Préface à L’ANTHOLOGIE NOIRE de Nancy Cunard par Nicolas Menut (Analyse de Raphaël ADJOBI)

Méconnue en France, malgré l’hommage qui lui a été rendu en 2014 au Quai Branly à l’occasion du 80e anniversaire de la parution de sa Negro Anthology, voici que Nancy Cunard apparaît au grand jour : son œuvre gigantesque, expression de sa vie de militante antiraciste et anti-impérialiste, est enfin publiée en Français sous le titre Anthologie Noire (Éditions du Sandre, 2022).

Negro Anthology          « Ce monument éditorial acquis à la cause des Noirs et censé rendre compte de leurs luttes, de leurs cultures et de leurs aspirations bénéficia durant de longues années aux États-Unis d’un succès d’estime fort éloigné de l’écho souhaité par ses auteurs ». C’est ainsi que Nicolas Menut commence sa belle préface du bel et volumineux ouvrage de la courageuse et persévérante activiste anglaise Nancy Cunard, « inlassable pourfendeuse des inégalités raciales […] opposée aux méfaits du colonialisme, porte-parole d’un communisme idéalisé ». De toute évidence une grande figure des grands combats du début du XXe siècle.

Née à la fin du XIXe siècle – en mars 1896 – fille unique et donc seule héritière de la fortune familiale provenant de la compagnie de navigation transatlantique Cunard Line fondée en 1838, la jeune anglaise (mère américaine) sera vite mariée mais ne gardera de la vie conjugale que l’ennui. La vie bohème, « les chemins de la révolte et de la littérature » seront alors pour elle les voies des sensations fortes. En 1921, elle s’installe à Paris et est alors de toutes les soirées ; elle « côtoie l’avant-garde artistique et cosmopolite de la capitale » et débute une liaison avec Louis Aragon en 1926. Mais la plus belle et fructueuse rencontre de sa vie aura lieu en Italie en 1928 où elle fait la connaissance du pianiste de jazz américain Henry Crowder qui devient son amant. « A cette idylle naissante s’ajoute la découverte de la condition des Afro-Américains aux États-Unis et, dès cette époque, commence à germer l’idée de ce qui deviendra six ans plus tard la Negro Anthology ».

Nancy Cunard          Bien sûr, comme il fallait s’y attendre, cette liaison déplaît à la famille qui lui coupe les vivres. Mais Nancy Cunard a trouvé un sens à sa vie et ne le lâchera pas, même quand sa relation avec Henry Crowder déclinera. D’ailleurs, c’est à lui, à « [son] premier ami noir » qu’elle dédiera cette véritable encyclopédie, bâtie en réunissant 150 auteurs des deux races qui produiront 255 contributions afin, dit-elle, de « garder la trace des luttes et des accomplissements des peuples noirs, de leurs persécutions et de leurs révoltes contre ces persécutions ». Comme le précise Raymond Michelet, l’autre cheville ouvrière de cet immense projet, « il s’agissait d’ériger un monument à la culture noire – et de dénoncer les arguments fallacieux concernant les prétendus bienfaits de la civilisation si généreusement apportée aux Noirs ».

Nancy Cunard 3          Après la publication de cette œuvre immense en 1934, la vie de Nancy Cunard prend une autre dimension face aux conflits mondiaux. Elle produit des articles militant contre l’annexion de l’Éthiopie par l’Italie de Mussolini, et fait de la guerre en Espagne sa grande affaire. Ce dernier combat l’épuise et entame son enthousiasme. Au moment de la seconde guerre mondiale, elle mène une vie modeste en Angleterre effectuant « sans conviction des travaux de traduction pour la Résistance ». Après la guerre, elle n’aspire qu’à une chose : retrouver sa maison de Normandie – « son repaire où depuis bientôt vingt ans elle accumule œuvres […], tableaux d’amis, documents et souvenirs ». Mais ses voisins ont profité de l’état de guerre pour piller sa maison et la mettre à sac. « Cette femme excentrique, anglaise et communiste, qui n’hésitait pas à abriter des républicains espagnols sous son toit » méritait bien ça !

          Nous pouvons être reconnaissants à Geneviève Chevalier pour la traduction de cette Anthologie, et aux Éditions du Sandre pour sa publication avec le soutien du CNL (Centre national du livre). En effet, comme le fait remarquer le préfacier Nicolas Menut – et nous sommes tout à fait de son avis – si les écrivains et intellectuels Afro-américains sont aujourd’hui rapidement traduits en Français, ce ne fut pas toujours le cas. Par exemple, The Souls of Black Folk de W.E.B. Du Bois datant de 1903 ne fut traduit en français qu’en 2004 sous le titre Les âmes du peuple noir aux éditions de la Rue d’Ulm, fait-il remarquer. Et quand on sait que tous les textes de Negro Anthology n’ont pas été écrits en Anglais et qu’ « il convenait de retrouver les versions originales en Français ou en espagnol », et lorsqu’ils étaient en anglais il fallait rendre les différentes langues vernaculaires (ou parlers anglais liés à l’histoire et à la géographie – haïtien, jamaïcain…) aisément accessibles aux francophones, on comprend le retard avec lequel nous parvient cette traduction. Merci à tous les autres traductrices et traducteurs, ainsi qu’aux éditeurs ouverts aux idées différentes ; toutes ces personnes qui élargissent notre horizon de connaissances nouvelles grâce à leur précieux travail.

Raphaël ADJOBI

L’esclavage en héritage : un déni de deux siècles (Analyse des 4 reportages d’Olivier Pascal-Mousselard)

Esclavage couleur          Il y a quarante-quatre ans, l’écrivain Sud-Africain André Brink avait clairement fait savoir par la bouche de son personnage Emily, dont le jeune fils puis l’époux ont été arrêtés par la police secrète du pays et sont morts dans ses geôles après de multiples tortures, que ce n’est ni la haine, ni le ressentiment – cette volonté de traîner dans sa vie les malheurs du passé comme une arme – qui anime les Noirs, mais la quête de la justice : « Ce n’est pas que je veux continuer avec cette affaire, parce qu’elle est une mauvaise chose. Que Jonathan il soit mort, que Gordon il soit mort… c’est déjà bien assez difficile comme ça à supporter, mais je peux le supporter. Mais ils ont couvert de boue le nom de Gordon. Ils ont dit des choses qu’il n’a jamais faites, qu’il était pas capable de faire et nous devons blanchir son nom. Sinon, il trouvera jamais la paix, dans sa tombe » (Une saison blanche et sèche, Stock, 1980).

