« La France noire » a visité le Musée de l’histoire de l’immigration

Musée de l'immigration 3          Le vendredi 28 juillet, une petite équipe de La France noire s’est rendue à Paris pour visiter le Musée de l’histoire de l’immigration témoin de l’histoire de la population actuelle de la France. Et c’était très réjouissant de constater la fréquentation ininterrompue de l’exposition permanente qui y est présentée.

          Toute l’histoire de l’immigration européenne se découvre ici avec ses heures d’angoisse et d’incertitude dans les gares et les postes-frontières ; ses files d’attente, ses regroupements de femmes et d’hommes dont les regards reflètent la foi en une terre d’accueil pour eux et leurs enfants. Certaines photos montrent aussi celles et ceux qui arrivent endimanchés, portant leur valise en carton, comme sûrs de ne rien changer à leurs habitudes sous un ciel meilleur. En voyant la foule des visiteurs, on comprend aisément qu’il y a pour beaucoup un réel besoin de se reconnaître dans le passé de la France. D’ailleurs, depuis quatre ou cinq ans, ce sentiment était manifeste à travers les expositions proposées çà et là par des associations : une exposition sur l’immigration polonaise à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), une autre sur l’immigration italienne à Joigny (Yonne), et certainement d’autres ailleurs… Dans cette exposition du musée de la Porte Dorée – l’autre nom de l’institution – nos voisins belges, espagnols et italiens étaient les plus nombreux sur le sol français à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, malgré l’afflux des populations de l’Europe de l’Est (Hongrois, Polonais, Arméniens, Russes… ), les Italiens sont en tête de l’immigration (statistiques de 1931) et ne seront supplantés par les Portugais qu’à partir des années 1970 jusqu’en 2017. Mais force est de constater que si la France est reconnue comme le plus grand pays de l’immigration, cela tient à sa situation géographique couplée d’un fait historique sans précédent : la grande migration transatlantique des Européens vers les États-Unis, le Canada, les Caraïbes, l’Argentine et le Brésil à la fin du XIXe et au début du XXe siècle (environ 38 millions de personnes entre 1881 et 1914). La France était à l’époque l’un des grands lieux de passage des émigrants de l’Europe de l’Est ; et bien sûr, nombreux sont ceux qui y terminaient leur route.

          La façade du Musée de l’histoire de l’immigration ne laisse personne indifférent. Elle impressionne et interroge le visiteur par ses immenses sculptures rappelant les contrées lointaines et les voyages qui y menaient imaginés par les artistes du début du XXe siècle. Et à l’intérieur, en face de l’entrée principale, une immense salle laissée vide permet à chacun d’admirer les grandes fresques murales dans lesquelles les peuples et les animaux des colonies côtoient des images glorifiant la présence française sur tous les continents. Grâce aussi à la hauteur des plafonds des salles, tout ici respire l’assurance d’offrir quelque chose de grandiose, d’unique… la puissance et la grandeur de la France que l’exposition coloniale de 1931 a tenu à montrer ! Aussi, quand on visite une autre exposition ayant une autre thématique dans ce temple dédié à la gloire de notre passé colonial, on a le net sentiment que s’entrechoquent des histoires totalement différentes. En effet, faire de ce bâtiment le Musée de l’histoire de l’immigration en y réunissant l’immigration européenne ainsi que le passé colonial et esclavagiste de la France laisse apparaître quelque chose de détonnant.

          Tout le monde sait que les terres colonisées d’Afrique, d’Asie et des Amériques étaient considérées par la France comme siennes et donc n’appartenant pas à des autorités étrangères. Ces terres faisant partie de l’empire français étaient la France ! Les déplacements des populations à l’intérieur de la France ne peuvent par conséquent être assimilés à de l’immigration. D’ailleurs, le musée propose des cartes témoignant d’une « France à géométrie variable » dans le temps – qu’il serait plus simple et clair d’appeler une France à géographie variable. Au regard de ces cartes, aucun pays européen n’a appartenu à un moment donné à la France. Par conséquent, la question que certains visiteurs ne manqueront pas de se poser est celle-ci : à partir de quand les populations venant des contrées lointaines de la France peuvent-elles être considérées comme des immigrés ? Car, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas parler d’immigration à l’intérieur d’un même territoire (même composé de plusieurs îles) mais d’exode. Aussi, la déportation des Africains en métropole et dans les îles ne peut être considérée comme de l’immigration ; l’installation des Africains, des Maghrebins et des Asiatiques en métropole ne peut être prise comme de l’immigration avant plusieurs décennies après l’indépendance de leur terre de naissance – et cela pour des raisons que nos gouvernants n’ignorent pas*.

          En effet, parler d’immigration (le fait d’arriver en France) suppose forcément parler d’émigration (le fait de partir d’un pays étranger où l’on est né) avec la volonté personnelle de se réaliser ailleurs. Qu’importe les raisons qui justifient cette volonté. Or, les Africains déportés dans les îles françaises ne sont pas des immigrés puisque ce déplacement n’est pas le fait de leur volonté. Durant près d’un siècle – jusque dans les années 1960 et 1970 – les Africains arrivés en France métropolitaine par la volonté de l’État français pour accomplir des devoirs divers (guerres, reconstruction de la France, formation en vue de la gestion de ses biens dans les colonies…) ne peuvent être considérés comme des immigrés ! Par conséquent, ces populations déplacées par la volonté ou la politique de projets planifiés de la France n’ont pas à figurer dans un « musée de l’histoire de l’immigration ».

          Vivement donc un Musée de l’histoire coloniale de la France afin de rendre notre passé commun plus lisible. Sinon, il faudra trouver un autre terme pour désigner le mouvement des populations des colonies vers la métropole.

Raphaël ADJOBI

* Exemple, l’abolition de l’esclavage prononcée en 1848 s’est poursuivie par le travail forcé pendant près d’un siècle (jusqu’en 1946). Le musée souligne d’ailleurs cette situation de flottement au moment des indépendances à travers le cas d’un jeune Guinéen longtemps ballotté administrativement entre la France et la Guinée – pays apparu sur l’échiquier des nations en 1958.

