Black Far West : une contre-histoire de l’Ouest américain

Cow-boys          Tous ceux qui ont vu l’intégralité du documentaire Black Far West, le samedi 15 octobre 2022 sur la chaîne Arte, ont pu entendre l’un des derniers intervenants – un Blanc – dire de manière claire et nette que « chaque génération doit réécrire son histoire. L’histoire ne change pas ; mais notre perception de l’histoire change. Ce que nous choisissons d’inclure ou d’exclure diffère de génération en génération ». Et un autre intervenant, un Noir, a ajouté : « Nous voulons tous la vérité ; mais peu de gens veulent entendre la vérité. Beaucoup de gens ne veulent entendre que ce qui les met à l’aise. Ainsi, mettent-ils de côté les choses qui les mettent mal à l’aise. On aime que les gens nous disent qu’on a raison. On n’aime pas que l’on nous dise qu’on a tort ».

          Nous pourrions arrêter là l’analyse du documentaire et dire qu’il appartient à chacun d’interroger sa conscience par rapport à ce qu’il entend régulièrement raconter autour de lui ou dans les manuels scolaires concernant l’histoire de son pays. Oui, chacun peut continuer à vivre avec ce qu’il retient ou pas comme leçon du documentaire. Cependant notre but étant d’instruire la jeunesse qui n’est nullement responsable de ce que ses aïeux ont fait, nous tenons tout de même à ce qu’elle sache que la jouissance insolente ou la perpétuation sans vergogne de certains héritages la rendrait complice du crime ou du mensonge qui leur est attaché. Notre ferme intention est donc de préserver cette jeunesse d’un récit erroné qu’elle pourrait véhiculer sans scrupule pour nourrir plus tard des discours politiques méprisants clamant que certains parmi nous n’ont pas d’histoire. Oui, celui qui affirme que l’Autre n’a pas d’histoire n’a pas d’estime pour lui. Et pendant trop longtemps, c’est ce que les États-Unis d’Amériques – et d’autres pays aussi – ont raconté à leurs citoyens et au monde entier.

Le cavalier solitaire          Il apparaît clairement dans Black Far West que les héros blancs popularisés par le cinéma et qui constituent la culture des parents des jeunes collégiens, lycéens, et étudiants d’aujourd’hui étaient en fait des Noirs qui se sont illustrés dans les Amériques. C’est donc toute une narration de plus d’un siècle, tout un imaginaire construit sur le mensonge qui s’écroule pour les plus de 50 ans. Ce documentaire est l’histoire de l’Amérique dans laquelle Blancs, Noirs et autochtones dit Amérindiens occupent pleinement leur place ; alors que jusque-là les Blancs (visages pâles) occupaient toutes la place face aux Amérindiens (peau rouge) considérés comme des sauvages, le mal dont il fallait triompher. Le chaînon oublié dans le récit de la conquête de l’Ouest américain était donc le Noir. Et c’est sur leur contribution à l’histoire des État-Unis d’Amérique que ce documentaire met l’accent.

Le mythe des héros blancs de la conquête de l’Ouest

Cow-boy James Bakeworth          Quelle désillusion pour les adultes de plus de 40 ou 50 ans de découvrir que l’histoire de Davy Crockett qui a bercé leurs années télé en noir et blanc n’est rien d’autre que celle du métis Américain James Bakeworth (1798 – 1866) qui avait trouvé refuge chez les Amérindiens et combattu à leurs côtés avant de servir dans l’armée fédérale contre eux. Ses prouesses racontées dans son autobiographie parue en 1854 n’ont pas été jugées dignes d’entrer dans l’histoire. La vie de Davy Crockett, nourrie sans doute de celle de J. Bakeworth, si. En effet, au début du cinéma jusqu’à la fin du XXe siècle, pour être un héros, il fallait être blanc. Quelle désillusion d’apprendre que le héros blanc du film Le Justicier du Far West, ressemblant beaucoup à Zoro, n’est en fait que le blanchiment de l’histoire du plus grand Sheriff (adjoint) du Far West américain qui est un Noir. Il avait un cheval blanc et se déguisait souvent en cow-boy (métier méprisé exercé majoritairement au départ par des Noirs) pour approcher les criminels qu’il voulait arrêter. Les prouesses de Bass Reeves – car c’est de lui qu’il s’agit – ont inspiré des films comme Le shérif est en prison (une parodie du Far West) ou encore The Lone Ranger (de Gore Verbinski) – le cavalier solitaire qui va inspirer bien de mythes jusqu’aux récits des bandes dessinées. Quelle désillusion de découvrir que le métier de cow-boy, idéalisé et popularisé par le cinéma, est né avec les esclaves noirs qui s’occupaient des troupeaux. On les appelait « garçon » (boy) pour ne pas avoir à les appeler par leur nom !

