La Normandie retrouve la mémoire de son passé négrier et esclavagiste

Le Havre          Du mercredi 9 au vendredi 11 août 2023, La France noire a séjourné en Normandie pour découvrir trois expositions proposées par trois villes de la région. Rouen, Le Havre et Honfleur ont en effet décidé de mener une réflexion collégiale sur leur passé négrier et esclavagiste. Leur projet Esclavage, mémoires normandes a pour but de « faire la lumière sur l’implication du territoire normand dans le commerce triangulaire aux XVIIIe et XIXe siècles », et marcher ainsi dans les pas des villes comme Nantes et Bordeaux qui assument désormais leur passé négrier en organisant divers événements culturels et commémoratifs. C’est dire que ces trois municipalités normandes ont pris conscience du fait que ne pas regarder le passé en face pour le comprendre nous empêche de comprendre le présent, et parfois nous pousse à le nier. Et le présent de ce passé esclavagiste et colonial, c’est cette France noire à laquelle la République a du mal à faire de la place, et que beaucoup regardent d’un mauvais œil.

Les trois mémoires normandes

          A Rouen, c’est dans la petite ville voisine de Notre-Dame-de-Bondeville que l’exposition a trouvé son point d’ancrage. Là-bas, « le passé est bien présent », comme le clame avec raison le site Internet de l’exposition. C’est effectivement dans l’ancienne usine textile où les nombreuses et immenses machines sont encore visibles que des salles ont été dédiées à l’exposition. Ainsi, les visiteurs voient de leurs propres yeux « L’envers d’une prospérité » (thème de l’exposition) : le lien entre le travail gratuit des Noirs dans les champs de coton de nos îles lointaines et la prospérité de la ville de Rouen qui participait à l’habillement des Français. L’association des instruments de tortures avec les belles toilettes des bourgeois et des nobles montre bien que la souffrance des uns avait pour finalité le bonheur des autres. Musée Dubocage Havre août 2023

Le gouverneur de Gorée XVIIIe siècle          Au Havre, c’est en plein centre-ville, au Musée de l’Hôtel Dubocage de Bléville, que l’exposition « Fortunes et servitudes » est installée. Celle-ci souligne l’implication de différentes personnalités havraises dans la traite et (ou) dans l’exploitation des plantations esclavagistes des Amériques. Pour la première fois, un musée laisse découvrir le nom et le portrait d’un gestionnaire de fort négrier en Afrique ! Il s’agit de l’officier havrais, originaire de Marseille, Jacques-Joseph Eyriès (1733 – 1798). D’abord capitaine négrier entre l’Afrique et les Amériques pour le compte du roi, il va être chargé de la prise du comptoir de Saint-Louis du Sénégal en 1778, pour devenir ensuite le gouverneur de l’île-comptoir de Gorée. Mis à part ce détail qui montre que ce sont bien les Européens qui organisent la traite depuis les côtes africaines où ils vivaient, aucun commissaire des trois expositions n’a songé à montrer des images significatives des châteaux forts qu’ils géraient au nom de leur royaume respectif. Dire ou écrire « aller acheter des esclaves en Afrique » devient alors doublement tendancieux ; parce que dans ces forts, il s’agissait bien de personnes capturées et tenues prisonnières qu’allaient acheter les capitaines des navires négriers auprès d’autres Européens. Musée Eugène Boudin Honfleur

Fort négrier Honfleur         Honfleur, pour sa part, présente essentiellement des documents d’archives de la région témoignant des voyages négriers ; d’où la thématique « D’une terre à l’autre ». Documents intéressants mais trop souvent difficilement lisibles pour le grand public. C’est le Musée Eugène Boudin qui a cédé l’une de ses salles pour la participation de cette belle ville à ce beau projet collectif.

Conclusion

          « En France, on a tendance à renvoyer toutes les questions sensibles au sommet de l’État, pour qu’il décrète la vérité et le message officiel. Or l’État ne veut pas se prononcer au-delà de la loi Taubira », fait remarquer Dominique Taffin, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (Télérama du 5 au 18 août 2023). Il est donc très réjouissant de voir des communes prendre leurs responsabilités pour engager le dialogue autour des pages douloureuses de notre passé. Bien sûr, nous ne perdons pas de vue que les intérêts touristique et pédagogique générés aujourd’hui par le passé esclavagiste à Nantes et à Bordeaux suscitent l’attention des autres communes ayant des atouts semblables à proposer. Mais qui les blâmerait ? L’essentiel est d’ouvrir au public les pages cachées de nos histoires.

Le fort de Gorée et ses canons          Quant aux visiteurs, ils ne doivent jamais prendre à la lettre les dates officielles de début (ou de fin) des activités des nations, ni les chiffres relatifs aux victimes déportées. D’une part, des particuliers ont souvent précédé et motivé les décisions des nations (les musées le montrent bien), et d’autre part quelques exemples prouvent que les capitaines savaient ruser avec les pertes pour bénéficier des réparations de leurs assureurs. Il est donc important qu’en sortant de ces lieux de savoirs, le visiteur retienne surtout que tout ce qu’il a découvert a forgé la France plurielle d’aujourd’hui en même temps que les inégalités entre Noirs et Blancs. Car, à l’abolition de l’esclavage de 1848, les maîtres – qui le plus souvent géraient leurs biens depuis la métropole – ont été indemnisés par l’État pour la perte de leur « capital » humain, alors que dans les îles les nouveaux citoyens ont été renvoyés des terres les mains vides.