          Tout le monde comprend que la justice que réclame ce personnage noir du roman d’André Brink, c’est la réécriture de l’histoire des siens face à la perpétuation du récit du vainqueur – pour ne pas dire le récit du bourreau. Ce qui est attendu, c’est la vérité des faits ! N’accusez donc jamais les descendants de ceux qui ont subi les crimes contre l’humanité de haineux, n’éprouvant que du ressentiment ; ne leur demandez pas de tourner la page du passé quand sous leurs yeux, telle une perpétuelle insulte, ils constatent « les dividendes de ce passé à travers l’éducation, l’environnement culturel, la position sociale » de grande qualité des descendants des esclavagistes. C’est d’ailleurs en travaillant sur un livre consacré à l’éducation des élites au Royaume-Uni que le journaliste anglais Rex Renton a découvert le passé esclavagiste de sa famille. Le pire, c’est quand les récits de ces descendants tendent à glorifier leurs aïeux et à mépriser leurs victimes.

Comment fabriquer un récit familial ou national biaisé

Laura Travelyan couleur          Cette réalité est à prendre en considération par les individus aussi bien que les nations. Et c’est exactement ce que la série des quatre reportages d’Olivier Pascal-Moussellard proposés par la revue Télérama durant l’été 2023 tentent de faire comprendre aux Français. Cette série de reportages veut montrer qu’une nouvelle ère de la reconnaissance de l’humanité du Noir a commencé, et est désormais irréversible. Et cela grâce à un travail plus précis sur la vérité des faits. Bien sûr, le crime de la traite et de l’esclavage des Africains dans les Amériques était légal à l’époque des monarchies européennes. Mais chaque individu savait très bien qu’ « il n’aurait jamais supporté de devenir propriétaire d’esclaves s’il les avait considérés comme des êtres humains. Alors, pour justifier ses actes, il fallait à chacun croire dur comme fer que les Africains n’appartenaient pas à l’humanité ». Pensez à l’abondante littérature qu’il a fallu produire pour que tous parviennent à cette conviction, couvrant ainsi leur conscience d’une chape d’airain. Le journaliste Alex Renton en est convaincu puisque son ancêtre Sir Adam Fergusson (1733 – 1813), comme tous les propriétaires européens de plantations dans les Amériques et donc d’esclaves, avait rejeté la proposition de loi sur l’abolition de l’esclavage.

          Dix ans avant qu’elle ne découvre que ses aïeux étaient des esclavagistes, la journaliste Laura Travelyan avait publié un livre sur l’histoire de sa famille avec ce titre : Une famille très british. « La part d’ombre des Travelyan n’apparaissait nulle part, escamotée par les récits familiaux, enterrée dans les archives inaccessibles ». Olivier Pascal-Moussellard signale que l’arrière grand-père de Laura, George Macaulay Travelyan, était pourtant l’un des historiens les plus lus du Royaume-Uni dans les années 1920. Professeur à Cambridge, il avait publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Angleterre en prenant toujours soin de minimiser la responsabilité de son pays dans la déportation puis la mise en esclavage des Africains dans les Amériques. Et bien sûr, jamais un mot sur la participation de sa propre famille. Mais « l’omerta ne concerne pas seulement les sujets de sa Majesté, bien sûr : dans toute l’Europe, on a posé une cloche de bronze sur ce crime contre l’humanité resté impuni et tu – ou à peine débattu. D’un côté, des États pétrifiés par les potentielles demandes de réparations, de l’autre, des milliers de familles enfermées dans leurs secrets, leur gêne », avec parfois ce sentiment étrange de culpabilité qu’éprouvent certaines victimes. « Quand vous additionnez deux silences, vous obtenez toujours du silence » (Dieudonné Boutrin, Bordelais, descendant d’esclave).

          Et aujourd’hui, quand un jeune membre d’une famille descendant d’esclavagistes pousse un patriarche à regarder la vérité en face, la réaction est toujours la même, comme chez les Fergusson : oui, nos aïeux avaient possédé des esclaves « comme tant d’autres familles écossaises, mais ce fut pendant une période assez courte et ils en avaient pas retiré beaucoup d’argent ». Toujours l’œil fixé sur le profit ! Aucune trace d’un autre sentiment. Oui, tous les descendants des esclavagistes ont trop longtemps été bercés par « le même récit d’une famille qui n’avait engendré que des hommes désintéressés et avait toujours appartenu au camp du bien ». Il en est de même des gouvernants soucieux de policer l’image de leur nation. Cependant, il est connu que quand on veut cacher la vérité, on est forcément obligé de raconter une histoire qui s’en éloigne. Et c’est ce récit familial ou national biaisé qui entretient dans le cœur des descendants des victimes le sentiment d’injustice rendant le pardon et la réconciliation impossible. En effet, avant même d’envisager une réparation, il nous faut retenir qu’« il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans une reconnaissance sincère du passé douloureux que nous avons en commun » (Elizabeth Eckford).

Raphaël ADJOBI

La Normandie retrouve la mémoire de son passé négrier et esclavagiste

Le Havre          Du mercredi 9 au vendredi 11 août 2023, La France noire a séjourné en Normandie pour découvrir trois expositions proposées par trois villes de la région. Rouen, Le Havre et Honfleur ont en effet décidé de mener une réflexion collégiale sur leur passé négrier et esclavagiste. Leur projet Esclavage, mémoires normandes a pour but de « faire la lumière sur l’implication du territoire normand dans le commerce triangulaire aux XVIIIe et XIXe siècles », et marcher ainsi dans les pas des villes comme Nantes et Bordeaux qui assument désormais leur passé négrier en organisant divers événements culturels et commémoratifs. C’est dire que ces trois municipalités normandes ont pris conscience du fait que ne pas regarder le passé en face pour le comprendre nous empêche de comprendre le présent, et parfois nous pousse à le nier. Et le présent de ce passé esclavagiste et colonial, c’est cette France noire à laquelle la République a du mal à faire de la place, et que beaucoup regardent d’un mauvais œil.