Les couleurs du sang humain et l’invention du racisme (Réflexion)

Les couleurs du racisme          La division de l’humanité en races distinctes procède de deux conceptions complémentaires de l’être : l’une religieuse, et l’autre scientifique. Avec beaucoup de facilité, quand – à partir du XVe siècle – l’Européen a eu besoin de justifier ses crimes à l’égard des peuples lointains contre ceux qui les dénonçaient, il a puisé ses arguments dans la Bible qui était alors l’incontournable bréviaire de toutes les personnes reconnues et proclamées savantes. Ainsi, on qualifia les autochtones des Amériques de pré-adamites, et le mythe de Cham justifia le bannissement du Noir de l’humanité et sa condamnation au même régime que les Slaves déportés et soumis au travail forcé en Europe. A partir du XIXe siècle, se basant sur la théorie darwinienne semblant confirmer une évolution progressive de l’humanité depuis les origines, les esclavagistes et les colonialistes vont s’emparer d’une idée apparemment magnifique pour justifier ce qu’ils percevaient comme une vérité incontestable : le polygénisme. Selon eux, les êtres humains ont des ancêtres différents impliquant des différences biologiques. Ce qui expliquerait, disaient-ils, l’existence d’une hiérarchie au sein de l’humanité. En d’autres termes, pour ces savants, il y aurait parmi les grands groupes de populations de la terre une évidente corrélation entre leur couleur de peau et leur intelligence, et par voie de conséquence leur niveau dans les progrès techniques et leur degré de civilisation.

          Menée tambour battant par une population européenne baptisée blanche (physiquement, moralement, et symboliquement pure), l’institution de la notion de race parmi les humains s’appuyant sur l’apparente diversité des êtres permet de disserter sur ce que les humains portent en eux ; et cela pour justifier la couleur de leur peau. Pour les racialistes, la différence lisible des êtres (couleurs différentes) est l’expression de la différence de leurs sangs aux propriétés différentes parce que d’origine différente. Ainsi dit, la hiérarchisation des couleurs de peau correspondrait, selon eux, à une hiérarchisation des groupes sanguins déterminés par les gênes qu’ils contiennent. Heureusement, les connaissances scientifiques ne sont pas immuables. Leurs progrès vont montrer que la division des êtres humains en races distinctes – au regard de la couleur de la peau – est sans doute le plus gros mensonge ayant effroyablement impacté l’histoire de l’humanité. Le suprématisme blanc, ou tout autre suprématisme, n’a aucun fondement scientifique ! C’est plutôt un fanatisme qui laisse croire que l’amour de soi peut être élevé au rang de religion.

          Aujourd’hui, tous les scientifiques conviennent que la couleur de la peau et la taille des individus ne sont que des apparences montrant la diversité d’un même être humain dans des contrées et sous des cieux différents. Au-delà de ces différences physiques lisibles, la réalité profonde est tout autre, disent-ils. En effet, au début du XXe siècle, les recherches scientifiques – menées majoritairement par des Blancs – ont démontré que toutes les personnes qualifiées de blanches et placées au sommet de la pyramide des êtres humains peuvent être classées en quatre catégorie de groupes sanguins déterminés par les gênes : A, B, AB, et O. Puis très vite, ces mêmes chercheurs montrent que les mêmes catégories de groupes sanguins se rencontrent chez les personnes qualifiées de noires, de jaunes et de rouges. Conclusion de la science : le sang n’a pas de couleur ! Tous les êtres humains de la terre, quelle que soit leur couleur de peau, véhiculent l’un des quatre sangs avec leurs gênes. Le vrai visage du racisme reviendrait donc à hiérarchiser les quatre groupes sanguins, selon un critère à inventer. Ainsi, tous les Noirs, Blancs, Jaunes, Rouges qui sont du même groupe sanguin – exemple le groupe AB – pourraient se déclarer des êtres supérieurs à tous les Noirs, Blancs, Jaunes et Rouges des groupes A, B ou O. Les suprématistes seraient alors de toutes les couleurs !

Raphaël ADJOBI

Paris et les esclaves africains au XVIIIe siècle (lecture et analyse de l’article de Miranda Spieler – « Les Mondes de l’esclavage » – Seuil)

Eslaves africains au XVIIIe S          Les travaux de recherche concernant la vie des esclaves en métropole présentent généralement Paris comme une oasis de liberté. Dans l’esprit de tous ceux qui, comme nous, se passionnent pour le passé esclavagiste de la France, ces travaux ont laissé l’image d’un Paris où la liberté tend les bras à l’esclave arrivant des colonies avec son maître. Il est souvent question d’esclave ayant fui pour contester son statut devant un tribunal et ayant obtenu gain de cause. En effet, durant la première moitié du XVIIIe siècle, le tribunal de l’Amirauté (marine militaire) de Paris, s’appuyant sur l’édit du 13 juillet 1315 – renvoyant à la traite des Slaves – selon lequel « Nul n’est esclave en France »*, accordait systématiquement la liberté aux plaignants depuis qu’à partir du XVIIe siècle la France participait à la déportation des Africains vers ses colonies des Amériques. Par ailleurs, à deux reprises, en 1716 et en 1738, « le parlement de Paris refusa d’enregistrer les décrets royaux qui visaient à surveiller la venue d’esclaves en France et à en réduire le nombre ». Paris semblait alors la capitale européenne de l’anti-esclavagisme, selon Miranda Spieler. Mais elle note que « les historiens qui se sont intéressés aux esclaves à Paris ont eu tendance à se concentrer sur […] les jugements de liberté pour la période allant de 1738 à 1770 […] et sur les déclarations des personnes de couleur (faites) par leurs maîtres » pour laisser croire que ces esclaves africains menaient une vie paisible dans Paris. Or, ces deux sortes de documents émanent de la même source : l’Amirauté de Paris. Et le travail d’enquête de la chercheuse américaine montre que cette peinture est loin de la réalité.