Cow-boy - Mary Fields          Quant au récit de la fameuse conquête de l’Ouest qui a laissé croire au monde entier que les Européens ont dû déployer des prouesses pour venir à bout d’un univers sauvage, le documentaire dit clairement que c’est là encore un mythe monté de toutes pièces et popularisé par les films hollywoodiens. La réalité est que les Noirs – les Buffalo Soldiers (honorés par Bob Marley dans une de ses chansons) – ont servi de bras armé au gouvernement fédéral pour arracher aux Amérindiens leurs terres et les donner aux Blancs. A partir d’avril 1889, ceux-ci n’ont eu qu’à se ruer sur le butin pour devenir propriétaires ; et cela dans une mise en scène théâtrale ! Voilà donc pulvérisé le mythe de la conquête de l’Ouest par les Blancs !

          N’est-ce pas vrai que la vérité finit toujours par triompher ? Terminons donc avec cette réflexion de David Grann tirée de son livre La note américaine : « L’histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clef du mystère depuis le début ».

Raphaël ADJOBI

* Toutes les images sont de la revue Télérama

Marronnage : l’art de briser ses chaînes

Marronnage tableaux double          Durant tout l’été 2022, jusqu’au 24 septembre, La Maison de l’Amérique latine – 217, boulevard Saint-Germain (Paris 7e) – a abrité une exposition sur l’art produit par les Africains déportés dans les Amériques et qui ont réussi à fuir le travail forcé imposé par les esclavagistes du Suriname et de la Guyane française pour constituer des villages dans la forêt amazonienne.

Marronnage peignes série          «Ils ont réinventé leur liberté, et même tenté de renverser l’ordre colonial. Entre le milieu du XVIIe siècle et la fin du XVIIIe siècle, six communautés se sont ainsi successivement fondées par marronnage : Saamaka, Dyuka, Paamaka, Boni/Aluku, Matawaï et Kwinti. Engagés dans des combats contre l’armée hollandaise, ces peuples ont su dès 1760 imposer des traités pour faire reconnaître leur souveraineté» disait le texte présentant l’exposition qui laisse clairement comprendre que les héros noirs pour la liberté ne sont pas seulement Haïtiens mais de tous les coins et recoins des Amériques. Le marronnage est en effet inhérent à toutes les sociétés qui furent soumises à la traite négrière et à l’esclavage. L’aire de son développement inclut donc toute la Caraïbe* et quasiment toute l’Amérique du sud où l’on célèbre aujourd’hui les anciens quilombos du Brésil et les palenques de l’Amérique dite hispanophone ; des termes qui renvoient à des villages d’Africains libres. On trouve aussi des traces du marronnage en Amérique du nord, aux États-Unis évidemment. Et concernant les marrons du Suriname et de la Guyane française, le texte ajoute : «La paix revenue, un siècle plus tard, avec le plaisir de créer, naît sous leurs doigts l’amour du beau, de la grâce».

