinstein, Emmanuel Todd, amateur du temps long propre à l’anthropologie historique, publie Où en sont-elles ? Une esquisse de l’histoire des femmes. L’effet miroir entre les titres alerte : « elles » seraient-elles à part, hors du « nous » ? L’anthropologue, spécialiste des structures familiales , ne pouvait certes ignorer que les femmes représentent la moitié de l’humanité ; l’historien, en revanche, ne tarde pas à s’avouer « historien androcentré typique », doté d’un « moi banalement masculin », représentant d’une discipline « longtemps aveugle aux femmes ». C’est d’ailleurs parce que Todd ne s’était jamais, avant #MeToo, intéressé au féminisme – dont il n’a visiblement toujours pas lu les textes – qu’il peut formuler cette question provocatrice : « le féminisme est-il dangereux pour nos sociétés ? » La réponse, on s’en doute, est plutôt oui : la « société tertiaire très féminisée » ayant fait chuter le potentiel industriel. Mais rassurons-nous, à l’en croire, le féminicide, en baisse, ne représente, lui, aucun danger pour les femmes… La prétendue scientificité du propos masque mal ses accents pamphlétaires masculinistes. Todd se drape de l’habit objectif du chercheur, comparant chiffres et données, pour mieux laisser le féminisme « de troisième vague » se vautrer dans la fange de sa « néfaste » idéologie : créatrice d’un nouvel « antagonisme » entre les sexes, mue par le seul « ressentiment ». Et surtout aussi vaine que son concept central de « patriarcat », balayé d’un revers de main par Todd, tant frappe la réalité anthropologique de l’émancipation des femmes : dépassement du niveau éducatif masculin, accès au marché du travail, postes à responsabilité, etc. Cette révolution a même « entraîné l’effondrement final du catholicisme, et activé toute la mécanique idéologique des années 1965-2020 » : recul du racisme, de l’homophobie (« une affaire d’homme »), essor de la bisexualité, théorie du genre et phénomène transgenre, etc. Cette « domination féminine émergente », Emmanuel Todd la nomme la « matridominance ». « La marginalisation d’un sexe [les femmes] a mis l’humanité à l’arrêt. L’infériorisation, trois à cinq millénaires plus tard, de l’autre sexe pourrait ne pas être une bonne idée… ». Un retour à « une définition conceptuelle conservatrice des deux sexes » s’impose donc. L’idéologie du premier sexe aurait-elle aussi gagné le chercheur ?

Juliette Cerf

In Télérama 3759 du 26/01/2022

dition du Seuil, 400 pages.

Comment devient-on raciste ?

Numérisation_20220216         Ce titre choc renvoyant à un mal évident, mais dont certains nient l’existence parce qu’ils ne se sentent pas concernés ou parce qu’ils veulent l’ignorer, est en réalité une invitation à découvrir les techniques de mise en place d’un certain nombre de discriminations. Oui, si le racisme est la forme la plus aiguë et la plus répandue de la haine de l’autre, il n’est pas superflu de connaître les mécanismes qui installent la séparation des êtres selon des critères arbitraires au gré du temps « au bénéfice de privilégiés même si ces derniers n’en sont pas toujours conscients ».

          Cette bande dessinée se présente comme la quête personnelle du dessinateur Ismaël Méziane désirant guérir de la sourde colère qui le mine face à la discrimination dont il est l’objet. Une « réflexion au service de la libération » qui permet au lecteur de découvrir les analyses historiques et sociologiques de l’anthropologue généticienne Évelyne Heyer et de l’historienne et chercheuse Carole Reynaud-Paligot. Ces trois personnes qui mènent la réflexion sont d’ailleurs les trois personnages principaux de la bande dessinée. Cette mise en scène la rend dynamique et très plaisante. La hiérarchisation des êtres, leur essentialisation et leur catégorisation en « races » ainsi que les conséquences qui en résultent sont bien illustrées et deviennent un récit à la portée d’un large public.