Raphaël ADJOBI

« La France noire » a visité le Musée de l’histoire de l’immigration

Musée de l'immigration 3          Le vendredi 28 juillet, une petite équipe de La France noire s’est rendue à Paris pour visiter le Musée de l’histoire de l’immigration témoin de l’histoire de la population actuelle de la France. Et c’était très réjouissant de constater la fréquentation ininterrompue de l’exposition permanente qui y est présentée.

          Toute l’histoire de l’immigration européenne se découvre ici avec ses heures d’angoisse et d’incertitude dans les gares et les postes-frontières ; ses files d’attente, ses regroupements de femmes et d’hommes dont les regards reflètent la foi en une terre d’accueil pour eux et leurs enfants. Certaines photos montrent aussi celles et ceux qui arrivent endimanchés, portant leur valise en carton, comme sûrs de ne rien changer à leurs habitudes sous un ciel meilleur. En voyant la foule des visiteurs, on comprend aisément qu’il y a pour beaucoup un réel besoin de se reconnaître dans le passé de la France. D’ailleurs, depuis quatre ou cinq ans, ce sentiment était manifeste à travers les expositions proposées çà et là par des associations : une exposition sur l’immigration polonaise à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), une autre sur l’immigration italienne à Joigny (Yonne), et certainement d’autres ailleurs… Dans cette exposition du musée de la Porte Dorée – l’autre nom de l’institution – nos voisins belges, espagnols et italiens étaient les plus nombreux sur le sol français à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, malgré l’afflux des populations de l’Europe de l’Est (Hongrois, Polonais, Arméniens, Russes… ), les Italiens sont en tête de l’immigration (statistiques de 1931) et ne seront supplantés par les Portugais qu’à partir des années 1970 jusqu’en 2017. Mais force est de constater que si la France est reconnue comme le plus grand pays de l’immigration, cela tient à sa situation géographique couplée d’un fait historique sans précédent : la grande migration transatlantique des Européens vers les États-Unis, le Canada, les Caraïbes, l’Argentine et le Brésil à la fin du XIXe et au début du XXe siècle (environ 38 millions de personnes entre 1881 et 1914). La France était à l’époque l’un des grands lieux de passage des émigrants de l’Europe de l’Est ; et bien sûr, nombreux sont ceux qui y terminaient leur route.

          La façade du Musée de l’histoire de l’immigration ne laisse personne indifférent. Elle impressionne et interroge le visiteur par ses immenses sculptures rappelant les contrées lointaines et les voyages qui y menaient imaginés par les artistes du début du XXe siècle. Et à l’intérieur, en face de l’entrée principale, une immense salle laissée vide permet à chacun d’admirer les grandes fresques murales dans lesquelles les peuples et les animaux des colonies côtoient des images glorifiant la présence française sur tous les continents. Grâce aussi à la hauteur des plafonds des salles, tout ici respire l’assurance d’offrir quelque chose de grandiose, d’unique… la puissance et la grandeur de la France que l’exposition coloniale de 1931 a tenu à montrer ! Aussi, quand on visite une autre exposition ayant une autre thématique dans ce temple dédié à la gloire de notre passé colonial, on a le net sentiment que s’entrechoquent des histoires totalement différentes. En effet, faire de ce bâtiment le Musée de l’histoire de l’immigration en y réunissant l’immigration européenne ainsi que le passé colonial et esclavagiste de la France laisse apparaître quelque chose de détonnant.

          Tout le monde sait que les terres colonisées d’Afrique, d’Asie et des Amériques étaient considérées par la France comme siennes et donc n’appartenant pas à des autorités étrangères. Ces terres faisant partie de l’empire français étaient la France ! Les déplacements des populations à l’intérieur de la France ne peuvent par conséquent être assimilés à de l’immigration. D’ailleurs, le musée propose des cartes témoignant d’une « France à géométrie variable » dans le temps – qu’il serait plus simple et clair d’appeler une France à géographie variable. Au regard de ces cartes, aucun pays européen n’a appartenu à un moment donné à la France. Par conséquent, la question que certains visiteurs ne manqueront pas de se poser est celle-ci : à partir de quand les populations venant des contrées lointaines de la France peuvent-elles être considérées comme des immigrés ? Car, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas parler d’immigration à l’intérieur d’un même territoire (même composé de plusieurs îles) mais d’exode. Aussi, la déportation des Africains en métropole et dans les îles ne peut être considérée comme de l’immigration ; l’installation des Africains, des Maghrebins et des Asiatiques en métropole ne peut être prise comme de l’immigration avant plusieurs décennies après l’indépendance de leur terre de naissance – et cela pour des raisons que nos gouvernants n’ignorent pas*.

          En effet, parler d’immigration (le fait d’arriver en France) suppose forcément parler d’émigration (le fait de partir d’un pays étranger où l’on est né) avec la volonté personnelle de se réaliser ailleurs. Qu’importe les raisons qui justifient cette volonté. Or, les Africains déportés dans les îles françaises ne sont pas des immigrés puisque ce déplacement n’est pas le fait de leur volonté. Durant près d’un siècle – jusque dans les années 1960 et 1970 – les Africains arrivés en France métropolitaine par la volonté de l’État français pour accomplir des devoirs divers (guerres, reconstruction de la France, formation en vue de la gestion de ses biens dans les colonies…) ne peuvent être considérés comme des immigrés ! Par conséquent, ces populations déplacées par la volonté ou la politique de projets planifiés de la France n’ont pas à figurer dans un « musée de l’histoire de l’immigration ».

          Vivement donc un Musée de l’histoire coloniale de la France afin de rendre notre passé commun plus lisible. Sinon, il faudra trouver un autre terme pour désigner le mouvement des populations des colonies vers la métropole.