Marronnage La chaise-fauteuil          En effet, cette belle exposition montrait ces deux pans de l’histoire de ces Africains marrons, c’est-à-dire qui ont réussi à fuir la servitude à laquelle ils étaient destinés. La première partie était faite d’images de la vie quotidienne (vie d’esclave ou de captif et vie de marron) accompagnées de textes explicatifs suffisamment courts pour ne pas rendre la visite fastidieuse. La deuxième partie – qui était clairement l’objectif principal de l’exposition – présentait des objets de la vie ordinaire de ces Africains des Amériques ainsi que des œuvres qu’ils ont créées pour le plaisir ou alliant plaisir et utilité : les peignes qui se déclinent en une multitude de formes témoignent de cette dernière volonté. Et outre les tambours, on trouve dans ces objets l’awalé – un jeu très répandu chez les peuples Akan du Golfe de Guinée – la chaise-fauteuil (en deux éléments détachables), et le tabouret Akan qui rappelle celui de l’Ancienne Égypte.

Tembé Loli          Mais ce qui retient de manière particulière l’attention du visiteur, ce sont les œuvres que tout le monde s’accorderait à qualifier d’artistiques parce que considérées comme le fruit de la seule imagination de l’artiste créateur. Elles impressionnent et séduisent par leurs lignes sinueuses et leurs couleurs souvent vives. Cependant, comme l’écrit Christiane Taubira dans l’introduction du catalogue de l’exposition, « Sait-on comment nommer un ouvrage ou une œuvre à forte charge culturelle que l’on observe ou que l’on admire, s’agit-il d’art, d’artisanat, voire d’artisanat artistique ? ». Et pour que l’on comprenne bien le fond de sa pensée justifiant cette question, elle ajoute plus loin : « Les sociétés opprimées intégraient dans leurs récits et leurs préceptes la présence de leurs observateurs, de leurs oppresseurs ». Retenons donc que toutes ces œuvres chatoyantes à forte charge culturelle ne sont certainement pas innocentes, même si elles semblent s’éloigner clairement de leurs origines africaines. L’oppression et la lutte laissent des traces ! D’autre part, quand on observe ces œuvres, on ne peut exclure l’influence amérindienne. Nous sommes donc d’accord avec Christiane Taubira lorsqu’elle dit : «On ne peut ignorer que tous les territoires de traite et d’esclavage, dans les Amériques et les Caraïbes, étaient peuplés d’Amérindiens à l’arrivée des Européens, navigateurs ou colons. Par conséquent, le marronnage, également pratiqué par les Amérindiens, a donné lieu à des alliances…. [et] a ainsi brassé les cultures, les savoirs, les langues, permis le partage de techniques de chasse, de pêche, d’agriculture, la circulation de connaissances en pharmacopée, et bien entendu sur les matériaux utiles à l’artisanat» et…. aux productions dites artistiques.

Raphaël ADJOBI

* Caraïbe : le terme désignait à l’origine la population autochtone – décimée par les Européens – qui occupait les îles situées entre les actuelles Amérique du nord et Amérique du sud. La Caraïbe (ou les Caraïbes) renvoie donc aux îles de l’océan Atlantique et du pourtour du continent américain appelé Amérique centrale.

 

L’enfouissement de la mémoire de l’esclavage dans la conscience des Français noirs

          Lors de notre déplacement dans les Yvelines (78) pour l’installation officielle de l’antenne de La France noire en Île-de-France, si nous avons apprécié la franchise de la nouvelle présidente quant au refus d’une bonne majorité des Noirs d’évoquer leur passé, j’avoue que je croyais cette tranche de la population en voie d’extinction. Parce que les intellectuels progressistes noirs et blancs ont obtenu l’enseignement de l’histoire de l’esclavage dans notre pays, je pensais que nous étions aujourd’hui très nombreux à militer pour arracher celle de l’enseignement de la colonisation. Quel désenchantement ! A vrai dire, cette situation évoquée par notre amie Suzanne est une réalité partout en France. La preuve : les adhésions des Noirs à notre associations sont rares. Nous comptons pour le tiers des membres, et nos compatriotes blancs pour deux tiers !