Essentialisation et texte n°2          C’est connu – comme le dit si bien un personnage du livre – « Tout le monde s’en fout du racisme ! » parce que tout le monde croit connaître le sujet. Pour cette raison, nous croyons que cet ouvrage peut être d’abord conseillé aux adultes pour qu’ils vérifient leurs connaissances. Ainsi, quand ils entendront dire que le racisme a toujours existé, ils sauront que cela n’est pas vrai. Il est ensuite conseillé aux lycéens et aux collégiens, à partir de la quatrième, pour les préserver de la haine de l’autre que leur âge adopte par habitude à cause des préjugés du milieu dans lequel ils évoluent. Combien sommes-nous à savoir que le monde est pétri de préjugés datant parfois de deux siècles, quand les peuples européens ont commencé à se construire un passé avantageux, une nationalité, une identité nationale… pour exclure les autres ?

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment devient-on raciste ?

Auteurs : Ismaël Méziane – Carole Reynaud-Paligot – Évelyne Heyer

Éditeur : Casterman

Le baiser « esquimau » ou les voyageurs européens et le colportage des préjugés

Le baiser esquimau 1          Dans une brève analyse de ce que veut dire « Penser par soi-même », Luís-Nourredine Pita – vice-président de l’association La France noire – écrivait, dans un billet publié sur notre blog, que « le préjugé […] c’est quelque chose que l’on a acquis passivement, qui fait partie des influences reçues ». Par conséquent, le préjugé est une pensée ou « une idée qui n’a pas été remise en question, qui n’a pas été passée au crible de la réflexion », ajoutait-t-il. Sachons qu’il en est ainsi de nombreuses idées que les voyageurs européens, en rencontrant les peuples lointains, ont colportées à travers toute l’Europe pendant des siècles puis dans la culture mondiale par la colonisation d’autres contrées. Y avez-vous déjà pensé ? Formulons la question autrement : avez-vous déjà pensé que de nombreuses affirmations que nous véhiculons à longueur de journée sont des préjugés, c’est-à-dire des pensées qui ne sont pas vraies, qui « ne sont pas des pensées véritables » ?

          Le préjugé est un jugement auquel on s’accroche, une opinion que l’on adopte sans aucun examen pour savoir si elle correspond à la réalité, à l’objet, à la chose ou à la personne réelle. C’est le préjugé qui a fait des autochtones des Amériques des Indiens ! Cette dénomination ne renvoyait et ne renvoie toujours pas à la réalité. Et comme les préjugés ont naturellement la vie dure, cinq siècles après l’erreur monumentale de Christophe Colomb, l’éducation familiale et l’enseignement public sont incapables de voir les autochtones des Amériques autrement que des Indiens ou Amérindiens (Indiens des Amériques !). Soyons honnêtes : le préjugé ne serait-il pas synonyme de fainéantise de l’esprit, d’incapacité à s’élever plus haut que ce que l’on entend et apprend tous les jours ?

Le baiser esquimau 3          Parlons ici d’un préjugé colporté par les Européens à travers le monde que les populations concernées viennent de faire voler en éclats. Tout le monde a appris que les « Esquimaux », ces « petits êtres des zones polaires », s’embrassent en frottant leur nez l’un contre l’autre. En réalité, les Inuits (faussement appelés Esquimaux) – ces populations de la zone arctique s’étendant de l’Alaska au nord-est de la Russie en passant par le nord du Canada et le Groenland – ne s’entrechoquent pas le nez pour se témoigner leur affection. Le baiser inuit consiste à saisir des deux mains la tête de la personne que l’on veut embrasser et à appliquer de manière plus ou moins appuyée, selon l’intensité du sentiment, le nez et la bouche sur sa joue. Il est permis de laisser entendre un bruit de succion. Entre l’opinion véhiculée par les voyageurs européens et la réalité qu’une jeune chanteuse Inuite et sa mère ont tenu à montrer, le fossé est bien grand ! Voilà ce que vous pensez, voilà ce que nous sommes, semblent-elles crier au monde. Et nous voilà tout à coup bien bêtes ! Mais le préjugé, lui, ne mourra pas.

Le baiser esquimau texte 2          De nombreuses personnes soutiennent des idées sur des peuples étrangers et leur passé tout simplement parce qu’une personne de leur pays ou de leur continent les a affirmées. Si les préjugés ont la vie dure, c’est-à-dire s’ils sont difficiles à éradiquer, c’est parce que l’éducation et surtout l’enseignement les entretiennent allègrement malgré les efforts des scientifiques de ce XXIe siècle. Combien sont-ils ces universitaires qui, au lieu de consulter les peuples eux-mêmes, se fient à l’intelligence des leurs, de ceux qui leur ressemblent, tournant ainsi dans une sphère sereine comme la souris dans sa cage avec la ferme conviction d’être très intelligente. Ce qui fait dire aux auteurs de Lady sapiens (Ed. Les Arènes 2021) que « un travail de déconstruction attend toujours les scientifiques afin de venir à bout des préjugés des universitaires eux-mêmes ». Car c’est par eux que les jeunes apprennent… les préjugés.