Apparition de la police des Noirs dans le paysage français

          Il convient de retenir que les esclaves africains ne représentaient qu’une toute petite minorité de la population et étaient concentrés essentiellement dans les quartiers aisés de la capitale où vivaient leurs maîtres. Cependant, ils étaient visibles ! Ceci explique sans doute le changement radical du visage de Paris, d’un point de vue juridique, à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle ; un visage de chasse à l’homme que les historiens n’ont jamais souligné avec force. En effet, « en 1777 et 1778, une série d’ordonnances interdit l’entrée du royaume aux noirs et gens de couleur, obligea les gens de couleur de Paris à se déclarer auprès de la police, et prohiba les mariages mixtes ». La police des Noirs était née ! Dès lors, le sort de ceux-ci était entré dans une grande turbulence. Malheureusement, les historiens n’ont souvent retenu que l’aspect sécuritaire des mesures. Ils n’ont pas vu qu’en réalité, les nobles et les officiers royaux ne respectaient pas la nouvelle législation. « Traiter la loi par l’indifférence et la défier avec impunité était un signe d’appartenance à un statut social élevé dans la France de l’Ancien Régime »… et dans les siècles qui suivront. On continuait donc à faire entrer de jeunes esclaves noirs dans le royaume, et on prenait soin de ne pas les déclarer. Et quand un esclave n’était pas obéissant ou prenait la fuite, ces riches personnes soudoyaient des policiers pour les capturer et les renvoyer dans les colonies – comme en exécution des ordres du roi. Vous pouvez donc comprendre que tout un système d’enlèvement d’êtres humains a été mis en place et a touché même les esclaves qui avaient gagné leur procès – quand ils n’avaient pas été déjà enlevés avant le début du procès.

          Pour bien comprendre cette réalité de la vie parisienne que menaient les esclaves africains, Miranda Spieler a combiné les sources de l’Amirauté avec les registres de la police. Ce que personne n’a fait avant elle. Et qu’a-t-elle constaté ? « Les mêmes personnes qui obtiennent leur liberté dans les registres du tribunal de l’Amirauté apparaissent au même moment dans ceux de la police comme victimes d’arrestation arbitraire et de relégation ». Ce qui veut clairement dire, conclut-elle, qu’on a tort de présenter les esclaves à Paris « comme formant une communauté d’hommes et de femmes qui accédaient à la liberté et restaient dans la ville pour travailler, se marier et fonder une famille ». Bien au contraire, ajoute-t-elle, dans cette ville, les esclaves africains étaient « des individus traqués qui ne pouvaient pas s’y établir pour de bon ». Pour bien imaginer le visage de la France du XVIIIe siècle, il convient donc de prendre en compte « la violence à l’œuvre dans la disparition des esclaves et les modalités de leur éloignement ».

Les monde de l'esclavage          On ne le répétera jamais assez : en histoire, il convient de boire à plusieurs sources ; et même varier le statut des chercheurs : les personnes appartenant aux populations dont on parle, les étrangers, les femmes… qui souvent osent ou proposent des méthodes différentes.

*Le texte du roi dit ceci précisément : « Comme selon le droit de nature, chacun doit naître franc. [….] (Au regard) des usages ou coutumes qui ont été introduites et conservées dans notre royaume depuis les temps anciens, par délibération de notre grand Conseil (nous) avons ordonné et ordonnons que […] par tout notre royaume […] (les) servitudes soient ramenées à franchise ». Or, la traite des Slaves et les condamnations aux galères ont perpétué l’esclavage des Blancs jusqu’au milieu du XVIIIe siècle (Alexandre Skirda, La traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle).

Lecture et analyse de Raphaël ADJOBI

La fabrique du Noir dans la conscience européenne

Après un travail minutieux à partir des bandes dessinées américaines et européennes sur deux siècles (XIXe et XXe), Fredrik Strömberg (Images noires, PLG) distingue « au moins sept différents stéréotypes basiques de Noirs dans les histoires visant principalement le public blanc » ; en d’autres termes des histoires pour instruire les Blancs tout en les amusant. Et c’est la répétition de ces stéréotypes qui a forgé pour longtemps dans l’esprit de ceux-ci l’image qu’ils ont majoritairement des Noirs aujourd’hui.

Images noires les indigènesStéréotype n° 1 : L’indigène : C’est « la description peu flatteuse des natifs d’Afrique comme des sauvages infantiles, à la fois stupides et dangereux ». C’est cette image de l’Africain que véhiculent par exemple les BD Tarzan, Zembla, Akim, Tintin au Congo

Stéréotype n° 2 : L’« oncle Tom » : C’est « l’éternel soumis, humble et magnanime, qui ne remet jamais en question la supériorité de la classe blanche dominante ». Nous signalons à ceux qui ne le sauraient pas que « Son nom vient de la lecture populaire traditionnelle, même si quelque peu incorrecte, du personnage éponyme dans le roman d’Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom ».

Stéréotype n° 3 : Le coon : C’est la représentation du Noir comme « un chenapan comique connu pour ses tours espiègles et ses distorsions linguistiques » ; en d’autres termes un jeune voyou (petit nègre?) adepte du langage dit « petit nègre ». Remarque : retenez que ce langage est inventé par les Blancs eux-mêmes parce qu’ils croyaient naïvement qu’en vidant leur langue des tournures qu’ils jugeaient complexes – donc en appauvrissant leur langue – ils se faisaient mieux comprendre des « sauvages ». Or, on retient ce qui est enseigné ou montré.

Stéréotype n° 4 : le piccaninny : Ce stéréotype est « une version enfantine du coon qui se laisse souvent emporter par son imagination et par son amusant enthousiasme débordant ».

Stéréotype n°5 : Le mulâtre ou la mulâtresse tragique : « Particulièrement courant comme sujet de film : (il s’agit d’) une personne (le plus souvent de sexe féminin) sexuellement déchirée entre le monde des Noirs et celui des Blancs ; sa nature sensuelle faisant d’elle un objet acceptable du désir blanc tandis que son héritage noir la condamne à un destin tragique ». Remarque : ce rôle est souvent tenue par une femme métisse, ou une blanche ayant un(e) aïeul(e) noir(e).

Images noires 2 mammysSixième stéréotype : la mammy : Il s’agit d’ « une sorte d’oncle Tom au féminin, dotée d’un corps vaste, ingrat et asexué et d’une loyauté sans faille vis-à-vis de la maisonnée blanche pour laquelle elle travaille ».

Septième stéréotype : le buck – C’est « un mauvais nègre, fort, violent et à l’esprit rebelle, qui fonctionne le plus souvent comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire ».