          Les Français noirs veulent tourner la page de leur passé d’esclavagisés et et de colonisés pour ne considérer que ce qui est valorisant, disent-ils. Et pourtant, c’est dans notre passé douloureux que l’on découvre les plus grands héros noirs de l’Histoire de France ! Aussitôt rentré au siège de notre association, j’ai décidé de reprendre mon travail de chercheur pour me rafraîchir la mémoire et partager avec vous l’origine du rejet des pages de son passé très fortement ancrée dans la conscience du commun des Français noirs. Et pour vous rendre compte de ce poids du passé sur son esprit, je vais m’appuyer sur deux publications dont je vous conseille vivement la lecture : Ces Noirs qui ont fait la France de Benoît Hopquin (Calmann-Lévy, 2009) et Paroles d’esclavage – Les derniers témoignages de Serge Bilé (Pascal Galodé, 2011).

Benoît Hopqui et Serge Bilé          Il convient de retenir tout de suite que comme le système colonial – excellemment dépeint par le romancier congolais Emmanuel Dongala dans Le feu des origines (Actes Sud, 2018) – « le système esclavagiste ne reposait pas seulement sur la violence, mais également sur le conditionnement de l’opprimé pour qu’il accepte son statut » ! Et forcément vous conviendrez bien qu’il puisse en rester quelque chose aujourd’hui. Benoît Hopquin nous dit que l’historien Jacques Adélaïde-Merlande – septuagénaire en 2006 lorsqu’il tenait ces propos – a dû se cacher, en 1962, pour enregistrer dans un studio de RFO un disque sur le sort des esclaves ; et une fois le 33-tours réalisé, il a circulé sous le manteau, comme s’il s’agissait d’un document pornographique. Et pourquoi cela ? Tout simplement parce que «Le pouvoir colonial faisait peser une chape de silence, entravait toute recherche, toute évocation » ! Forcément, avec le temps, les Noirs ont intégré le mot d’ordre de l’oubli, de l’amnésie collective.

          En effet, peu à peu, les Noirs ont intégré eux-mêmes l’idée que c’était pour leur bien que le colonisateur a posé cette chape de silence sur leur mémoire, sur leur passé de populations esclavagisées. « Les parents ont cru protéger leurs enfants de la damnation en l’occultant. Ils pensaient qu’il fallait faire table rase du passé pour avoir une chance de s’en sortir », dit Jean-Luc Romana, guide guadeloupéen se confiant à Benoît Hopquin en 2006. En d’autres termes, pour ces Antillais, la Guadeloupe et la Martinique sont nées en 1848 avec l’abolition de l’esclavage. « Une sorte d’an I qui renvoyait dans une brumeuse préhistoire tout ce qui s’était passé auparavant » (p. 55).

          A contre courant de cette pensée collective, de manière épisodique apparaissent les actions de quelques individus – par exemple celle du guide Jean-Luc Romana avec son association Lanmou ba yo (« Amour pour eux ») et celle du journaliste et écrivain Serge Bilé – qui tentent de « briser ce tabou, faire remonter des tréfonds de la terre et de la mémoire ces milliers de pauvres hères humiliés, exploités, battus et, par une dernière avanie, oubliés » (Le Monde, 6 août 2006, cité par Benoît Hopquin). En 2011, avec la complicité d’Alain Roman et Daniel Sainte-Rose, Serge Bilé a recueilli pour la postérité les témoignages d’une trentaine de Martiniquais sur l’esclavage « tel que leurs grands-parents et arrière-grands-parents l’ont directement vécu et le leur ont – eux-mêmes – raconté ». Ce livre est accompagné d’un DVD mettant en scène des lycéens antillais écoutant et réagissant à ces récits jamais entendus ou imaginés. Un précieux outil pédagogique sur le travail de mémoire que les enseignants gagneraient à découvrir et à utiliser avec leurs élèves pour aller plus loin dans la connaissance du poids de l’esclavage (et même de la colonisation) sur l’esprit des Noirs et par voie de conséquence certains de leurs comportements et de leurs revendications.