Les trois mémoires normandes

          A Rouen, c’est dans la petite ville voisine de Notre-Dame-de-Bondeville que l’exposition a trouvé son point d’ancrage. Là-bas, « le passé est bien présent », comme le clame avec raison le site Internet de l’exposition. C’est effectivement dans l’ancienne usine textile où les nombreuses et immenses machines sont encore visibles que des salles ont été dédiées à l’exposition. Ainsi, les visiteurs voient de leurs propres yeux « L’envers d’une prospérité » (thème de l’exposition) : le lien entre le travail gratuit des Noirs dans les champs de coton de nos îles lointaines et la prospérité de la ville de Rouen qui participait à l’habillement des Français. L’association des instruments de tortures avec les belles toilettes des bourgeois et des nobles montre bien que la souffrance des uns avait pour finalité le bonheur des autres. Musée Dubocage Havre août 2023

Le gouverneur de Gorée XVIIIe siècle          Au Havre, c’est en plein centre-ville, au Musée de l’Hôtel Dubocage de Bléville, que l’exposition « Fortunes et servitudes » est installée. Celle-ci souligne l’implication de différentes personnalités havraises dans la traite et (ou) dans l’exploitation des plantations esclavagistes des Amériques. Pour la première fois, un musée laisse découvrir le nom et le portrait d’un gestionnaire de fort négrier en Afrique ! Il s’agit de l’officier havrais, originaire de Marseille, Jacques-Joseph Eyriès (1733 – 1798). D’abord capitaine négrier entre l’Afrique et les Amériques pour le compte du roi, il va être chargé de la prise du comptoir de Saint-Louis du Sénégal en 1778, pour devenir ensuite le gouverneur de l’île-comptoir de Gorée. Mis à part ce détail qui montre que ce sont bien les Européens qui organisent la traite depuis les côtes africaines où ils vivaient, aucun commissaire des trois expositions n’a songé à montrer des images significatives des châteaux forts qu’ils géraient au nom de leur royaume respectif. Dire ou écrire « aller acheter des esclaves en Afrique » devient alors doublement tendancieux ; parce que dans ces forts, il s’agissait bien de personnes capturées et tenues prisonnières qu’allaient acheter les capitaines des navires négriers auprès d’autres Européens. Musée Eugène Boudin Honfleur

Fort négrier Honfleur         Honfleur, pour sa part, présente essentiellement des documents d’archives de la région témoignant des voyages négriers ; d’où la thématique « D’une terre à l’autre ». Documents intéressants mais trop souvent difficilement lisibles pour le grand public. C’est le Musée Eugène Boudin qui a cédé l’une de ses salles pour la participation de cette belle ville à ce beau projet collectif.

Conclusion

          « En France, on a tendance à renvoyer toutes les questions sensibles au sommet de l’État, pour qu’il décrète la vérité et le message officiel. Or l’État ne veut pas se prononcer au-delà de la loi Taubira », fait remarquer Dominique Taffin, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (Télérama du 5 au 18 août 2023). Il est donc très réjouissant de voir des communes prendre leurs responsabilités pour engager le dialogue autour des pages douloureuses de notre passé. Bien sûr, nous ne perdons pas de vue que les intérêts touristique et pédagogique générés aujourd’hui par le passé esclavagiste à Nantes et à Bordeaux suscitent l’attention des autres communes ayant des atouts semblables à proposer. Mais qui les blâmerait ? L’essentiel est d’ouvrir au public les pages cachées de nos histoires.

Le fort de Gorée et ses canons          Quant aux visiteurs, ils ne doivent jamais prendre à la lettre les dates officielles de début (ou de fin) des activités des nations, ni les chiffres relatifs aux victimes déportées. D’une part, des particuliers ont souvent précédé et motivé les décisions des nations (les musées le montrent bien), et d’autre part quelques exemples prouvent que les capitaines savaient ruser avec les pertes pour bénéficier des réparations de leurs assureurs. Il est donc important qu’en sortant de ces lieux de savoirs, le visiteur retienne surtout que tout ce qu’il a découvert a forgé la France plurielle d’aujourd’hui en même temps que les inégalités entre Noirs et Blancs. Car, à l’abolition de l’esclavage de 1848, les maîtres – qui le plus souvent géraient leurs biens depuis la métropole – ont été indemnisés par l’État pour la perte de leur « capital » humain, alors que dans les îles les nouveaux citoyens ont été renvoyés des terres les mains vides.

Raphaël ADJOBI

« La France noire » a visité le Musée de l’histoire de l’immigration

Musée de l'immigration 3          Le vendredi 28 juillet, une petite équipe de La France noire s’est rendue à Paris pour visiter le Musée de l’histoire de l’immigration témoin de l’histoire de la population actuelle de la France. Et c’était très réjouissant de constater la fréquentation ininterrompue de l’exposition permanente qui y est présentée.

          Toute l’histoire de l’immigration européenne se découvre ici avec ses heures d’angoisse et d’incertitude dans les gares et les postes-frontières ; ses files d’attente, ses regroupements de femmes et d’hommes dont les regards reflètent la foi en une terre d’accueil pour eux et leurs enfants. Certaines photos montrent aussi celles et ceux qui arrivent endimanchés, portant leur valise en carton, comme sûrs de ne rien changer à leurs habitudes sous un ciel meilleur. En voyant la foule des visiteurs, on comprend aisément qu’il y a pour beaucoup un réel besoin de se reconnaître dans le passé de la France. D’ailleurs, depuis quatre ou cinq ans, ce sentiment était manifeste à travers les expositions proposées çà et là par des associations : une exposition sur l’immigration polonaise à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), une autre sur l’immigration italienne à Joigny (Yonne), et certainement d’autres ailleurs… Dans cette exposition du musée de la Porte Dorée – l’autre nom de l’institution – nos voisins belges, espagnols et italiens étaient les plus nombreux sur le sol français à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, malgré l’afflux des populations de l’Europe de l’Est (Hongrois, Polonais, Arméniens, Russes… ), les Italiens sont en tête de l’immigration (statistiques de 1931) et ne seront supplantés par les Portugais qu’à partir des années 1970 jusqu’en 2017. Mais force est de constater que si la France est reconnue comme le plus grand pays de l’immigration, cela tient à sa situation géographique couplée d’un fait historique sans précédent : la grande migration transatlantique des Européens vers les États-Unis, le Canada, les Caraïbes, l’Argentine et le Brésil à la fin du XIXe et au début du XXe siècle (environ 38 millions de personnes entre 1881 et 1914). La France était à l’époque l’un des grands lieux de passage des émigrants de l’Europe de l’Est ; et bien sûr, nombreux sont ceux qui y terminaient leur route.