Bien évidemment, comme le fait remarquer Fredrik Strömberg, ces stéréotypes entretiennent avec eux certains personnages de bande dessinée que le lecteur peu aisément retrouver dans ses souvenirs. C’est ce lien étroit entre images filmiques et images dessinées qui permet à tout le monde – Blancs et Noirs, citadins ou gens de la campagne – de reconnaître ces stéréotypes. De toute évidence certaines ont été inventées par les Américains. Une mondialisation de l’image du Noir essentiellement fabriquée par la culture américaine donc. Et quand on ajoute à cela, les stéréotypes que Georges Sadoul (1904 – 1967) pense être propagés par la France, nous avons une image singulière du Noir dans la culture européenne. Le texte de George Sadoul a déjà été publié sur notre site sous le titre « L’image du Noir dans l’instruction des Français au XXe siècle ».

Images noires la civilisationGeorges Sadoul : « Voici la conception du Nègre que [les] journaux veulent imposer aux enfants. Cette conception est celle que la bourgeoisie française a du Nègre »

“A l’état sauvage, c’est-à-dire avant d’être colonisé, le Nègre est un dangereux bandit. […] Le Nègre une fois pacifié a bien ses défauts. C’est un ivrogne fini. […] Le Nègre est aussi un serviteur effroyablement paresseux. Il faut le gourmander pour en obtenir quelque chose.

Mais il a ses qualités : le Nègre est un bouffon destiné à amuser les Blancs. C’est le fou des rois français. Et c’est sans doute parce que le Nègre est un bouffon que les seuls d’entre eux qui soient réellement toujours admis dans tous les salons français sont les grooms et les musiciens de jazz destinés à faire danser les élégants messieurs et dames. [Vous pouvez donc comprendre pourquoi les clowneries de Joséphine Baker n’ont jamais séduit les Noirs].

Le Nègre a d’autres qualités. On peut en faire un soldat. […] On voit en lisant ces journaux d’enfants destinés à faire de leurs lecteurs de parfaits impérialistes quelle est l’idée que la bourgeoisie française entend imposer de l’homme de couleur. […] ».

Présentation : Raphaël ADJOBI

TIRAILLEURS (un film de Laurent Vadepied avec la collaboration d’Omar Sy)

Tirailleurs affiche          Qui a dit que le passé colonial n’intéresse pas les Français au point d’entrer dans les manuels scolaires ? Tous ceux qui se mettent à trembler d’effroi ou à regarder ailleurs chaque fois que les jeunes sont invités à découvrir des pans méconnus de l’histoire de France impliquant les Africains-Français ont, à travers le succès du film Tirailleurs, l’occasion de réfléchir à ce besoin réel des Français. Nous formulons ici une prière : que ceux qui se considèrent comme les gardiens d’un temple national à préserver soient moins nombreux que les acteurs de la République ayant des idéaux à atteindre avec les jeunes générations. Une meilleure connaissance de notre passé commun doit être un devoir.

          Retenons tous que l’engagement d’Africains comme soldats au service de la France remonte aux premières implantations françaises en Afrique au XVIIIe siècle, précisément au Sénégal (Anthony Clayton, Histoire de l’armée française en Afrique, 1830-1962, Paris, Albin Michel, 1994). C’est d’ailleurs ce qui explique l’origine du mot Tirailleurs sénégalais même quand l’armée coloniale française englobera tous les combattants des territoires de l’Afrique coloniale française. Mais c’est officiellement en 1857 que le corps des Tirailleurs sénégalais est créé par un décret de Napoléon III. « Progressivement, à partir de 1859, les effectifs des Tirailleurs sénégalais deviennent plus importants pour aboutir à la création, en 1884, du premier régiment de Tirailleurs sénégalais, puis en 1892, à un second régiment de Tirailleurs » (Julien Fargettas, article La « Force noire » : mythes imaginaires et réalités in Des soldats noirs face au Reich, Puf, 2015). L’idée et la réalité d’une France noire – ou force noire – ne datent donc pas de 1914 : « dès 1870, des unités prussiennes et allemandes ont eu à combattre des troupes coloniales issues de l’empire français, nord-africaines et sénégalaises pour l’essentiel » (Johann Chapoutot, article Le nazisme et les Noirs : histoire d’un racisme spécifique in Des soldats noirs face au Reich, Puf, 2015).

          Cependant, indiscutablement, l’ampleur de l’engagement d’une force française d’Afrique sur le terrain européen en 1914 puis en 1940 n’a aucune commune mesure avec celle du XVIIIe ou du XIXe siècle. Cette fois, pour renforcer la contribution de ses colonies, la France recourt à une technique déjà pratiquée en Europe depuis le VIIIe siècle dans la traite des Slaves et quelques siècles plus tard pendant la traite des Africains : la rafle des populations. Cette vérité historique avait déjà été soulignée dans un précédent film aujourd’hui oublié : La victoire en chantant de Jean-Jacques Annaud (1976). Mais on constate, à la réaction du public stupéfait par la violence des premières images de Tirailleurs, qu’il n’était pas inutile de la rappeler. Oui, c’est la réalité qu’il faut avoir à l’esprit quand on parle de traite d’êtres humains, et notamment quand on parle de la traite ou déportation des Africains !

          Au-delà de la vie des soldats africains découvrant l’enfer des tranchées ainsi que la violence des combats avec des armes lourdes, le génie du réalisateur Mathieu Vadepied (avec la collaboration d’Omar Sy) réside incontestablement dans les dernières images qui questionnent tous les Français, ceux d’aujourd’hui comme ceux de demain. Désormais, en regardant l’Arc de Triomphe trônant dans Paris avec à ses pieds la tombe du soldat inconnu – Noir ? – chaque citoyen qui aura vu le film pensera à la contribution des Africains aux grands événements de l’Histoire de France.

          Tous les politiciens opportunistes qui avaient cru bon – une fois encore – drainer dans le sillage de leurs vociférations la France des ignorants contre le film en accusant Omar Sy de ne pas tenir compte de leur peau blanche qui les unit à d’autres populations d’Europe dont ils se sentent plus proches en toute circonstance, ceux-là doivent se trouver tout petits devant le grand intérêt des Français pour tous ces Français-Africains morts pour ce qui était leur « mère patrie ». Omar Sy a très bien fait de ne pas perdre son temps avec ces gens-là en les ignorant superbement.