Raphaël ADJOBI

Nelson Mandela : vos ennemis ne sont pas forcément mes ennemis, et vos amis forcément les miens !


Le 11 février 1990, au Cap, Nelson Mandela retrouvait sa liberté après 27 ans de détention. Le 21 juin 1990, au « Aaron Davis hall – city college of New York », le journaliste Ken Adleman interpelle Nelson Mandela en ces termes :
Ceux d’entre nous qui partageons votre combat pour les droits de l’homme contre l’apartheid, avons été déçus par les modèles en matière de droit de l’homme que vous avez soutenus depuis que vous êtes sorti de prison. Vous avez rencontrez, à trois reprises au cours de ces derniers mois, Yasser Arafat que vous avez adulé. Vous avez dit à Kadhafi que vous partagez son point de vue, et vous le félicitez sur son dossier des droits de l’homme et sa volonté pour la liberté et la paix dans le monde. Et vous avez adulé Fidel Castro en tant que leader des droits de l’homme. Vous avez déclaré que Cuba est un des pays qui avaient le plus la tête sur les épaules en matière des droits de l’homme, en dépit du fait que les documents de l’ONU montrent que Cuba est le pire des pays. Je me demandais juste si ce sont vos modèles de dirigeants en matière des droit de l’homme ? Si oui, voudriez-vous un Kadhafi ou un Arafat ou un Fidel Castro en tant que futur président de l’Afrique du sud ?

Réponse de Nelson Mandela : « Une des erreurs que font certains analystes politiques, c’est de penser que leurs ennemis devraient être nos ennemis (applaudissements). C’est ce que nous ne pouvons faire et ne ferons jamais ! Nous avons notre propre lutte que nous menons à bien.

Nous remercions tout le monde d’avoir soutenu notre lutte. Néanmoins, nous sommes une organisation indépendante avec sa propre politique. Notre attitude envers un pays est déterminée par l’attitude de ce pays envers notre lutte (applaudissements). Yasser Arafat, le colonel Kadhafi et Fidel Castro soutiennent notre lutte jusqu’au bout ! Il n’y a donc aucune raison pour laquelle nous devrions avoir une quelconque hésitation à propos de leur attachement aux droits de l’homme tels qu’ils sont exigés en Afrique du sud. Notre attitude est basée sur le fait qu’ils soutiennent entièrement la lutte pour la fin de l’apartheid. Ils ne soutiennent pas seulement la lutte anti-apartheid dans le discours, ils mettent également des ressources à notre disposition pour qu’on gagne cette lutte ».

S’agissant des amitiés nées des relations personnelles, le cercle qui en résulte peut souffrir de la mésentente entre deux de ses membres. Mais cela n’a jamais pour conséquence inéluctable la mort du groupe ; sauf si ce groupe a une fin artistique ou autre intérêt commun bien clair. En d’autres termes – et c’est ce que dit Nelson Mandela – ce n’est pas parce que tu ne t’entends plus avec jean (qui n’est pas de ta famille) que je ne dois pas m’entendre avec lui. Jean n’est pas un membre de ta famille ; je ne suis donc pas devenu ami avec jean par un contrat signé avec toi : comment peux-tu alors exiger que je rompe ma relation d’amitié avec lui du simple fait que tu ne t’entends plus avec lui ? Une telle exigence est inacceptable ! Elle n’est rien d’autre qu’un chantage que l’on voit dans les jeux d’enfants.

Raphaël ADJOBI

Le baiser « esquimau » ou les voyageurs européens et le colportage des préjugés

Le baiser esquimau 1          Dans une brève analyse de ce que veut dire « Penser par soi-même », Luís-Nourredine Pita – vice-président de l’association La France noire – écrivait, dans un billet publié sur notre blog, que « le préjugé […] c’est quelque chose que l’on a acquis passivement, qui fait partie des influences reçues ». Par conséquent, le préjugé est une pensée ou « une idée qui n’a pas été remise en question, qui n’a pas été passée au crible de la réflexion », ajoutait-t-il. Sachons qu’il en est ainsi de nombreuses idées que les voyageurs européens, en rencontrant les peuples lointains, ont colportées à travers toute l’Europe pendant des siècles puis dans la culture mondiale par la colonisation d’autres contrées. Y avez-vous déjà pensé ? Formulons la question autrement : avez-vous déjà pensé que de nombreuses affirmations que nous véhiculons à longueur de journée sont des préjugés, c’est-à-dire des pensées qui ne sont pas vraies, qui « ne sont pas des pensées véritables » ?