Raphaël ADJOBI

* Exemple, l’abolition de l’esclavage prononcée en 1848 s’est poursuivie par le travail forcé pendant près d’un siècle (jusqu’en 1946). Le musée souligne d’ailleurs cette situation de flottement au moment des indépendances à travers le cas d’un jeune Guinéen longtemps ballotté administrativement entre la France et la Guinée – pays apparu sur l’échiquier des nations en 1958.

ZISKAKAN et le combat pour la diversité culturelle en France (Un documentaire de Sébastien Folin)

Ziskakan          En février 1979, naît ZISKAKAN (Jusqu’à quand ?) sous la forme d’une association culturelle regroupant chercheurs, historiens, poètes et musiciens ayant pour but la valorisation de la culture réunionnaise ; notamment la langue créole et le maloya, cette musique porteuse de l’histoire de l’île mais qui ne se pratiquait que dans la clandestinité. Jusqu’à quand durera l’effacement de la culture créole ? Jusqu’à quand durera l’uniformisation des esthétiques et des récits destinés aux jeunes générations ? Une lutte qui, selon le site Bretagne actuelle, rappelle « les heures sans fin de notre histoire bretonne, basque, catalane, corse, alsacienne… (Une histoire réunionnaise) oubliée, effacée et toujours ignorée dans les manuels scolaires. Nos ancêtres les Gaulois… Comme un rouleau compresseur, le roman national écrase toute idée de la différence, surtout si elle contredit deux siècles de mensonges républicains ». En cette année 2023, c’est donc de La Réunion, à l’autre bout du monde que nous vient cette autre voix qui demande à avoir droit de cité. Le documentaire que Sébastien Folin – né à Madagascar et élevé à La Réunion – consacre à ZISKAKAN nous fait « comprendre pourquoi et comment il était urgent et nécessaire de défendre cette culture créole » comme le fait cette association qui rayonne depuis 1979 par le biais de la musique.

Sébastien Folin          Selon Sébastien Folin, à La Réunion, Ziskakan, c’est l’équivalent des Rolling Stones ! Et il a voulu montrer le combat culturel du groupe en faveur du créole. Mais au-delà du groupe, « c’est un portrait impressionniste de la créolité réunionnaise » qu’il a réussi : « c’est une culture insulaire que l’on retrouve aux Seychelles, à Maurice, à la Martinique… Jusqu’en Louisiane ! Tous ces peuples se sont retrouvés dans des endroits qui n’étaient pas les leurs, oppresseurs comme opprimés. […] La Réunion, c’est une île peuplée de pirates, de malfrats, de cadets… Qui avaient subi l’oppression en Europe et qui l’ont fait subir ici. Et comme les esclaves, ils sont arrivés par bateau. Tout le monde est arrivé par la mer à La Réunion. Cette histoire là ne nous est pas racontée. Moi j’ai 53 ans, et à l’école j’ai appris que mes ancêtres étaient Gaulois. Je n’ai jamais rien appris de mes origines indiennes. […] Partout, ces multiples arrivées ont créé des cultures spontanées. Cette créolité est souvent maladroitement présentée comme le résultat d’un métissage. C’est ça bien sûr, mais c’est aussi une solitude qu’il fallait combler. C’est de l’amour, mais aussi du sang et des larmes. Pour La Réunion, on occulte souvent ces deux derniers. Car derrière ce vivre ensemble, on édulcore la dimension complexe du créole ».

Une histoire universelle :

ZISKAKAN 2          « Vous Bretons (Bretagne actuelle), vous avez mené des combats identiques. Comme nous, vous avez vécu l’effacement de l’identité. Vous vivez peut-être encore l’oppression culturelle, voire son aliénation, la fameuse assimilation qu’on associe souvent à des gens de couleur. Il était interdit de parler sa langue vernaculaire. Nos histoires ont ça en commun. […] Je suis Réunionnais et ma force c’est que les intervenants m’ont dit des choses qu’ils n’auraient jamais dites à quelqu’un qui n’était pas de là-bas. Je pense sincèrement que j’ai eu des choses… […] des choses sont arrivées spontanément comme Alain Mayendu qui parle de l’assassinat de son grand-père […] qui mettait de la poudre sur son visage pour être blanc à l’église. Ce n’aurait pas été un réunionnais derrière la caméra, on aurait peut-être pas entendu ça (dans le documentaire) […] Ziskakan n’est pas qu’une histoire locale. L’esclavage n’est pas que l’histoire de La Réunion, c’est l’histoire de France. Dans toutes les régions de France, on a vécu les mêmes choses : le déplacement des populations, l’enlèvement des enfants, etc. Après, il ne faut pas tout mettre au même niveau. La déportation de 40 millions d’Africains dans le monde, c’est unique. Mais des souffrances, il y en a eu dans toutes les régions du monde. Raconter l’histoire est donc fondamentale pour qu’on arrive tous à se retrouver autour d’une histoire commune. Sinon, on en voudra toujours à quelqu’un. Ce film s’inscrit dans cette démarche. […] Je veux que tout le monde se dise : c’est notre histoire. A l’occasion de la remise du Prix de l’Académie Charles Cros, j’échangeais avec une manageuse, elle est Irlandaise, et me l’a confirmé : c’est notre histoire ! (avaient été ses mots) »

La nécessité de découvrir la culture de l’autre :

          « Je suis militant. Tant que chacun gardera son histoire dans son coin, on ne pourra pas construire notre Nation. Être français, c’est connaître l’histoire des Bretons, des Réunionnais, des Parisiens… Et c’est aussi partager la même langue. Ce qu’on défend dans le film, c’est le créole et le français. Pas le créole partout et tout le temps. « Respectez-nous, ne nous écrasez pas » : c’est ça le combat de Ziskakan. Ce n’est pas le créole à la place du français ».