          La façade du Musée de l’histoire de l’immigration ne laisse personne indifférent. Elle impressionne et interroge le visiteur par ses immenses sculptures rappelant les contrées lointaines et les voyages qui y menaient imaginés par les artistes du début du XXe siècle. Et à l’intérieur, en face de l’entrée principale, une immense salle laissée vide permet à chacun d’admirer les grandes fresques murales dans lesquelles les peuples et les animaux des colonies côtoient des images glorifiant la présence française sur tous les continents. Grâce aussi à la hauteur des plafonds des salles, tout ici respire l’assurance d’offrir quelque chose de grandiose, d’unique… la puissance et la grandeur de la France que l’exposition coloniale de 1931 a tenu à montrer ! Aussi, quand on visite une autre exposition ayant une autre thématique dans ce temple dédié à la gloire de notre passé colonial, on a le net sentiment que s’entrechoquent des histoires totalement différentes. En effet, faire de ce bâtiment le Musée de l’histoire de l’immigration en y réunissant l’immigration européenne ainsi que le passé colonial et esclavagiste de la France laisse apparaître quelque chose de détonnant.

          Tout le monde sait que les terres colonisées d’Afrique, d’Asie et des Amériques étaient considérées par la France comme siennes et donc n’appartenant pas à des autorités étrangères. Ces terres faisant partie de l’empire français étaient la France ! Les déplacements des populations à l’intérieur de la France ne peuvent par conséquent être assimilés à de l’immigration. D’ailleurs, le musée propose des cartes témoignant d’une « France à géométrie variable » dans le temps – qu’il serait plus simple et clair d’appeler une France à géographie variable. Au regard de ces cartes, aucun pays européen n’a appartenu à un moment donné à la France. Par conséquent, la question que certains visiteurs ne manqueront pas de se poser est celle-ci : à partir de quand les populations venant des contrées lointaines de la France peuvent-elles être considérées comme des immigrés ? Car, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas parler d’immigration à l’intérieur d’un même territoire (même composé de plusieurs îles) mais d’exode. Aussi, la déportation des Africains en métropole et dans les îles ne peut être considérée comme de l’immigration ; l’installation des Africains, des Maghrebins et des Asiatiques en métropole ne peut être prise comme de l’immigration avant plusieurs décennies après l’indépendance de leur terre de naissance – et cela pour des raisons que nos gouvernants n’ignorent pas*.

          En effet, parler d’immigration (le fait d’arriver en France) suppose forcément parler d’émigration (le fait de partir d’un pays étranger où l’on est né) avec la volonté personnelle de se réaliser ailleurs. Qu’importe les raisons qui justifient cette volonté. Or, les Africains déportés dans les îles françaises ne sont pas des immigrés puisque ce déplacement n’est pas le fait de leur volonté. Durant près d’un siècle – jusque dans les années 1960 et 1970 – les Africains arrivés en France métropolitaine par la volonté de l’État français pour accomplir des devoirs divers (guerres, reconstruction de la France, formation en vue de la gestion de ses biens dans les colonies…) ne peuvent être considérés comme des immigrés ! Par conséquent, ces populations déplacées par la volonté ou la politique de projets planifiés de la France n’ont pas à figurer dans un « musée de l’histoire de l’immigration ».

          Vivement donc un Musée de l’histoire coloniale de la France afin de rendre notre passé commun plus lisible. Sinon, il faudra trouver un autre terme pour désigner le mouvement des populations des colonies vers la métropole.

Raphaël ADJOBI

* Exemple, l’abolition de l’esclavage prononcée en 1848 s’est poursuivie par le travail forcé pendant près d’un siècle (jusqu’en 1946). Le musée souligne d’ailleurs cette situation de flottement au moment des indépendances à travers le cas d’un jeune Guinéen longtemps ballotté administrativement entre la France et la Guinée – pays apparu sur l’échiquier des nations en 1958.

Les couleurs du sang humain et l’invention du racisme (Réflexion)

Les couleurs du racisme          La division de l’humanité en races distinctes procède de deux conceptions complémentaires de l’être : l’une religieuse, et l’autre scientifique. Avec beaucoup de facilité, quand – à partir du XVe siècle – l’Européen a eu besoin de justifier ses crimes à l’égard des peuples lointains contre ceux qui les dénonçaient, il a puisé ses arguments dans la Bible qui était alors l’incontournable bréviaire de toutes les personnes reconnues et proclamées savantes. Ainsi, on qualifia les autochtones des Amériques de pré-adamites, et le mythe de Cham justifia le bannissement du Noir de l’humanité et sa condamnation au même régime que les Slaves déportés et soumis au travail forcé en Europe. A partir du XIXe siècle, se basant sur la théorie darwinienne semblant confirmer une évolution progressive de l’humanité depuis les origines, les esclavagistes et les colonialistes vont s’emparer d’une idée apparemment magnifique pour justifier ce qu’ils percevaient comme une vérité incontestable : le polygénisme. Selon eux, les êtres humains ont des ancêtres différents impliquant des différences biologiques. Ce qui expliquerait, disaient-ils, l’existence d’une hiérarchie au sein de l’humanité. En d’autres termes, pour ces savants, il y aurait parmi les grands groupes de populations de la terre une évidente corrélation entre leur couleur de peau et leur intelligence, et par voie de conséquence leur niveau dans les progrès techniques et leur degré de civilisation.

          Menée tambour battant par une population européenne baptisée blanche (physiquement, moralement, et symboliquement pure), l’institution de la notion de race parmi les humains s’appuyant sur l’apparente diversité des êtres permet de disserter sur ce que les humains portent en eux ; et cela pour justifier la couleur de leur peau. Pour les racialistes, la différence lisible des êtres (couleurs différentes) est l’expression de la différence de leurs sangs aux propriétés différentes parce que d’origine différente. Ainsi dit, la hiérarchisation des couleurs de peau correspondrait, selon eux, à une hiérarchisation des groupes sanguins déterminés par les gênes qu’ils contiennent. Heureusement, les connaissances scientifiques ne sont pas immuables. Leurs progrès vont montrer que la division des êtres humains en races distinctes – au regard de la couleur de la peau – est sans doute le plus gros mensonge ayant effroyablement impacté l’histoire de l’humanité. Le suprématisme blanc, ou tout autre suprématisme, n’a aucun fondement scientifique ! C’est plutôt un fanatisme qui laisse croire que l’amour de soi peut être élevé au rang de religion.