          Le préjugé est un jugement auquel on s’accroche, une opinion que l’on adopte sans aucun examen pour savoir si elle correspond à la réalité, à l’objet, à la chose ou à la personne réelle. C’est le préjugé qui a fait des autochtones des Amériques des Indiens ! Cette dénomination ne renvoyait et ne renvoie toujours pas à la réalité. Et comme les préjugés ont naturellement la vie dure, cinq siècles après l’erreur monumentale de Christophe Colomb, l’éducation familiale et l’enseignement public sont incapables de voir les autochtones des Amériques autrement que des Indiens ou Amérindiens (Indiens des Amériques !). Soyons honnêtes : le préjugé ne serait-il pas synonyme de fainéantise de l’esprit, d’incapacité à s’élever plus haut que ce que l’on entend et apprend tous les jours ?

Le baiser esquimau 3          Parlons ici d’un préjugé colporté par les Européens à travers le monde que les populations concernées viennent de faire voler en éclats. Tout le monde a appris que les « Esquimaux », ces « petits êtres des zones polaires », s’embrassent en frottant leur nez l’un contre l’autre. En réalité, les Inuits (faussement appelés Esquimaux) – ces populations de la zone arctique s’étendant de l’Alaska au nord-est de la Russie en passant par le nord du Canada et le Groenland – ne s’entrechoquent pas le nez pour se témoigner leur affection. Le baiser inuit consiste à saisir des deux mains la tête de la personne que l’on veut embrasser et à appliquer de manière plus ou moins appuyée, selon l’intensité du sentiment, le nez et la bouche sur sa joue. Il est permis de laisser entendre un bruit de succion. Entre l’opinion véhiculée par les voyageurs européens et la réalité qu’une jeune chanteuse Inuite et sa mère ont tenu à montrer, le fossé est bien grand ! Voilà ce que vous pensez, voilà ce que nous sommes, semblent-elles crier au monde. Et nous voilà tout à coup bien bêtes ! Mais le préjugé, lui, ne mourra pas.

Le baiser esquimau texte 2          De nombreuses personnes soutiennent des idées sur des peuples étrangers et leur passé tout simplement parce qu’une personne de leur pays ou de leur continent les a affirmées. Si les préjugés ont la vie dure, c’est-à-dire s’ils sont difficiles à éradiquer, c’est parce que l’éducation et surtout l’enseignement les entretiennent allègrement malgré les efforts des scientifiques de ce XXIe siècle. Combien sont-ils ces universitaires qui, au lieu de consulter les peuples eux-mêmes, se fient à l’intelligence des leurs, de ceux qui leur ressemblent, tournant ainsi dans une sphère sereine comme la souris dans sa cage avec la ferme conviction d’être très intelligente. Ce qui fait dire aux auteurs de Lady sapiens (Ed. Les Arènes 2021) que « un travail de déconstruction attend toujours les scientifiques afin de venir à bout des préjugés des universitaires eux-mêmes ». Car c’est par eux que les jeunes apprennent… les préjugés.

Raphaël ADJOBI

Une page de l’histoire de l’eugénisme en France (une analyse de Pierre Ancery)

Voici la présentation par le journaliste Pierre Ancery du documentaire de 65 minutes de Vincent Gaullier et Jean-Jacques Lonni (produit en 2021. Histoire TV Documentaire) – publiée dans Télérama n° 3749 du 17/11/2021.