° Extraits de l’article de l’entretien accordé à Bretagne actuelle par Sébastien Folin – réalisateur du documentaire Ziskakan – 53 minutes. Première diffusion nationale : Lundi 1er mai 2023 à 23h40 sur France 3. A voir et à revoir en replay sur France TV.

° L’explication du nom de l’association qui est aussi celui du groupe musical vous est donné à la fin du film, dans une belle ambiance.

Raphaël ADJOBI (pour la mise en forme).

TIRAILLEURS (un film de Laurent Vadepied avec la collaboration d’Omar Sy)

Tirailleurs affiche          Qui a dit que le passé colonial n’intéresse pas les Français au point d’entrer dans les manuels scolaires ? Tous ceux qui se mettent à trembler d’effroi ou à regarder ailleurs chaque fois que les jeunes sont invités à découvrir des pans méconnus de l’histoire de France impliquant les Africains-Français ont, à travers le succès du film Tirailleurs, l’occasion de réfléchir à ce besoin réel des Français. Nous formulons ici une prière : que ceux qui se considèrent comme les gardiens d’un temple national à préserver soient moins nombreux que les acteurs de la République ayant des idéaux à atteindre avec les jeunes générations. Une meilleure connaissance de notre passé commun doit être un devoir.

          Retenons tous que l’engagement d’Africains comme soldats au service de la France remonte aux premières implantations françaises en Afrique au XVIIIe siècle, précisément au Sénégal (Anthony Clayton, Histoire de l’armée française en Afrique, 1830-1962, Paris, Albin Michel, 1994). C’est d’ailleurs ce qui explique l’origine du mot Tirailleurs sénégalais même quand l’armée coloniale française englobera tous les combattants des territoires de l’Afrique coloniale française. Mais c’est officiellement en 1857 que le corps des Tirailleurs sénégalais est créé par un décret de Napoléon III. « Progressivement, à partir de 1859, les effectifs des Tirailleurs sénégalais deviennent plus importants pour aboutir à la création, en 1884, du premier régiment de Tirailleurs sénégalais, puis en 1892, à un second régiment de Tirailleurs » (Julien Fargettas, article La « Force noire » : mythes imaginaires et réalités in Des soldats noirs face au Reich, Puf, 2015). L’idée et la réalité d’une France noire – ou force noire – ne datent donc pas de 1914 : « dès 1870, des unités prussiennes et allemandes ont eu à combattre des troupes coloniales issues de l’empire français, nord-africaines et sénégalaises pour l’essentiel » (Johann Chapoutot, article Le nazisme et les Noirs : histoire d’un racisme spécifique in Des soldats noirs face au Reich, Puf, 2015).

          Cependant, indiscutablement, l’ampleur de l’engagement d’une force française d’Afrique sur le terrain européen en 1914 puis en 1940 n’a aucune commune mesure avec celle du XVIIIe ou du XIXe siècle. Cette fois, pour renforcer la contribution de ses colonies, la France recourt à une technique déjà pratiquée en Europe depuis le VIIIe siècle dans la traite des Slaves et quelques siècles plus tard pendant la traite des Africains : la rafle des populations. Cette vérité historique avait déjà été soulignée dans un précédent film aujourd’hui oublié : La victoire en chantant de Jean-Jacques Annaud (1976). Mais on constate, à la réaction du public stupéfait par la violence des premières images de Tirailleurs, qu’il n’était pas inutile de la rappeler. Oui, c’est la réalité qu’il faut avoir à l’esprit quand on parle de traite d’êtres humains, et notamment quand on parle de la traite ou déportation des Africains !

          Au-delà de la vie des soldats africains découvrant l’enfer des tranchées ainsi que la violence des combats avec des armes lourdes, le génie du réalisateur Mathieu Vadepied (avec la collaboration d’Omar Sy) réside incontestablement dans les dernières images qui questionnent tous les Français, ceux d’aujourd’hui comme ceux de demain. Désormais, en regardant l’Arc de Triomphe trônant dans Paris avec à ses pieds la tombe du soldat inconnu – Noir ? – chaque citoyen qui aura vu le film pensera à la contribution des Africains aux grands événements de l’Histoire de France.

          Tous les politiciens opportunistes qui avaient cru bon – une fois encore – drainer dans le sillage de leurs vociférations la France des ignorants contre le film en accusant Omar Sy de ne pas tenir compte de leur peau blanche qui les unit à d’autres populations d’Europe dont ils se sentent plus proches en toute circonstance, ceux-là doivent se trouver tout petits devant le grand intérêt des Français pour tous ces Français-Africains morts pour ce qui était leur « mère patrie ». Omar Sy a très bien fait de ne pas perdre son temps avec ces gens-là en les ignorant superbement.