Le point de vue de Laurent Veray, historien du cinéma :

          « Le film d’animation Adama de Simon Rouby (2015), un conte initiatique […] est, à ma connaissance, le premier film de fiction entièrement consacré à cette question des tirailleurs sénégalais pendant la Première Guerre mondiale, mais par le prisme d’un film d’animation et le regard d’un enfant. Depuis, il y a eu quelques documentaires à la télévision, un téléfilm aussi, mais au cinéma, il faut bien reconnaître que cette question avait été complètement ignorée. […] Ces questions de l’empire colonial français, des gens exploités durant ces périodes et dont les enfants, les petits-enfants participent de l’identité française, sont encore très fortes. […] Dans le domaine de l’imaginaire, dans le domaine culturel, parfois ces questions tardent [en d’autres termes, les autorités et les institutions comme l’Éducation nationale et les musées ne font rien pour instruire les populations sur ces questions]. Mathieu Vadepied a choisi le moment peut-être le plus propice pour faire son film. Quand je lis ses déclarations, on voit bien qu’il parle très souvent de portée politique de son film, plus que de questions historiques. Sans doute que les conditions de production étaient un peu plus difficiles, un peu longues [Tirailleurs a mis dix ans à se monter]. Ce qui a contribué à la concrétisation du projet, c’est sa rencontre avec Omar Sy. Il y a des producteurs, des gens qui ont participé à la réalisation de ce film, qui pensent qu’il peut jouer un rôle dans la société aujourd’hui. […] Il peut jouer un rôle dans la prise de conscience collective auprès du grand public de ces questions-là qui sont évidemment essentielles, fondamentales en termes de reconnaissance. Les troupes coloniales de l’époque ont été mobilisées pour se battre et défendre la « mère patrie ». Beaucoup de gens aujourd’hui l’ignorent. » (Extrait du site de France Culture).

Raphaël ADJOBI

Exposition photographique « Décadrage colonial » au Centre Georges Pompidou

Fabien Loris - encre 1932          Jusqu’au 27 février 2023, se tient au Centre Georges Pompidou une exposition photographique – intitulée Décadrage colonial – sur un pan de l’histoire coloniale de la France : celui de la réaction du mouvement surréaliste à l’exposition coloniale de 1931 à Paris.

          Comme l’intervenant de l’association La France noire le dit souvent à ses jeunes interlocuteurs lors de ses interventions dans les collèges et les lycées, on ne peut pas comprendre les images et les arguments esclavagistes, racialistes et colonialistes, si on ne prend pas en compte un fait primordial : celui que tous les Européens n’étaient pas esclavagistes, racialistes et colonialistes ! C’est en effet de la confrontation et du débat contradictoire que nous tenons les plus belles pages des bêtises du genre humain à travers la théorisation de l’humanité en races distinctes, celle de la nécessité d’acheter ou de vendre des humains, et enfin celle du devoir de civiliser l’Autre. C’est donc clairement à partir de la volonté de se justifier face à leurs adversaires qu’esclavagistes, racialistes et colonialistes ont modifié la pensée européenne et mondiale sur l’Autre.

Les Français de couleurs          Ce que l’on apprend essentiellement dans cette exposition du Centre Pompidou, c’est la dénonciation par le mouvement surréaliste de la politique impérialiste de la France par l’organisation d’une contre exposition intitulée « La vérité sur les colonies ». Combien de Français, combien de professeurs d’histoire le savaient-ils ? Et pourtant, « En 1931, lors de l’exposition coloniale de Vincennes, les surréalistes diffusent des tracts et dénoncent les répressions à l’égard des populations colonisées. Plusieurs numéros du Surréalisme au service de la révolution exposent leur vision radicalement critique de l’entreprise coloniale dans sa dimension tant économique qu’intellectuelle et culturelle » (le catalogue de l’exposition).

          Décadrage colonial montre donc un chapitre du combat du mouvement surréaliste et de son iconographie subversive (photographies, productions graphiques et photomontages militants) contre l’impérialisme français, tout en soulignant les rapports équivoques des photographies des premiers ethnologues – jusque là tenus sous le joug du puritanisme chrétien européen – qui font preuve d’un voyeurisme débridé sous le vocable d’« images exotiques ».

Tract mai 1931Raphaël ADJOBI

Les malheurs des filles de Thomas Jefferson (3e président des E.U)

Thomas Jefferson          Dans son édition de mars 1971, la revue Connaissance des arts avait publié un article sur la belle maison du troisième président des États-Unis, Thomas Jefferson, construite à Monticello, en Virginie, à 120 km de Washington. Une lectrice saisit alors l’occasion et envoya à la revue l’extrait suivant de «La République américaine» du R.P. Bruckberger (Paris 1958, p. 84-86) et permit ainsi au public de découvrir, dans le numéro suivant, une image singulière de la vie de cet homme d’État – même s’il s’agit en réalité de celle de ses descendantes.

          « Avec un sens extraordinaire des lois de la tragédie, la vie se charge parfois de donner une conclusion exemplaire à une destinée exemplaire. On sait ce qu’il advint de Saint-Just. Il monta lui-même sur l’échafaud où il avait d’abord envoyé Danton : la République de Sparte rejoignait dans le panier à son la République de Cocagne.

          Quant à Jefferson, l’épilogue tragique digne du Shakespeare le plus terrifiant, ne devait survenir qu’après sa mort. Je cite ici sans changer ou omettre un seul mot, un homme dont l’information, l’autorité et la conscience sont irrécusables. Il s’agit d’Alexandre Ross, canadien de nationalité et qui occupa des charges importantes dans son pays, et fut en plus l’ami personnel et homme de confiance d’Abraham Lincoln. Il écrit dans ses mémoires :Thomas Jefferson, l’auteur de la Déclaration d’indépendance, par une clause de son testament conféra la liberté à ses enfants naturels nés esclaves. Il le fit dans la mesure où le code d’esclavage de Virginie le lui permettait, suppléant au pouvoir qui lui manquait par une humble requête à la législature de Virginie de confirmer ses dispositions testamentaires et de donner à ces esclaves la permission de demeurer dans l’État où ils avaient leur parenté. Deux de ses filles, qu’il avait eues d’une de ses esclaves octavonnes, furent, après la mort de Jefferson, emmenées de Virginie à la Nouvelle-Orléans où elles furent vendues au marché d’esclaves pour 1500 dollars chacune et utilisées à des fins qu’on ne peut décemment rapporter. Ces deux malheureux enfants de l’auteur de la Déclaration d’indépendance étaient très blanches, leurs yeux étaient bleus et leurs chevelures longues et soyeuses étaient blondes. Toutes deux avaient une grande instruction et une parfaite éducation. La plus jeune des deux sœurs, s’enfuit de chez son maître et se suicida par noyade pour échapper aux horreurs de sa condition. Ce n’est pas sans une immense tristesse qu’on rencontre un tel fait dans l’histoire d’une nation…. Jefferson avait raison. On n’en a jamais fini de conquérir la liberté. La République selon son cœur serait une révolution permanente ».