          Aujourd’hui, tous les scientifiques conviennent que la couleur de la peau et la taille des individus ne sont que des apparences montrant la diversité d’un même être humain dans des contrées et sous des cieux différents. Au-delà de ces différences physiques lisibles, la réalité profonde est tout autre, disent-ils. En effet, au début du XXe siècle, les recherches scientifiques – menées majoritairement par des Blancs – ont démontré que toutes les personnes qualifiées de blanches et placées au sommet de la pyramide des êtres humains peuvent être classées en quatre catégorie de groupes sanguins déterminés par les gênes : A, B, AB, et O. Puis très vite, ces mêmes chercheurs montrent que les mêmes catégories de groupes sanguins se rencontrent chez les personnes qualifiées de noires, de jaunes et de rouges. Conclusion de la science : le sang n’a pas de couleur ! Tous les êtres humains de la terre, quelle que soit leur couleur de peau, véhiculent l’un des quatre sangs avec leurs gênes. Le vrai visage du racisme reviendrait donc à hiérarchiser les quatre groupes sanguins, selon un critère à inventer. Ainsi, tous les Noirs, Blancs, Jaunes, Rouges qui sont du même groupe sanguin – exemple le groupe AB – pourraient se déclarer des êtres supérieurs à tous les Noirs, Blancs, Jaunes et Rouges des groupes A, B ou O. Les suprématistes seraient alors de toutes les couleurs !

Raphaël ADJOBI

Paris et les esclaves africains au XVIIIe siècle (lecture et analyse de l’article de Miranda Spieler – « Les Mondes de l’esclavage » – Seuil)

Eslaves africains au XVIIIe S          Les travaux de recherche concernant la vie des esclaves en métropole présentent généralement Paris comme une oasis de liberté. Dans l’esprit de tous ceux qui, comme nous, se passionnent pour le passé esclavagiste de la France, ces travaux ont laissé l’image d’un Paris où la liberté tend les bras à l’esclave arrivant des colonies avec son maître. Il est souvent question d’esclave ayant fui pour contester son statut devant un tribunal et ayant obtenu gain de cause. En effet, durant la première moitié du XVIIIe siècle, le tribunal de l’Amirauté (marine militaire) de Paris, s’appuyant sur l’édit du 13 juillet 1315 – renvoyant à la traite des Slaves – selon lequel « Nul n’est esclave en France »*, accordait systématiquement la liberté aux plaignants depuis qu’à partir du XVIIe siècle la France participait à la déportation des Africains vers ses colonies des Amériques. Par ailleurs, à deux reprises, en 1716 et en 1738, « le parlement de Paris refusa d’enregistrer les décrets royaux qui visaient à surveiller la venue d’esclaves en France et à en réduire le nombre ». Paris semblait alors la capitale européenne de l’anti-esclavagisme, selon Miranda Spieler. Mais elle note que « les historiens qui se sont intéressés aux esclaves à Paris ont eu tendance à se concentrer sur […] les jugements de liberté pour la période allant de 1738 à 1770 […] et sur les déclarations des personnes de couleur (faites) par leurs maîtres » pour laisser croire que ces esclaves africains menaient une vie paisible dans Paris. Or, ces deux sortes de documents émanent de la même source : l’Amirauté de Paris. Et le travail d’enquête de la chercheuse américaine montre que cette peinture est loin de la réalité.

Apparition de la police des Noirs dans le paysage français

          Il convient de retenir que les esclaves africains ne représentaient qu’une toute petite minorité de la population et étaient concentrés essentiellement dans les quartiers aisés de la capitale où vivaient leurs maîtres. Cependant, ils étaient visibles ! Ceci explique sans doute le changement radical du visage de Paris, d’un point de vue juridique, à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle ; un visage de chasse à l’homme que les historiens n’ont jamais souligné avec force. En effet, « en 1777 et 1778, une série d’ordonnances interdit l’entrée du royaume aux noirs et gens de couleur, obligea les gens de couleur de Paris à se déclarer auprès de la police, et prohiba les mariages mixtes ». La police des Noirs était née ! Dès lors, le sort de ceux-ci était entré dans une grande turbulence. Malheureusement, les historiens n’ont souvent retenu que l’aspect sécuritaire des mesures. Ils n’ont pas vu qu’en réalité, les nobles et les officiers royaux ne respectaient pas la nouvelle législation. « Traiter la loi par l’indifférence et la défier avec impunité était un signe d’appartenance à un statut social élevé dans la France de l’Ancien Régime »… et dans les siècles qui suivront. On continuait donc à faire entrer de jeunes esclaves noirs dans le royaume, et on prenait soin de ne pas les déclarer. Et quand un esclave n’était pas obéissant ou prenait la fuite, ces riches personnes soudoyaient des policiers pour les capturer et les renvoyer dans les colonies – comme en exécution des ordres du roi. Vous pouvez donc comprendre que tout un système d’enlèvement d’êtres humains a été mis en place et a touché même les esclaves qui avaient gagné leur procès – quand ils n’avaient pas été déjà enlevés avant le début du procès.

          Pour bien comprendre cette réalité de la vie parisienne que menaient les esclaves africains, Miranda Spieler a combiné les sources de l’Amirauté avec les registres de la police. Ce que personne n’a fait avant elle. Et qu’a-t-elle constaté ? « Les mêmes personnes qui obtiennent leur liberté dans les registres du tribunal de l’Amirauté apparaissent au même moment dans ceux de la police comme victimes d’arrestation arbitraire et de relégation ». Ce qui veut clairement dire, conclut-elle, qu’on a tort de présenter les esclaves à Paris « comme formant une communauté d’hommes et de femmes qui accédaient à la liberté et restaient dans la ville pour travailler, se marier et fonder une famille ». Bien au contraire, ajoute-t-elle, dans cette ville, les esclaves africains étaient « des individus traqués qui ne pouvaient pas s’y établir pour de bon ». Pour bien imaginer le visage de la France du XVIIIe siècle, il convient donc de prendre en compte « la violence à l’œuvre dans la disparition des esclaves et les modalités de leur éloignement ».

Les monde de l'esclavage          On ne le répétera jamais assez : en histoire, il convient de boire à plusieurs sources ; et même varier le statut des chercheurs : les personnes appartenant aux populations dont on parle, les étrangers, les femmes… qui souvent osent ou proposent des méthodes différentes.

*Le texte du roi dit ceci précisément : « Comme selon le droit de nature, chacun doit naître franc. [….] (Au regard) des usages ou coutumes qui ont été introduites et conservées dans notre royaume depuis les temps anciens, par délibération de notre grand Conseil (nous) avons ordonné et ordonnons que […] par tout notre royaume […] (les) servitudes soient ramenées à franchise ». Or, la traite des Slaves et les condamnations aux galères ont perpétué l’esclavage des Blancs jusqu’au milieu du XVIIIe siècle (Alexandre Skirda, La traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle).