Le point de vue de Laurent Veray, historien du cinéma :

          « Le film d’animation Adama de Simon Rouby (2015), un conte initiatique […] est, à ma connaissance, le premier film de fiction entièrement consacré à cette question des tirailleurs sénégalais pendant la Première Guerre mondiale, mais par le prisme d’un film d’animation et le regard d’un enfant. Depuis, il y a eu quelques documentaires à la télévision, un téléfilm aussi, mais au cinéma, il faut bien reconnaître que cette question avait été complètement ignorée. […] Ces questions de l’empire colonial français, des gens exploités durant ces périodes et dont les enfants, les petits-enfants participent de l’identité française, sont encore très fortes. […] Dans le domaine de l’imaginaire, dans le domaine culturel, parfois ces questions tardent [en d’autres termes, les autorités et les institutions comme l’Éducation nationale et les musées ne font rien pour instruire les populations sur ces questions]. Mathieu Vadepied a choisi le moment peut-être le plus propice pour faire son film. Quand je lis ses déclarations, on voit bien qu’il parle très souvent de portée politique de son film, plus que de questions historiques. Sans doute que les conditions de production étaient un peu plus difficiles, un peu longues [Tirailleurs a mis dix ans à se monter]. Ce qui a contribué à la concrétisation du projet, c’est sa rencontre avec Omar Sy. Il y a des producteurs, des gens qui ont participé à la réalisation de ce film, qui pensent qu’il peut jouer un rôle dans la société aujourd’hui. […] Il peut jouer un rôle dans la prise de conscience collective auprès du grand public de ces questions-là qui sont évidemment essentielles, fondamentales en termes de reconnaissance. Les troupes coloniales de l’époque ont été mobilisées pour se battre et défendre la « mère patrie ». Beaucoup de gens aujourd’hui l’ignorent. » (Extrait du site de France Culture).

Raphaël ADJOBI

Exposition : les « VUES IMPRENABLES » de Martin Etienne

Expo Dijon 2023 IV           Il est tout à fait malheureux de constater que des œuvres magnifiques peuvent passer inaperçues parce qu’insuffisamment mises en valeur par manque de vision élevée pour un affichage plus valorisant. Tous ceux qui – à Dijon (21) – ont eu l’occasion de découvrir les dessins de Martin Étienne peuvent témoigner de son magnifique talent d’analyste de notre société dite moderne. 

Expo Dijon fev. 2023 II          Bien sûr, son travail fait penser à Sempé. Mais quiconque s’arrête à cette figure du dessin humoristique du milieu du XXe siècle se fourvoie dangereusement ! Martin Étienne a l’esprit ancré dans ce XXIe siècle ! Tout en restant dans la lignée de son devancier, il est plus percutant, plus audacieux, en d’autres termes moins consensuel. C’est absolument Jean de La fontaine après Ésope. Une originalité incontestable grâce à un brin d’audace !

Expo Dijon fev. 2023L’exposition s’est déroulée du 8 septembre au 28 octobre 2022 au Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de la Côte d’Or (1, rue de Soissons – 21 Dijon). Je pense sincèrement que des mairies gagneraient à inviter l’auteur de cet excellent travail afin que les uns et les autres apprennent à se regarder et à regarder la France d’aujourd’hui pour susciter des débats.

Expo Dijon 5Raphaël ADJOBI

La princesse Meghan Markle et le raciste

Meghan et Harry 3          Dans sa série d’émissions intitulée « La case du siècle », France 5 avait publié en avril 2021 un documentaire montrant une Meghan Markle en princesse différente, indépendante, rebelle. A l’image de Diana, elle était présentée comme une militante qui sait s’identifier à tous les sujets oubliés, en souffrance dans le royaume britannique. Il faut dire qu’enfant, Meghan admirait Diana.

Couple royal 5          Tous les médias assurent aujourd’hui qu’à son époque, Diana avait subi sans broncher les diktats du protocole pendant plusieurs années avant d’affirmer sa différence. Meghan par contre est allée beaucoup plus vite. Mais avec le temps, tout le monde comprend désormais qu’il ne s’agissait pas d’une simple imitation de l’idole de son enfance.

          Enceinte, elle a rejeté la tradition qui veut que chaque grossesse royale devienne une affaire publique. En effet, au terme de sa grossesse, Meghan a délaissé la clinique de prédilection de la couronne pour aller, discrètement, accoucher dans un hôpital méconnu du centre de Londres. Et après la naissance d’Archie, la princesse métisse a ignoré le sacro-saint rituel selon lequel tout nouveau petit prince doit être présenté aux sujets du royaume via les médias dès sa sortie de la maternité.

          On saura beaucoup plus tard que si Harry et Meghan ont refusé de présenter leur fils au public, c’est à cause du tweet posté par Danny Baker, un animateur de la radio BBC, quelques heures après sa naissance ; un tweet réduit à un photomontage représentant un singe entre un couple devant une maison censée être un hôpital avec ce titre : « l’enfant royal quitte l’hôpital ». Au XXIe siècle, un adulte – sans doute lui-même père de famille – est capable d’une telle ignominie pour faire rire ses compatriotes racistes. Pour paraphraser Édouard Louis, dans l’introduction de Retour à Reims de Didier Eribon (Flammarion, collect. Champs essais), c’était là le produit de toute une histoire de négrophobie, de centaines d’années de discours négrophobes qui avaient rendu possible et pensable cette image insultante produite par ce journaliste. Et comme le reconnaît Didier Eribon dans ce livre que tout le monde gagnerait à découvrir, « l’insulte est une citation venue du passé. Elle n’a de sens que parce qu’elle a été répétée par tant d’autres locuteurs auparavant ». On peut donc dire que ce photomontage est absolument, pour paraphraser un vers de Jean Genet, « Une image vertigineuse venue du fond des âges ».