 Deux remarques s’imposent :

1 – Afin de bien comprendre la volonté de l’auteur de souligner l’ampleur du racisme dans le coeur de certains Blancs, il est nécessaire de s’arrêter au sens du mot « Octavon ». Voici la définition des dictionnaires (ici le Larousse) : Personne issue de parents dont l’un est quarteron et l’autre un Blanc. Notez bien la distinction « quarteron » et « Blanc ». Qu’est-ce qu’un « Quarteron » ? Réponse : « Fils ou fille d’un Blanc et d’une mulâtresse (métisse) ou d’une Blanche et d’un mulâtre (métis) » (Le Robert). Dire qu’un métis n’est pas un Blanc, tout le monde comprend. Mais en distinguant « quarteron » et « Blanc », comme le font les dictionnaires, on arrive à la conclusion que le célèbre écrivain Alexandre Dumas et mes petits-enfants qui sont quarterons (un de leurs parents est métis) ne sont pas des Blancs.

En clair, un « octavon » (un des parents est quarteron) est une personne à la peau blanche née de deux parents à la peau blanche – comme les enfants de l’écrivain Alexandre Dumas ; mais on garde en mémoire que l’un des grand-parents est métis. En d’autres termes, vous êtes blanc de peau parce que vos deux parents sont blancs de peau, mais vous n’êtes pas Blanc parce que vous êtes un « octavon ». Selon les dictionnaires, si vous vous mariez, on dira que vous êtes marié avec une Blanche ; vous aurez alors compris par cette simple mention que vous n’êtes pas un Blanc, malgré votre peau blanche. A l’époque de Thomas Jefferson, vos enfants pouvaient être vendus ; car vous êtes un « esclave octavon ». Les petits-enfants du célèbre écrivain Alexandre Dumas pouvaient être vendus comme les filles de Thomas Jefferson ! Tous les Noirs français qui ont des arrière-petits-enfants octavons ne peuvent que trembler en lisant ce texte. Qu’ils retiennent avec Thomas Jefferson que la République doit être une révolution permanente pour que le racisme ne les rattrape pas.

Cheveux blonds 12 – Il est toujours plaisant d’entendre ou de lire les Blancs qui, tout en soulignant la blancheur de la peau de certaines personnes, y associent avec un grand soin les yeux bleus ainsi la chevelure blonde comme les marques suprêmes de la blanchité ou de la « race » blanche. C’est exactement ce préjugé qu’exprime l’auteur du texte en écrivant « Ces deux malheureux enfants […] étaient très blanches, leurs yeux étaient bleus et leurs chevelures longues et soyeuses étaient blondes ». Et pourtant, une chevelure blonde et des yeux bleues n’ont jamais été des marques exclusives et donc distinctives des Européens blancs !

Yeux bleus 4

Trois femmes aux yeux bleusRaphaël ADJOBI

Black Far West : une contre-histoire de l’Ouest américain

Cow-boys          Tous ceux qui ont vu l’intégralité du documentaire Black Far West, le samedi 15 octobre 2022 sur la chaîne Arte, ont pu entendre l’un des derniers intervenants – un Blanc – dire de manière claire et nette que « chaque génération doit réécrire son histoire. L’histoire ne change pas ; mais notre perception de l’histoire change. Ce que nous choisissons d’inclure ou d’exclure diffère de génération en génération ». Et un autre intervenant, un Noir, a ajouté : « Nous voulons tous la vérité ; mais peu de gens veulent entendre la vérité. Beaucoup de gens ne veulent entendre que ce qui les met à l’aise. Ainsi, mettent-ils de côté les choses qui les mettent mal à l’aise. On aime que les gens nous disent qu’on a raison. On n’aime pas que l’on nous dise qu’on a tort ».

          Nous pourrions arrêter là l’analyse du documentaire et dire qu’il appartient à chacun d’interroger sa conscience par rapport à ce qu’il entend régulièrement raconter autour de lui ou dans les manuels scolaires concernant l’histoire de son pays. Oui, chacun peut continuer à vivre avec ce qu’il retient ou pas comme leçon du documentaire. Cependant notre but étant d’instruire la jeunesse qui n’est nullement responsable de ce que ses aïeux ont fait, nous tenons tout de même à ce qu’elle sache que la jouissance insolente ou la perpétuation sans vergogne de certains héritages la rendrait complice du crime ou du mensonge qui leur est attaché. Notre ferme intention est donc de préserver cette jeunesse d’un récit erroné qu’elle pourrait véhiculer sans scrupule pour nourrir plus tard des discours politiques méprisants clamant que certains parmi nous n’ont pas d’histoire. Oui, celui qui affirme que l’Autre n’a pas d’histoire n’a pas d’estime pour lui. Et pendant trop longtemps, c’est ce que les États-Unis d’Amériques – et d’autres pays aussi – ont raconté à leurs citoyens et au monde entier.

Le cavalier solitaire          Il apparaît clairement dans Black Far West que les héros blancs popularisés par le cinéma et qui constituent la culture des parents des jeunes collégiens, lycéens, et étudiants d’aujourd’hui étaient en fait des Noirs qui se sont illustrés dans les Amériques. C’est donc toute une narration de plus d’un siècle, tout un imaginaire construit sur le mensonge qui s’écroule pour les plus de 50 ans. Ce documentaire est l’histoire de l’Amérique dans laquelle Blancs, Noirs et autochtones dit Amérindiens occupent pleinement leur place ; alors que jusque-là les Blancs (visages pâles) occupaient toutes la place face aux Amérindiens (peau rouge) considérés comme des sauvages, le mal dont il fallait triompher. Le chaînon oublié dans le récit de la conquête de l’Ouest américain était donc le Noir. Et c’est sur leur contribution à l’histoire des État-Unis d’Amérique que ce documentaire met l’accent.