Lecture et analyse de Raphaël ADJOBI

La fabrique du Noir dans la conscience européenne

Après un travail minutieux à partir des bandes dessinées américaines et européennes sur deux siècles (XIXe et XXe), Fredrik Strömberg (Images noires, PLG) distingue « au moins sept différents stéréotypes basiques de Noirs dans les histoires visant principalement le public blanc » ; en d’autres termes des histoires pour instruire les Blancs tout en les amusant. Et c’est la répétition de ces stéréotypes qui a forgé pour longtemps dans l’esprit de ceux-ci l’image qu’ils ont majoritairement des Noirs aujourd’hui.

Images noires les indigènesStéréotype n° 1 : L’indigène : C’est « la description peu flatteuse des natifs d’Afrique comme des sauvages infantiles, à la fois stupides et dangereux ». C’est cette image de l’Africain que véhiculent par exemple les BD Tarzan, Zembla, Akim, Tintin au Congo

Stéréotype n° 2 : L’« oncle Tom » : C’est « l’éternel soumis, humble et magnanime, qui ne remet jamais en question la supériorité de la classe blanche dominante ». Nous signalons à ceux qui ne le sauraient pas que « Son nom vient de la lecture populaire traditionnelle, même si quelque peu incorrecte, du personnage éponyme dans le roman d’Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom ».

Stéréotype n° 3 : Le coon : C’est la représentation du Noir comme « un chenapan comique connu pour ses tours espiègles et ses distorsions linguistiques » ; en d’autres termes un jeune voyou (petit nègre?) adepte du langage dit « petit nègre ». Remarque : retenez que ce langage est inventé par les Blancs eux-mêmes parce qu’ils croyaient naïvement qu’en vidant leur langue des tournures qu’ils jugeaient complexes – donc en appauvrissant leur langue – ils se faisaient mieux comprendre des « sauvages ». Or, on retient ce qui est enseigné ou montré.

Stéréotype n° 4 : le piccaninny : Ce stéréotype est « une version enfantine du coon qui se laisse souvent emporter par son imagination et par son amusant enthousiasme débordant ».

Stéréotype n°5 : Le mulâtre ou la mulâtresse tragique : « Particulièrement courant comme sujet de film : (il s’agit d’) une personne (le plus souvent de sexe féminin) sexuellement déchirée entre le monde des Noirs et celui des Blancs ; sa nature sensuelle faisant d’elle un objet acceptable du désir blanc tandis que son héritage noir la condamne à un destin tragique ». Remarque : ce rôle est souvent tenue par une femme métisse, ou une blanche ayant un(e) aïeul(e) noir(e).

Images noires 2 mammysSixième stéréotype : la mammy : Il s’agit d’ « une sorte d’oncle Tom au féminin, dotée d’un corps vaste, ingrat et asexué et d’une loyauté sans faille vis-à-vis de la maisonnée blanche pour laquelle elle travaille ».

Septième stéréotype : le buck – C’est « un mauvais nègre, fort, violent et à l’esprit rebelle, qui fonctionne le plus souvent comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire ».

Bien évidemment, comme le fait remarquer Fredrik Strömberg, ces stéréotypes entretiennent avec eux certains personnages de bande dessinée que le lecteur peu aisément retrouver dans ses souvenirs. C’est ce lien étroit entre images filmiques et images dessinées qui permet à tout le monde – Blancs et Noirs, citadins ou gens de la campagne – de reconnaître ces stéréotypes. De toute évidence certaines ont été inventées par les Américains. Une mondialisation de l’image du Noir essentiellement fabriquée par la culture américaine donc. Et quand on ajoute à cela, les stéréotypes que Georges Sadoul (1904 – 1967) pense être propagés par la France, nous avons une image singulière du Noir dans la culture européenne. Le texte de George Sadoul a déjà été publié sur notre site sous le titre « L’image du Noir dans l’instruction des Français au XXe siècle ».

Images noires la civilisationGeorges Sadoul : « Voici la conception du Nègre que [les] journaux veulent imposer aux enfants. Cette conception est celle que la bourgeoisie française a du Nègre »

“A l’état sauvage, c’est-à-dire avant d’être colonisé, le Nègre est un dangereux bandit. […] Le Nègre une fois pacifié a bien ses défauts. C’est un ivrogne fini. […] Le Nègre est aussi un serviteur effroyablement paresseux. Il faut le gourmander pour en obtenir quelque chose.

Mais il a ses qualités : le Nègre est un bouffon destiné à amuser les Blancs. C’est le fou des rois français. Et c’est sans doute parce que le Nègre est un bouffon que les seuls d’entre eux qui soient réellement toujours admis dans tous les salons français sont les grooms et les musiciens de jazz destinés à faire danser les élégants messieurs et dames. [Vous pouvez donc comprendre pourquoi les clowneries de Joséphine Baker n’ont jamais séduit les Noirs].

Le Nègre a d’autres qualités. On peut en faire un soldat. […] On voit en lisant ces journaux d’enfants destinés à faire de leurs lecteurs de parfaits impérialistes quelle est l’idée que la bourgeoisie française entend imposer de l’homme de couleur. […] ».

Présentation : Raphaël ADJOBI

TIRAILLEURS (un film de Laurent Vadepied avec la collaboration d’Omar Sy)

Tirailleurs affiche          Qui a dit que le passé colonial n’intéresse pas les Français au point d’entrer dans les manuels scolaires ? Tous ceux qui se mettent à trembler d’effroi ou à regarder ailleurs chaque fois que les jeunes sont invités à découvrir des pans méconnus de l’histoire de France impliquant les Africains-Français ont, à travers le succès du film Tirailleurs, l’occasion de réfléchir à ce besoin réel des Français. Nous formulons ici une prière : que ceux qui se considèrent comme les gardiens d’un temple national à préserver soient moins nombreux que les acteurs de la République ayant des idéaux à atteindre avec les jeunes générations. Une meilleure connaissance de notre passé commun doit être un devoir.