Meghan et Harry contre le raciste          C’était le point d’orgue d’un racisme latent à l’égard du couple dans les médias et sur Internet. Dans le passé, dit le journaliste Max Forster (CNN), la tradition était d’ignorer ce genre de chose. Mais le couple a refusé d’accepter cela. « Ils ont fait bloquer le site sur le net. Ils ont passé du temps à chercher les trolls pour les empêcher de répandre leur haine. » Quinze jours après la naissance, sur l’insistance de la grand-mère Elizabeth II, Harry présente son fils nouveau-né aux voraces objectifs de la presse royale. Bien sûr, certains réactionnaires du royaume étaient impatients de savoir si Archie ressemblait à sa mère ou à son père, c’est-à-dire, s’il était plutôt Noir ou Blanc. En pensant encore une fois au parcours de Didier Eribon, je formule cette question : n’est-ce pas terrible pour Harry et Meghane de savoir que leur fils, un quarteron, « est précédé par une identité stigmatisée » qu’il vient à son tour en ce monde habiter et incarner et avec laquelle il lui faudra se débrouiller d’une manière ou d’aune autre ? On comprend alors pourquoi le service de la présentation officielle de l’enfant fut minimun. La rupture était consommée !

Lady Suzan Hussey et Mme Fulani 2 v          Ce que tout le monde ne savait pas et que va révéler le couple princier plus récemment, c’est qu’avant la venue au monde d’Archie, des membres de la famille royale s’étaient inquiétés de la couleur de peau du futur prince ! Par ailleurs, le prince Harry lui-même a confirmé le fait que les commentaires racistes dans la famille royale sont bien connus. Bien sûr, le privilège des Blancs à l’égard des Noirs est le même que s’octroient les riches, les aristocrates et les bourgeois à l’égard des pauvres ; ils ne voient que ce qu’ils veulent voir, alors que les autres doivent tout voir (Erri de Luca – Le jour avant le bonheur, Ed. Gallimard). Ne dites jamais que ces catégories de personnes n’ont pas conscience d’être des privilégiés ; l’impunité dont ils jouissent en est la preuve suffisante. En novembre 2022, la marraine du prince William – Lady Susan Hussey – a été reconnue par Charles III raciste à l’égard d’une artiste britannique noire invitée à une réception officielle au palais. Aussi, selon le prince Harry, quand les journalistes assurent qu’il y a eu toujours des liens conflictuels entre la famille royale et les journalistes, il faut regarder cela de plus près. « Ce qui arrive à ma femme, à nous – s’indigne-t-il dans un récent entretien – arrive à tellement de gens à cause de la presse britannique, et cela à cause du racisme, à cause du colonialisme, à cause des mensonges ! […] Certaines des choses qui ont été dites sur ma femme ont été condamnées par le palais de Buckingham ; mais elles venaient du palais ! Elles ont été servies aux journalistes sur un plateau ». C’est clair et net ! Dès lors, chacun peut établir un lien étroit entre la crainte d’un prince noir manifestée au palais et le montage insultant de la photo réalisé par le journaliste de la BBC.

Raphaël ADJOBI

Exposition photographique « Décadrage colonial » au Centre Georges Pompidou

Fabien Loris - encre 1932          Jusqu’au 27 février 2023, se tient au Centre Georges Pompidou une exposition photographique – intitulée Décadrage colonial – sur un pan de l’histoire coloniale de la France : celui de la réaction du mouvement surréaliste à l’exposition coloniale de 1931 à Paris.

          Comme l’intervenant de l’association La France noire le dit souvent à ses jeunes interlocuteurs lors de ses interventions dans les collèges et les lycées, on ne peut pas comprendre les images et les arguments esclavagistes, racialistes et colonialistes, si on ne prend pas en compte un fait primordial : celui que tous les Européens n’étaient pas esclavagistes, racialistes et colonialistes ! C’est en effet de la confrontation et du débat contradictoire que nous tenons les plus belles pages des bêtises du genre humain à travers la théorisation de l’humanité en races distinctes, celle de la nécessité d’acheter ou de vendre des humains, et enfin celle du devoir de civiliser l’Autre. C’est donc clairement à partir de la volonté de se justifier face à leurs adversaires qu’esclavagistes, racialistes et colonialistes ont modifié la pensée européenne et mondiale sur l’Autre.

Les Français de couleurs          Ce que l’on apprend essentiellement dans cette exposition du Centre Pompidou, c’est la dénonciation par le mouvement surréaliste de la politique impérialiste de la France par l’organisation d’une contre exposition intitulée « La vérité sur les colonies ». Combien de Français, combien de professeurs d’histoire le savaient-ils ? Et pourtant, « En 1931, lors de l’exposition coloniale de Vincennes, les surréalistes diffusent des tracts et dénoncent les répressions à l’égard des populations colonisées. Plusieurs numéros du Surréalisme au service de la révolution exposent leur vision radicalement critique de l’entreprise coloniale dans sa dimension tant économique qu’intellectuelle et culturelle » (le catalogue de l’exposition).

          Décadrage colonial montre donc un chapitre du combat du mouvement surréaliste et de son iconographie subversive (photographies, productions graphiques et photomontages militants) contre l’impérialisme français, tout en soulignant les rapports équivoques des photographies des premiers ethnologues – jusque là tenus sous le joug du puritanisme chrétien européen – qui font preuve d’un voyeurisme débridé sous le vocable d’« images exotiques ».

Tract mai 1931Raphaël ADJOBI

Exposition : NOUS ET LES AUTRES, des préjugés au racisme (Muséum de Bordeaux)

Expo. Racisme Bordeaux          Des membres de l’association La France noire se sont rendus à Bordeaux le 25 novembre pour visiter l’exposition NOUS ET LES AUTRES, des préjugés au racisme. Initialement programmée du 11 mai 2022 au 5 février 2023, l’exposition se poursuivra jusqu’au 19 février au Muséum de Bordeaux ; signe d’un réel succès. D’ailleurs, le catalogue qui l’accompagne est épuisé !