Le mythe des héros blancs de la conquête de l’Ouest

Cow-boy James Bakeworth          Quelle désillusion pour les adultes de plus de 40 ou 50 ans de découvrir que l’histoire de Davy Crockett qui a bercé leurs années télé en noir et blanc n’est rien d’autre que celle du métis Américain James Bakeworth (1798 – 1866) qui avait trouvé refuge chez les Amérindiens et combattu à leurs côtés avant de servir dans l’armée fédérale contre eux. Ses prouesses racontées dans son autobiographie parue en 1854 n’ont pas été jugées dignes d’entrer dans l’histoire. La vie de Davy Crockett, nourrie sans doute de celle de J. Bakeworth, si. En effet, au début du cinéma jusqu’à la fin du XXe siècle, pour être un héros, il fallait être blanc. Quelle désillusion d’apprendre que le héros blanc du film Le Justicier du Far West, ressemblant beaucoup à Zoro, n’est en fait que le blanchiment de l’histoire du plus grand Sheriff (adjoint) du Far West américain qui est un Noir. Il avait un cheval blanc et se déguisait souvent en cow-boy (métier méprisé exercé majoritairement au départ par des Noirs) pour approcher les criminels qu’il voulait arrêter. Les prouesses de Bass Reeves – car c’est de lui qu’il s’agit – ont inspiré des films comme Le shérif est en prison (une parodie du Far West) ou encore The Lone Ranger (de Gore Verbinski) – le cavalier solitaire qui va inspirer bien de mythes jusqu’aux récits des bandes dessinées. Quelle désillusion de découvrir que le métier de cow-boy, idéalisé et popularisé par le cinéma, est né avec les esclaves noirs qui s’occupaient des troupeaux. On les appelait « garçon » (boy) pour ne pas avoir à les appeler par leur nom !

Cow-boy - Mary Fields          Quant au récit de la fameuse conquête de l’Ouest qui a laissé croire au monde entier que les Européens ont dû déployer des prouesses pour venir à bout d’un univers sauvage, le documentaire dit clairement que c’est là encore un mythe monté de toutes pièces et popularisé par les films hollywoodiens. La réalité est que les Noirs – les Buffalo Soldiers (honorés par Bob Marley dans une de ses chansons) – ont servi de bras armé au gouvernement fédéral pour arracher aux Amérindiens leurs terres et les donner aux Blancs. A partir d’avril 1889, ceux-ci n’ont eu qu’à se ruer sur le butin pour devenir propriétaires ; et cela dans une mise en scène théâtrale ! Voilà donc pulvérisé le mythe de la conquête de l’Ouest par les Blancs !

          N’est-ce pas vrai que la vérité finit toujours par triompher ? Terminons donc avec cette réflexion de David Grann tirée de son livre La note américaine : « L’histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clef du mystère depuis le début ».

Raphaël ADJOBI

* Toutes les images sont de la revue Télérama

Marronnage : l’art de briser ses chaînes

Marronnage tableaux double          Durant tout l’été 2022, jusqu’au 24 septembre, La Maison de l’Amérique latine – 217, boulevard Saint-Germain (Paris 7e) – a abrité une exposition sur l’art produit par les Africains déportés dans les Amériques et qui ont réussi à fuir le travail forcé imposé par les esclavagistes du Suriname et de la Guyane française pour constituer des villages dans la forêt amazonienne.

Marronnage peignes série          «Ils ont réinventé leur liberté, et même tenté de renverser l’ordre colonial. Entre le milieu du XVIIe siècle et la fin du XVIIIe siècle, six communautés se sont ainsi successivement fondées par marronnage : Saamaka, Dyuka, Paamaka, Boni/Aluku, Matawaï et Kwinti. Engagés dans des combats contre l’armée hollandaise, ces peuples ont su dès 1760 imposer des traités pour faire reconnaître leur souveraineté» disait le texte présentant l’exposition qui laisse clairement comprendre que les héros noirs pour la liberté ne sont pas seulement Haïtiens mais de tous les coins et recoins des Amériques. Le marronnage est en effet inhérent à toutes les sociétés qui furent soumises à la traite négrière et à l’esclavage. L’aire de son développement inclut donc toute la Caraïbe* et quasiment toute l’Amérique du sud où l’on célèbre aujourd’hui les anciens quilombos du Brésil et les palenques de l’Amérique dite hispanophone ; des termes qui renvoient à des villages d’Africains libres. On trouve aussi des traces du marronnage en Amérique du nord, aux États-Unis évidemment. Et concernant les marrons du Suriname et de la Guyane française, le texte ajoute : «La paix revenue, un siècle plus tard, avec le plaisir de créer, naît sous leurs doigts l’amour du beau, de la grâce».

Marronnage La chaise-fauteuil          En effet, cette belle exposition montrait ces deux pans de l’histoire de ces Africains marrons, c’est-à-dire qui ont réussi à fuir la servitude à laquelle ils étaient destinés. La première partie était faite d’images de la vie quotidienne (vie d’esclave ou de captif et vie de marron) accompagnées de textes explicatifs suffisamment courts pour ne pas rendre la visite fastidieuse. La deuxième partie – qui était clairement l’objectif principal de l’exposition – présentait des objets de la vie ordinaire de ces Africains des Amériques ainsi que des œuvres qu’ils ont créées pour le plaisir ou alliant plaisir et utilité : les peignes qui se déclinent en une multitude de formes témoignent de cette dernière volonté. Et outre les tambours, on trouve dans ces objets l’awalé – un jeu très répandu chez les peuples Akan du Golfe de Guinée – la chaise-fauteuil (en deux éléments détachables), et le tabouret Akan qui rappelle celui de l’Ancienne Égypte.