          Retenons tous que l’engagement d’Africains comme soldats au service de la France remonte aux premières implantations françaises en Afrique au XVIIIe siècle, précisément au Sénégal (Anthony Clayton, Histoire de l’armée française en Afrique, 1830-1962, Paris, Albin Michel, 1994). C’est d’ailleurs ce qui explique l’origine du mot Tirailleurs sénégalais même quand l’armée coloniale française englobera tous les combattants des territoires de l’Afrique coloniale française. Mais c’est officiellement en 1857 que le corps des Tirailleurs sénégalais est créé par un décret de Napoléon III. « Progressivement, à partir de 1859, les effectifs des Tirailleurs sénégalais deviennent plus importants pour aboutir à la création, en 1884, du premier régiment de Tirailleurs sénégalais, puis en 1892, à un second régiment de Tirailleurs » (Julien Fargettas, article La « Force noire » : mythes imaginaires et réalités in Des soldats noirs face au Reich, Puf, 2015). L’idée et la réalité d’une France noire – ou force noire – ne datent donc pas de 1914 : « dès 1870, des unités prussiennes et allemandes ont eu à combattre des troupes coloniales issues de l’empire français, nord-africaines et sénégalaises pour l’essentiel » (Johann Chapoutot, article Le nazisme et les Noirs : histoire d’un racisme spécifique in Des soldats noirs face au Reich, Puf, 2015).

          Cependant, indiscutablement, l’ampleur de l’engagement d’une force française d’Afrique sur le terrain européen en 1914 puis en 1940 n’a aucune commune mesure avec celle du XVIIIe ou du XIXe siècle. Cette fois, pour renforcer la contribution de ses colonies, la France recourt à une technique déjà pratiquée en Europe depuis le VIIIe siècle dans la traite des Slaves et quelques siècles plus tard pendant la traite des Africains : la rafle des populations. Cette vérité historique avait déjà été soulignée dans un précédent film aujourd’hui oublié : La victoire en chantant de Jean-Jacques Annaud (1976). Mais on constate, à la réaction du public stupéfait par la violence des premières images de Tirailleurs, qu’il n’était pas inutile de la rappeler. Oui, c’est la réalité qu’il faut avoir à l’esprit quand on parle de traite d’êtres humains, et notamment quand on parle de la traite ou déportation des Africains !

          Au-delà de la vie des soldats africains découvrant l’enfer des tranchées ainsi que la violence des combats avec des armes lourdes, le génie du réalisateur Mathieu Vadepied (avec la collaboration d’Omar Sy) réside incontestablement dans les dernières images qui questionnent tous les Français, ceux d’aujourd’hui comme ceux de demain. Désormais, en regardant l’Arc de Triomphe trônant dans Paris avec à ses pieds la tombe du soldat inconnu – Noir ? – chaque citoyen qui aura vu le film pensera à la contribution des Africains aux grands événements de l’Histoire de France.

          Tous les politiciens opportunistes qui avaient cru bon – une fois encore – drainer dans le sillage de leurs vociférations la France des ignorants contre le film en accusant Omar Sy de ne pas tenir compte de leur peau blanche qui les unit à d’autres populations d’Europe dont ils se sentent plus proches en toute circonstance, ceux-là doivent se trouver tout petits devant le grand intérêt des Français pour tous ces Français-Africains morts pour ce qui était leur « mère patrie ». Omar Sy a très bien fait de ne pas perdre son temps avec ces gens-là en les ignorant superbement.

Le point de vue de Laurent Veray, historien du cinéma :

          « Le film d’animation Adama de Simon Rouby (2015), un conte initiatique […] est, à ma connaissance, le premier film de fiction entièrement consacré à cette question des tirailleurs sénégalais pendant la Première Guerre mondiale, mais par le prisme d’un film d’animation et le regard d’un enfant. Depuis, il y a eu quelques documentaires à la télévision, un téléfilm aussi, mais au cinéma, il faut bien reconnaître que cette question avait été complètement ignorée. […] Ces questions de l’empire colonial français, des gens exploités durant ces périodes et dont les enfants, les petits-enfants participent de l’identité française, sont encore très fortes. […] Dans le domaine de l’imaginaire, dans le domaine culturel, parfois ces questions tardent [en d’autres termes, les autorités et les institutions comme l’Éducation nationale et les musées ne font rien pour instruire les populations sur ces questions]. Mathieu Vadepied a choisi le moment peut-être le plus propice pour faire son film. Quand je lis ses déclarations, on voit bien qu’il parle très souvent de portée politique de son film, plus que de questions historiques. Sans doute que les conditions de production étaient un peu plus difficiles, un peu longues [Tirailleurs a mis dix ans à se monter]. Ce qui a contribué à la concrétisation du projet, c’est sa rencontre avec Omar Sy. Il y a des producteurs, des gens qui ont participé à la réalisation de ce film, qui pensent qu’il peut jouer un rôle dans la société aujourd’hui. […] Il peut jouer un rôle dans la prise de conscience collective auprès du grand public de ces questions-là qui sont évidemment essentielles, fondamentales en termes de reconnaissance. Les troupes coloniales de l’époque ont été mobilisées pour se battre et défendre la « mère patrie ». Beaucoup de gens aujourd’hui l’ignorent. » (Extrait du site de France Culture).

Raphaël ADJOBI

Exposition photographique « Décadrage colonial » au Centre Georges Pompidou

Fabien Loris - encre 1932          Jusqu’au 27 février 2023, se tient au Centre Georges Pompidou une exposition photographique – intitulée Décadrage colonial – sur un pan de l’histoire coloniale de la France : celui de la réaction du mouvement surréaliste à l’exposition coloniale de 1931 à Paris.

          Comme l’intervenant de l’association La France noire le dit souvent à ses jeunes interlocuteurs lors de ses interventions dans les collèges et les lycées, on ne peut pas comprendre les images et les arguments esclavagistes, racialistes et colonialistes, si on ne prend pas en compte un fait primordial : celui que tous les Européens n’étaient pas esclavagistes, racialistes et colonialistes ! C’est en effet de la confrontation et du débat contradictoire que nous tenons les plus belles pages des bêtises du genre humain à travers la théorisation de l’humanité en races distinctes, celle de la nécessité d’acheter ou de vendre des humains, et enfin celle du devoir de civiliser l’Autre. C’est donc clairement à partir de la volonté de se justifier face à leurs adversaires qu’esclavagistes, racialistes et colonialistes ont modifié la pensée européenne et mondiale sur l’Autre.