En France, on a fait du génocide des Juifs, durant la seconde guerre mondiale, un isolat – un fait exceptionnel venu d’on ne sait quel esprit, sinon qu’il s’est produit en un lieu qui s’appelle l’Allemagne. Et pourtant… il suffit de remonter le fil conducteur de ce cataclysme survenu entre des êtres humains auto-proclamés « blancs » pour lire la vérité – ce que les esprits paresseux, parce que sûrs de détenir la vérité, n’ont jamais fait. Le texte de Pierre Ancery est à mettre en lien avec la pensée européenne et ses pratiques racistes et eugénistes mises en œuvre dans toutes les contrées d’Europe mais que l’on préfère écarter du vécu Français.

Retenez que l’exposition de l’association La France noire « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité » aborde largement ce sujet. En effet, l’eugénisme (théorie de la race blanche pure) fait partie de l’invention du racisme.

L'eugénisme en Alsace image et texte         En 1924, dans la périphérie de Strasbourg, une cité-jardin d’un nouveau genre est inaugurée : les jardins Ungemach, destinés à accueillir dans des maisons individuelles des familles « de souche saine et fécondes ». Sélectionnés à l’aide d’une batterie de tests censés évaluer leur « capital héréditaire », les ménages triés sur le volet qui s’installent à Ungemach ont l’obligation de donner naissance à trois enfants au minimum. Ouvertement eugéniste, le projet imaginé par l’homme d’affaires Alfred Dachert vise à « guider l’évolution humaine vers une ascension rapide », en augmentant le nombre d’éléments jugés sains dans la population française…

          Nourri du témoignages d’anciens enfants ayant grandi dans la cité-jardin et enrichi de très belles animations inspirées de la gravure, ce documentaire étonnant lève le voile sur un pan méconnu de l’histoire de l’eugénisme : son versant français. L’historien Paul-André Rosental le rappelle dans le film : si elle est aujourd’hui assimilée au nazisme, cette idéologie pseudo-scientifique a en réalité prospéré dans toute l’Europe du début du XXe siècle, où elle était intégrée à des politiques de réforme sociale.* Ce fut le cas de Ungemach, où l’effrayante « expérience » imaginée par Dachert reçut l’aval des autorités et fut largement médiatisée. Loin de s’arrêter avec les horreurs de la seconde guerre mondiale, elle courut d’ailleurs jusque dans les années 1980… Un récit passionnant.

Pierre Ancery (2021)

* Pour aller plus loin, je vous conseille vivement Histoire des Blancs (Edit. Max Milo 2019) de l’historienne Nell Irving Painter. Ce volumineux essai montre comment les « Blancs » se sont forgés une histoire supérieure à tout le reste de l’humanité au point d’avoir entrepris de rendre pure leur propre « race », ce qui veut dire la débarrasser des « Blancs » impurs. Oui, il y aurait des « Blancs » moins blancs que d’autres « Blancs » dans l’esprit des penseurs européens, au XIXe et au XXe siècle.

Des bataillons d’étrangers dans l’armée de Napoléon Bonaparte

tres Dos de Mayo          Je me souviens, comme si c’était hier, de ce cours d’histoire à la faculté des lettres de Dijon, à la fin des années 1970 ; cours durant lequel le professeur nous expliqua avec beaucoup d’application les efforts fournis par « l’armée française » contre celle de l’Allemagne dans le désert de l’Afrique du nord pendant la deuxième guerre mondiale. Comment l’armée française défaite en 1940 sans avoir combattu s’est-elle retrouvée à croiser les fusils et les canons dans le désert africain avec les Allemands ? me suis-je demandé. Toutefois, devant les têtes de mes camarades appliqués à enregistrer les belles paroles du maître, je n’ai pas osé lever la main pour être éclairé quant à ce récit qui me semblait énigmatique, pour ne pas dire obscur.

          Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que cet universitaire parlait de l’armée coloniale française constituée d’éléments étrangers à la terre de France mais commandée par des Blancs ! Même un étudiant issu de l’Afrique était incapable de le savoir parce que là-bas, l’enseignement était dispensé avec les mêmes manuels scolaires qu’en France métropolitaine. Oui, ici comme en Afrique francophone, l’enseignement de l’histoire ne tient jamais compte de la sociologie des acteurs des faits, des combattants ; elle se contente des événements et de ceux qui les commandent.