Raphaël ADJOBI

Une page de l’histoire de l’eugénisme en France (une analyse de Pierre Ancery)

Voici la présentation par le journaliste Pierre Ancery du documentaire de 65 minutes de Vincent Gaullier et Jean-Jacques Lonni (produit en 2021. Histoire TV Documentaire) – publiée dans Télérama n° 3749 du 17/11/2021.

En France, on a fait du génocide des Juifs, durant la seconde guerre mondiale, un isolat – un fait exceptionnel venu d’on ne sait quel esprit, sinon qu’il s’est produit en un lieu qui s’appelle l’Allemagne. Et pourtant… il suffit de remonter le fil conducteur de ce cataclysme survenu entre des êtres humains auto-proclamés « blancs » pour lire la vérité – ce que les esprits paresseux, parce que sûrs de détenir la vérité, n’ont jamais fait. Le texte de Pierre Ancery est à mettre en lien avec la pensée européenne et ses pratiques racistes et eugénistes mises en œuvre dans toutes les contrées d’Europe mais que l’on préfère écarter du vécu Français.

Retenez que l’exposition de l’association La France noire « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité » aborde largement ce sujet. En effet, l’eugénisme (théorie de la race blanche pure) fait partie de l’invention du racisme.

L'eugénisme en Alsace image et texte         En 1924, dans la périphérie de Strasbourg, une cité-jardin d’un nouveau genre est inaugurée : les jardins Ungemach, destinés à accueillir dans des maisons individuelles des familles « de souche saine et fécondes ». Sélectionnés à l’aide d’une batterie de tests censés évaluer leur « capital héréditaire », les ménages triés sur le volet qui s’installent à Ungemach ont l’obligation de donner naissance à trois enfants au minimum. Ouvertement eugéniste, le projet imaginé par l’homme d’affaires Alfred Dachert vise à « guider l’évolution humaine vers une ascension rapide », en augmentant le nombre d’éléments jugés sains dans la population française…

          Nourri du témoignages d’anciens enfants ayant grandi dans la cité-jardin et enrichi de très belles animations inspirées de la gravure, ce documentaire étonnant lève le voile sur un pan méconnu de l’histoire de l’eugénisme : son versant français. L’historien Paul-André Rosental le rappelle dans le film : si elle est aujourd’hui assimilée au nazisme, cette idéologie pseudo-scientifique a en réalité prospéré dans toute l’Europe du début du XXe siècle, où elle était intégrée à des politiques de réforme sociale.* Ce fut le cas de Ungemach, où l’effrayante « expérience » imaginée par Dachert reçut l’aval des autorités et fut largement médiatisée. Loin de s’arrêter avec les horreurs de la seconde guerre mondiale, elle courut d’ailleurs jusque dans les années 1980… Un récit passionnant.

Pierre Ancery (2021)

* Pour aller plus loin, je vous conseille vivement Histoire des Blancs (Edit. Max Milo 2019) de l’historienne Nell Irving Painter. Ce volumineux essai montre comment les « Blancs » se sont forgés une histoire supérieure à tout le reste de l’humanité au point d’avoir entrepris de rendre pure leur propre « race », ce qui veut dire la débarrasser des « Blancs » impurs. Oui, il y aurait des « Blancs » moins blancs que d’autres « Blancs » dans l’esprit des penseurs européens, au XIXe et au XXe siècle.

Que signifie « PENSER PAR SOI-MÊME » ? (Une analyse de Luis-N. Pita, vice-président de « La France noire »

Luis-N. Pita          Penser par soi-même, c’est s’affranchir des préjugés, c’est-à-dire, des pensées toutes faites. Une pensée « toute faite » est une idée qui n’a pas été remise en question, qui n’a pas été passée au crible de la réflexion. On l’a en nous et on la profère parce que… parce que quoi au fait ? Parce que c’est un professeur qui nous l’a apprise, parce qu’on l’a lue quelque part, parce que tout simplement elle est venue en nous au fil des années… Le préjugé n’est pas une pensée véritable car c’est quelque chose que l’on a acquis passivement, qui fait partie des influences reçues.