Les Français de couleurs          Ce que l’on apprend essentiellement dans cette exposition du Centre Pompidou, c’est la dénonciation par le mouvement surréaliste de la politique impérialiste de la France par l’organisation d’une contre exposition intitulée « La vérité sur les colonies ». Combien de Français, combien de professeurs d’histoire le savaient-ils ? Et pourtant, « En 1931, lors de l’exposition coloniale de Vincennes, les surréalistes diffusent des tracts et dénoncent les répressions à l’égard des populations colonisées. Plusieurs numéros du Surréalisme au service de la révolution exposent leur vision radicalement critique de l’entreprise coloniale dans sa dimension tant économique qu’intellectuelle et culturelle » (le catalogue de l’exposition).

          Décadrage colonial montre donc un chapitre du combat du mouvement surréaliste et de son iconographie subversive (photographies, productions graphiques et photomontages militants) contre l’impérialisme français, tout en soulignant les rapports équivoques des photographies des premiers ethnologues – jusque là tenus sous le joug du puritanisme chrétien européen – qui font preuve d’un voyeurisme débridé sous le vocable d’« images exotiques ».

Tract mai 1931Raphaël ADJOBI

Les malheurs des filles de Thomas Jefferson (3e président des E.U)

Thomas Jefferson          Dans son édition de mars 1971, la revue Connaissance des arts avait publié un article sur la belle maison du troisième président des États-Unis, Thomas Jefferson, construite à Monticello, en Virginie, à 120 km de Washington. Une lectrice saisit alors l’occasion et envoya à la revue l’extrait suivant de «La République américaine» du R.P. Bruckberger (Paris 1958, p. 84-86) et permit ainsi au public de découvrir, dans le numéro suivant, une image singulière de la vie de cet homme d’État – même s’il s’agit en réalité de celle de ses descendantes.

          « Avec un sens extraordinaire des lois de la tragédie, la vie se charge parfois de donner une conclusion exemplaire à une destinée exemplaire. On sait ce qu’il advint de Saint-Just. Il monta lui-même sur l’échafaud où il avait d’abord envoyé Danton : la République de Sparte rejoignait dans le panier à son la République de Cocagne.

          Quant à Jefferson, l’épilogue tragique digne du Shakespeare le plus terrifiant, ne devait survenir qu’après sa mort. Je cite ici sans changer ou omettre un seul mot, un homme dont l’information, l’autorité et la conscience sont irrécusables. Il s’agit d’Alexandre Ross, canadien de nationalité et qui occupa des charges importantes dans son pays, et fut en plus l’ami personnel et homme de confiance d’Abraham Lincoln. Il écrit dans ses mémoires :Thomas Jefferson, l’auteur de la Déclaration d’indépendance, par une clause de son testament conféra la liberté à ses enfants naturels nés esclaves. Il le fit dans la mesure où le code d’esclavage de Virginie le lui permettait, suppléant au pouvoir qui lui manquait par une humble requête à la législature de Virginie de confirmer ses dispositions testamentaires et de donner à ces esclaves la permission de demeurer dans l’État où ils avaient leur parenté. Deux de ses filles, qu’il avait eues d’une de ses esclaves octavonnes, furent, après la mort de Jefferson, emmenées de Virginie à la Nouvelle-Orléans où elles furent vendues au marché d’esclaves pour 1500 dollars chacune et utilisées à des fins qu’on ne peut décemment rapporter. Ces deux malheureux enfants de l’auteur de la Déclaration d’indépendance étaient très blanches, leurs yeux étaient bleus et leurs chevelures longues et soyeuses étaient blondes. Toutes deux avaient une grande instruction et une parfaite éducation. La plus jeune des deux sœurs, s’enfuit de chez son maître et se suicida par noyade pour échapper aux horreurs de sa condition. Ce n’est pas sans une immense tristesse qu’on rencontre un tel fait dans l’histoire d’une nation…. Jefferson avait raison. On n’en a jamais fini de conquérir la liberté. La République selon son cœur serait une révolution permanente ».

 Deux remarques s’imposent :

1 – Afin de bien comprendre la volonté de l’auteur de souligner l’ampleur du racisme dans le coeur de certains Blancs, il est nécessaire de s’arrêter au sens du mot « Octavon ». Voici la définition des dictionnaires (ici le Larousse) : Personne issue de parents dont l’un est quarteron et l’autre un Blanc. Notez bien la distinction « quarteron » et « Blanc ». Qu’est-ce qu’un « Quarteron » ? Réponse : « Fils ou fille d’un Blanc et d’une mulâtresse (métisse) ou d’une Blanche et d’un mulâtre (métis) » (Le Robert). Dire qu’un métis n’est pas un Blanc, tout le monde comprend. Mais en distinguant « quarteron » et « Blanc », comme le font les dictionnaires, on arrive à la conclusion que le célèbre écrivain Alexandre Dumas et mes petits-enfants qui sont quarterons (un de leurs parents est métis) ne sont pas des Blancs.

En clair, un « octavon » (un des parents est quarteron) est une personne à la peau blanche née de deux parents à la peau blanche – comme les enfants de l’écrivain Alexandre Dumas ; mais on garde en mémoire que l’un des grand-parents est métis. En d’autres termes, vous êtes blanc de peau parce que vos deux parents sont blancs de peau, mais vous n’êtes pas Blanc parce que vous êtes un « octavon ». Selon les dictionnaires, si vous vous mariez, on dira que vous êtes marié avec une Blanche ; vous aurez alors compris par cette simple mention que vous n’êtes pas un Blanc, malgré votre peau blanche. A l’époque de Thomas Jefferson, vos enfants pouvaient être vendus ; car vous êtes un « esclave octavon ». Les petits-enfants du célèbre écrivain Alexandre Dumas pouvaient être vendus comme les filles de Thomas Jefferson ! Tous les Noirs français qui ont des arrière-petits-enfants octavons ne peuvent que trembler en lisant ce texte. Qu’ils retiennent avec Thomas Jefferson que la République doit être une révolution permanente pour que le racisme ne les rattrape pas.

Cheveux blonds 12 – Il est toujours plaisant d’entendre ou de lire les Blancs qui, tout en soulignant la blancheur de la peau de certaines personnes, y associent avec un grand soin les yeux bleus ainsi la chevelure blonde comme les marques suprêmes de la blanchité ou de la « race » blanche. C’est exactement ce préjugé qu’exprime l’auteur du texte en écrivant « Ces deux malheureux enfants […] étaient très blanches, leurs yeux étaient bleus et leurs chevelures longues et soyeuses étaient blondes ». Et pourtant, une chevelure blonde et des yeux bleues n’ont jamais été des marques exclusives et donc distinctives des Européens blancs !

Yeux bleus 4

Trois femmes aux yeux bleusRaphaël ADJOBI