          En effet, sur place, c’est un réel plaisir de voir un public nombreux et curieux des origines européennes de l’invention des races et leur hiérarchisation. Même si les préjugés et la tendance à essentialiser* l’autre semblent vieux comme le monde, la racialisation des populations de la terre, vulgarisée par des expositions coloniales, est une œuvre européenne qui semble marquer durablement l’humanité tout entière. Oui, tout le monde semble aujourd’hui convenir avec le sociologue et historien Gérard Noiriel (Introduction à la socio-histoire, La Découverte, 2006) que nous vivons dans un monde où le passé pèse sur le présent. Et tout laisse croire – au regard des discours politiques et médiatiques – que les effets de cette racialisation, qui a justifié l’esclavage et la colonisation, se ressentiront sûrement durant plusieurs siècles après nous, si les jeunes générations ne s’en préservent pas. Ouvrir les pages sombres de cette entreprise de grande envergure afin de bien comprendre ce que veut dire être raciste est donc l’objectif que le Musée de l’Homme (à Paris) propose aux visiteurs à travers cette belle exposition au Muséum de Bordeaux.

          Bravo aux deux commissaires scientifiques de l’exposition : Évelyne Heyer (professeure en anthropologie génétique au Muséum national d’histoire naturelle) et Carole Reynaud-Paligot (professeure d’histoire à l’université Paris-I et à la Maison des Sciences de l’Homme-Paris Nord – que La France noire a accueillie pour deux conférences à Joigny en mai 2022). Après Paris en 2017-2018 et Bordeaux en 2022-2023, il faut espérer qu’une autre grande ville de France recevra cette magnifique exposition dans l’intérêt de tous les citoyens.

          Pour l’heure, nous recommandons vivement aux enseignants proches de la capitale girondine de se donner la peine d’aller découvrir « NOUS ET LES AUTRES » afin d’avoir les outils nécessaires pour parler aisément du racisme à leurs élèves. Ils verront alors la nécessité de leur faire découvrir un jour l’exposition pédagogique itinérante de La France noire sur « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noire dans l’histoire de l’humanité » ; un outil de vulgarisation des recherches sur les origines du racisme et l’ampleur de ses dégâts au XIXe et au XXe siècles.

*Essentialiser : réduire l’identité d’un individu à des particularités morales, des aptitudes intellectuelles ou des caractères psychologiques supposés immuables et transmis de génération en génération au sein d’un groupe humain.

Raphaël ADJOBI

Le « Pass Culture » contre les déserts culturels

Pass Culture La France noire 2022          Chacun doit désormais retenir que le « Pass Culture » est une institution des ministères de l’Éducation nationale et de la Culture ayant pour objectif de « renforcer l’accès à la culture et de diversifier les activités culturelles » des collégiens et lycéens. Il est aussi un outil de valorisation des artistes et gens de lettres souvent obligés de mendier en proposant des rémunérations dérisoires quand ils veulent apporter leurs connaissances aux jeunes dans les établissements scolaires.

          Pour bien apprécier ce que propose l’État, il convient de rappeler les pratiques habituelles vis à vis de la culture avant la mise en place du « Pass culture » ; en d’autres termes, un état des lieux pour comprendre la nouvelle vision des choses.

La place de la culture dans les établissements avant 2022

          Partons de notre expérience personnelle avec notre région : la Bourgogne-Franche-comté. Depuis plusieurs années scolaires, celle-ci octroie 10et 11€ respectivement à chaque lycéen de l’enseignement général et de l’enseignement technique au titre de la promotion de la culture. Combien d’enseignants sont-ils au courant de ce dispositif régional ? Combien de lycéens peuvent-ils dire en avoir profité grâce à des interventions extérieures ? Qu’en est-il dans votre région ? Par ailleurs, une semaine (ou une journée) pour promouvoir l’engagement citoyen de l’élève lui permettant de se nourrir des expériences des associations était en vigueur depuis de nombreuses années. Dans votre région, combien d’établissements se plient-ils à cette mesure et invitent des associations sur leur budget de fonctionnement ?

          Devant l’évidente carence de la culture au sein des établissements scolaires – parce que les recommandations ministérielles en la matière enthousiasment peu d’équipes pédagogiquespar un décret daté du 6 novembre 2021 modifié par l’arrêté du 20 septembre 2022 est mise en œuvre sur le plan national une structure dénommée « Pass culture » permettant aux jeunes scolarisés au collège et au lycée d’accéder plus facilement à la culture et aux loisirs. Cette mesure à deux volets : un volet individuel (chaque jeune accède à des contenus culturels via une application Internet grâce à un crédit mis à sa disposition) et un volet collectif (via l’établissement scolaire, les classes doivent bénéficier de l’intervention d’acteurs portant des actions à valeur culturelle). Intéressons-nous à ce dernier volet qui participe à la diversification des connaissances de la jeunesse par le biais d’autres adultes que les professeurs des établissements scolaires.

La notion de culture clairement définie

          La partie collective du « Pass culture » permet aux enseignants de financer des activités d’éducation artistique et culturelle pour leur classe. Ici, il n’est pas question de sport et de voyage ! Ce volet qui s’appliquait en 2021 aux élèves de la quatrième à la terminale des établissements publics et privés sous contrat a été élargi aux classes de sixième et cinquième par le décret du 20 septembre 2022. Voici les grandes règles qui mettent en évidence tout l’intérêt de ce dispositif.

Règle n° 1 : les ministères de l’Éducation nationale et de la culture présentent une liste de porteurs de réalisations (arts, ateliers, conférences, expositions, lectures…) qui correspondent à sa définition de la culture sur une plateforme appelée ADAGE. Une liste qui a le mérite de permettre aux professeurs de choisir les acteurs culturels selon leur besoin, leur goût et leurs convictions en restant en accord avec la ligne directrice de l’État. Pour les intervenants, il s’agit clairement de l’obtention de l’agrément ministériel après l’agrément académique.