          Penser par soi-même c’est avoir pris du recul par rapport à une idée, c’est savoir au minimum pourquoi on a cette idée en nous, pourquoi on y adhère, ce qu’elle signifie profondément. Penser par soi-même c’est refuser de tout accepter, c’est passer au crible de la réflexion toute idée qui se présente à nous, surtout si on y adhère spontanément !

          Le contraire de la pensée véritable est le préjugé, ou encore l’opinion (idée reçue, idée toute faite, non « réfléchie ») ; on associe l’activité de penser par soi-même à la réflexion critique.

Luis-Nourredine Pita

Le lycée Benjamin Franklin d’Orléans accueille l’exposition « L’invention du racisme »

Orléans Racisme janvier 2022          Après avoir accueilli durant trois années consécutives notre exposition sur « Les Noirs illustres et leur contribution à l’histoire de France », les professeurs documentalistes du lycée Benjamin Franklin ont décidé cette année de proposer à leurs collègues notre exposition sur « L’invention du racisme ». A la fin du mois de novembre, quand nous avons reçu le planning des interventions, le petit mot qui l’accompagnait nous avait vraiment fait plaisir : « En à peine deux heures, il était plein ! La qualité de vos précédentes interventions a marqué les mémoires ».

          Effectivement, le mardi 4 et le jeudi 6 janvier 2022, La France noire a effectué 13 heures d’intervention pour rencontrer environ 300 élèves ! Des heures de rencontres qui ont permis aux jeunes de découvrir que le racisme est à la fois un système de pensée et de comportement dont la mise en place a été bien réfléchie, bien argumentée et bien illustrée. Leur indignation est chaque fois très grande devant la perpétuation, en ce XXIe siècle, des images publicitaires que les adultes ont dû imaginer pour imprimer durant plus d’un siècle et demi dans l’esprit des populations dites « blanches » une image négative de l’homme dit « noir ». « Pourquoi les adultes continuent-ils à faire cela ? », se demandent-ils. Et quand ils découvrent l’eugénisme, cette volonté de constituer en Europe une population de « blancs purs » débarrassés des « blancs impurs », ils restent sans voix !

          Les enseignants quant à eux étaient très heureux de voir les jeunes prendre conscience du fait que le racisme n’est pas une plaisanterie, un jeu passager dans la vie des individus. Tous ont montré leur désir d’exploiter la venue de l’exposition pour établir des échanges supplémentaires avec les jeunes et aussi pour travailler sur le dépliant que nous leur avons laissé – afin que la page ne soit pas rapidement tournée. C’est dire que nous n’avons pas trouvé dans ce lycée des enseignants sûrs de posséder la vérité. Car « quiconque est sûr de posséder la vérité est définitivement enfermé dans cette certitude ; il ne peut donc plus participer aux échanges. […] Or, la vérité ne se possède pas, elle se cherche. Ceux qui prétendent la détenir sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle » (Albert Jacquard).

Orléans janvier 2022 V          L’expérience que partage La France noire avec cet établissement est tout à fait magnifique ! Depuis notre premier passage, l’équipe des professeurs documentalistes s’est transformée en vrais animateurs d’un espace culturel. Un « espace exposition » est même aménagé au sein du CDI. Pour eux, il n’est plus seulement question de la gestion de la documentation et du flux de l’occupation d’un lieu ; il est aussi question de l’animer en proposant régulièrement aux enseignants la possibilité de lever le nez des manuels scolaires et de regarder le monde qui nous entoure avec des personnes engagées dans la vie de notre société, dans la vie de nos cités : des conférenciers, des expositions avec ou sans conférencier, des troupes de théâtre…. Cette dernière activité est suspendue, compte tenu de la situation sanitaire.

          Merci aux professeurs documentalistes pour l’accueil – toujours chaleureux – et pour la bonne organisation des deux journées. Merci à tous pour les compliments sur la qualité de notre exposition, sur l’équilibre entre les images et les textes qui la composent.

Raphaël ADJOBI

° Lire l’article de National Geographic (nationalgeographic.fr) : Quand les généticiens ont mis fin au concept de races humaines.