Tembé Loli          Mais ce qui retient de manière particulière l’attention du visiteur, ce sont les œuvres que tout le monde s’accorderait à qualifier d’artistiques parce que considérées comme le fruit de la seule imagination de l’artiste créateur. Elles impressionnent et séduisent par leurs lignes sinueuses et leurs couleurs souvent vives. Cependant, comme l’écrit Christiane Taubira dans l’introduction du catalogue de l’exposition, « Sait-on comment nommer un ouvrage ou une œuvre à forte charge culturelle que l’on observe ou que l’on admire, s’agit-il d’art, d’artisanat, voire d’artisanat artistique ? ». Et pour que l’on comprenne bien le fond de sa pensée justifiant cette question, elle ajoute plus loin : « Les sociétés opprimées intégraient dans leurs récits et leurs préceptes la présence de leurs observateurs, de leurs oppresseurs ». Retenons donc que toutes ces œuvres chatoyantes à forte charge culturelle ne sont certainement pas innocentes, même si elles semblent s’éloigner clairement de leurs origines africaines. L’oppression et la lutte laissent des traces ! D’autre part, quand on observe ces œuvres, on ne peut exclure l’influence amérindienne. Nous sommes donc d’accord avec Christiane Taubira lorsqu’elle dit : «On ne peut ignorer que tous les territoires de traite et d’esclavage, dans les Amériques et les Caraïbes, étaient peuplés d’Amérindiens à l’arrivée des Européens, navigateurs ou colons. Par conséquent, le marronnage, également pratiqué par les Amérindiens, a donné lieu à des alliances…. [et] a ainsi brassé les cultures, les savoirs, les langues, permis le partage de techniques de chasse, de pêche, d’agriculture, la circulation de connaissances en pharmacopée, et bien entendu sur les matériaux utiles à l’artisanat» et…. aux productions dites artistiques.

Raphaël ADJOBI

* Caraïbe : le terme désignait à l’origine la population autochtone – décimée par les Européens – qui occupait les îles situées entre les actuelles Amérique du nord et Amérique du sud. La Caraïbe (ou les Caraïbes) renvoie donc aux îles de l’océan Atlantique et du pourtour du continent américain appelé Amérique centrale.

 

L’enfouissement de la mémoire de l’esclavage dans la conscience des Français noirs

          Lors de notre déplacement dans les Yvelines (78) pour l’installation officielle de l’antenne de La France noire en Île-de-France, si nous avons apprécié la franchise de la nouvelle présidente quant au refus d’une bonne majorité des Noirs d’évoquer leur passé, j’avoue que je croyais cette tranche de la population en voie d’extinction. Parce que les intellectuels progressistes noirs et blancs ont obtenu l’enseignement de l’histoire de l’esclavage dans notre pays, je pensais que nous étions aujourd’hui très nombreux à militer pour arracher celle de l’enseignement de la colonisation. Quel désenchantement ! A vrai dire, cette situation évoquée par notre amie Suzanne est une réalité partout en France. La preuve : les adhésions des Noirs à notre associations sont rares. Nous comptons pour le tiers des membres, et nos compatriotes blancs pour deux tiers !

          Les Français noirs veulent tourner la page de leur passé d’esclavagisés et et de colonisés pour ne considérer que ce qui est valorisant, disent-ils. Et pourtant, c’est dans notre passé douloureux que l’on découvre les plus grands héros noirs de l’Histoire de France ! Aussitôt rentré au siège de notre association, j’ai décidé de reprendre mon travail de chercheur pour me rafraîchir la mémoire et partager avec vous l’origine du rejet des pages de son passé très fortement ancrée dans la conscience du commun des Français noirs. Et pour vous rendre compte de ce poids du passé sur son esprit, je vais m’appuyer sur deux publications dont je vous conseille vivement la lecture : Ces Noirs qui ont fait la France de Benoît Hopquin (Calmann-Lévy, 2009) et Paroles d’esclavage – Les derniers témoignages de Serge Bilé (Pascal Galodé, 2011).

Benoît Hopqui et Serge Bilé          Il convient de retenir tout de suite que comme le système colonial – excellemment dépeint par le romancier congolais Emmanuel Dongala dans Le feu des origines (Actes Sud, 2018) – « le système esclavagiste ne reposait pas seulement sur la violence, mais également sur le conditionnement de l’opprimé pour qu’il accepte son statut » ! Et forcément vous conviendrez bien qu’il puisse en rester quelque chose aujourd’hui. Benoît Hopquin nous dit que l’historien Jacques Adélaïde-Merlande – septuagénaire en 2006 lorsqu’il tenait ces propos – a dû se cacher, en 1962, pour enregistrer dans un studio de RFO un disque sur le sort des esclaves ; et une fois le 33-tours réalisé, il a circulé sous le manteau, comme s’il s’agissait d’un document pornographique. Et pourquoi cela ? Tout simplement parce que «Le pouvoir colonial faisait peser une chape de silence, entravait toute recherche, toute évocation » ! Forcément, avec le temps, les Noirs ont intégré le mot d’ordre de l’oubli, de l’amnésie collective.

          En effet, peu à peu, les Noirs ont intégré eux-mêmes l’idée que c’était pour leur bien que le colonisateur a posé cette chape de silence sur leur mémoire, sur leur passé de populations esclavagisées. « Les parents ont cru protéger leurs enfants de la damnation en l’occultant. Ils pensaient qu’il fallait faire table rase du passé pour avoir une chance de s’en sortir », dit Jean-Luc Romana, guide guadeloupéen se confiant à Benoît Hopquin en 2006. En d’autres termes, pour ces Antillais, la Guadeloupe et la Martinique sont nées en 1848 avec l’abolition de l’esclavage. « Une sorte d’an I qui renvoyait dans une brumeuse préhistoire tout ce qui s’était passé auparavant » (p. 55).

          A contre courant de cette pensée collective, de manière épisodique apparaissent les actions de quelques individus – par exemple celle du guide Jean-Luc Romana avec son association Lanmou ba yo (« Amour pour eux ») et celle du journaliste et écrivain Serge Bilé – qui tentent de « briser ce tabou, faire remonter des tréfonds de la terre et de la mémoire ces milliers de pauvres hères humiliés, exploités, battus et, par une dernière avanie, oubliés » (Le Monde, 6 août 2006, cité par Benoît Hopquin). En 2011, avec la complicité d’Alain Roman et Daniel Sainte-Rose, Serge Bilé a recueilli pour la postérité les témoignages d’une trentaine de Martiniquais sur l’esclavage « tel que leurs grands-parents et arrière-grands-parents l’ont directement vécu et le leur ont – eux-mêmes – raconté ». Ce livre est accompagné d’un DVD mettant en scène des lycéens antillais écoutant et réagissant à ces récits jamais entendus ou imaginés. Un précieux outil pédagogique sur le travail de mémoire que les enseignants gagneraient à découvrir et à utiliser avec leurs élèves pour aller plus loin dans la connaissance du poids de l’esclavage (et même de la colonisation) sur l’esprit des Noirs et par voie de conséquence certains de leurs comportements et de leurs revendications.

Raphaël ADJOBI