Règle n° 2 : les établissements scolaires ne reçoivent pas d’argent pour cette mission culturelle mais dispose d’un compte à débiter¹ mis à leur disposition par le biais de la base de donnée ADAGE où sont référencés les acteurs culturels homologués. Le budget de fonctionnement toujours jugé trop maigre par certains ne peut donc plus servir d’argument pour priver les jeunes d’activités culturelles !

Règle 3 : Combien chaque établissement scolaire français peut-il dépenser par année au titre de la culture pour les élèves ? Avant l’intégration des classes de sixième et de cinquième au système le 25 août 2022, voici les plafonds des dépenses tels qu’ils étaient définis :

Pass Culture Plafonds des dépenses

En clair, selon le tableau ci-dessus, si par exemple un établissement scolaire compte 4 classes de quatrième avec une moyenne de 25 élèves – (4 x 25) 100 élèves – il dispose de (100 x 25) 2500à dépenser durant l’année scolaire. Aux professeurs du niveau des classes de quatrième d’un tel établissement de dépenser cette somme en choisissant les intervenants parmi les acteurs culturels de la liste ADAGE ! Bien sûr, un établissement peut inviter un intervenant non homologué et le rémunérer sur son budget de fonctionnement comme cela se fait actuellement. Ces plafonds des dépenses, tout à fait conséquents, constituent une valorisation du travail des acteurs culturels dont la rémunération repose sur des tarifications précises que tout le monde peut consulter sur plusieurs sites Internet (SGDL, Auteurs…). L’État a compris que la culture a un prix ! Et rémunérer les artistes et les gens de lettres au juste prix, c’est les respecter.

Le « Pass Culture », une arme contre les déserts culturels

Conclusion ou lœil du ministère de l’Éducation nationale et de la culture : S’il appartient au chef d’établissement de mettre en place le système du « Pass Culture », toute la liberté de son utilisation revient aux enseignants et surtout aux documentalistes qui sont les animateurs des établissements scolaires. Eux seuls seront jugés ! En effet, les projets ou choix des professeurs seront « publiés sur une cartographie des écoles et établissements scolaires. […] Cet affichage des réservations des utilisateurs du “Pass Culture” participe à la reconnaissance des dynamiques culturelles de chaque école ou établissement scolaire ». En clair, l’Éducation nationale saura dans quels établissements travaillent les professeurs qui savent ce que veut dire Culture et se servent des outils culturels mis à leur disposition pour ouvrir l’esprit des jeunes au monde ! Diversifier les sources des connaissances des jeunes, c’est déjà faire soi-même preuve de curiosité. Reconnaissons aussi que ce dispositif est un excellent moyen de permettre aux établissements éloignés des grandes villes de faire venir à eux la culture ; il est évident que nous allons vers un régime d’égalité en matière de consommation de la culture. Le « Pass Culture » s’avère donc une arme contre les déserts culturels !

Raphaël ADJOBI

1. A la mention « le remboursement est crédité par virement au compte de l’établissement sur la base de la validation des contremarques conformément aux modalités prévues […] Ces contremarques ayant valeur de réalisation du service proposé » s’ajoute le fait que les acteurs culturels fournissent les références de leur compte bancaire à la plateforme ADAGE.

Une maison des associations inaugurée à Joigny !

Maison asso 1bisMaison asso inaug. 2          Elle devait être inaugurée en 2021. Enfin, c’est chose faite ce 25 juin 2022 ! Certes, dès l’année dernière, la mairie avait permis aux associations qui avaient réellement besoin d’un local pour leurs activités – souvent hebdomadaires – d’occuper les salles qui leur revenaient. Mais l’acte officiel n’était toujours pas posé. Et c’est le représentant de l’État, en la personne de Monsieur Rachid Kaci sous-préfet de Sens, et l’élu de la commune Monsieur Nicolas Soret, qui ont inauguré ce beau bâtiment aux salles lumineuses. Était présent, Monsieur Bernard Moraine, maire honoraire de la ville.

Les élus          Après la visite des locaux et les deux actes symbolisant l’inauguration – le dévoilement de la plaque et la coupure du ruban – le public a écouté le discours du maire qui a mis l’accent sur la place importante des associations au sein d’une cité. Puis, ce fut au tour du sous-préfet de dire sa joie de découvrir ce joyau que représente cette maison des associations au coeur de la commune de Joigny. Déjà, la grande salle – ou la la salle d’honneur – a trouvé son nom : Benoît Herr, adjoint au maire en charge de la communication et de l’événementiel, décédé en janvier 2020.

Maison asso inaug. 8          Ce fut une belle occasion pour les différents présidents et représentants des associations joviniennes de se retrouver pour un moment convivial autour des personnalités locales et d’échanger entre elles. Les deux années écoulées sans activité, pour la plupart d’entre elles, ont laissé des traces difficiles à effacer ; des traces devenues parfois des difficultés à surmonter. Mais parce qu’elles constituent le sel des cités, les associations ne désespèrent pas. Et c’est dans la bonne humeur qu’elles ont bu le verre de l’amitié en compagnie des élus et du représentant de l’État en espérant des jours meilleurs grâce au soutien des différentes institutions départementales et régionales. Cette maison mise à leur disposition est déjà une preuve que leurs élus sont attentifs à leurs efforts et à leur dynamisme et tiennent à les encourager.

Maison asso inaug 11          La France noire était représentée à cette cérémonie par Françoise PARRY, Chantal HARDY et Raphaël ADJOBI.