          C’est parce que l’histoire ne s’attache jamais à la sociologie des armées que des enseignants peuvent aujourd’hui encore totalement ignorer qu’il y avait des Arabes (ou Mamelouks), des Turcs, des Polonais, et de manière générale des populations de l’Europe de l’Est – vues de manière uniforme sous le vocable « Cosaques » grâce à leur lourde cape et à leur coiffe – dans l’armée napoléonienne. Aujourd’hui, avec un peu de curiosité et grâce à Internet, vous pouvez avoir une idée de la diversité de cette armée française napoléonienne en matière d’origines géographiques de ses soldats.

Tres de Mayo 3          L’histoire tend toujours à rendre compte de l’œuvre sans jamais s’intéresser à la condition sociale des individus ou des groupes. C’est d’ailleurs ce que la chercheuse Annie Cohen-Solal – historienne de formation mais ayant travaillé avec des sociologues américains – reproche aux récits historiques, dans un article publié en novembre 2021 dans la revue Télérama (n° 3748). Elle constate que malgré les nombreuses expositions et publications émanant parfois des intimes de l’artiste, personne n’a pensé à « regarder du côté de la situation administrative de Picasso » pour voir l’étranger qu’il était en France. En effet, personne avant elle n’avait noté qu’à 19 ans, Picasso était déjà pris au piège de la police des étrangers et que le rapport rédigé sur lui le suivra toute sa vie. Ainsi, conclut-elle, « les expositions qui lui sont consacrées rendent compte de son œuvre. Mais aucune ne s’est intéressée à sa condition sociale. Or cela est essentiel pour comprendre le travail et la trajectoire d’un artiste ». Rares sont ceux qui savent que la nationalité française a été refusée à Picasso et que celui-ci l’ a refusée à son tour quand, devenu célèbre, la France l’a lui a offerte sur un plateau d’argent.

          Pour ce qui est des récits des historiens s’intéressant aux guerres entre les nations, la même lacune est aveuglante. Étudiant en espagnol, c’est en découvrant les toiles de Goya – Dos de Mayo et Trés de Mayo – que j’ai découvert qu’il y avait des étrangers dans l’armée napoléonienne à la seule vue de leurs tenues. Bien sûr, comme le fait remarquer le site de La revue historique des armées, jusqu’au début du XIXe siècle, parce que «aucune difficulté juridique en termes de nationalité ne s’élevait quant à l’emploi de militaires étrangers, la pratique était générale en Europe ». Oui, mais cela n’était jamais souligné par les manuels d’histoire qui de toute évidence boudent les travaux des chercheurs. Ainsi, quand on évoque la participation de la France à la guerre d’indépendance de ce qui est devenu les États-Unis contre l’Angleterre, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, nulle part vous ne lirez l’active participation des populations noires des îles françaises des Amériques – Haïti, Guadeloupe, Martinique – à cette aventure ! C’est grâce à l’histoire de la vie de Jean-Baptiste Belley, le premier député français noir (1794), que la vérité m’a sauté au visage : compte tenu de ses prouesses durant cette guerre, il a hérité du surnom de Mars, le dieu de la guerre. Par ailleurs, combien sommes-nous à savoir par l’enseignement de l’histoire qu’a été créé en France, après l’abolition de la monarchie en 1792, un corps d’armée constitué de Noirs et de métis, appelé La Légion franche des Américains, dirigé alors par l’illustre musicien et épéiste chevalier de Saint-George ; corps d’armée – souvent appelé Légion de Saint-George, devenu aujourd’hui le 13e régiment de chasseurs à cheval ?

          Comme le conseille vivement Annie Cohen-Solal, l’historien doit absolument se comporter quelque peu comme un sociologue afin de « fonctionner de manière transdisciplinaire […] en croisant l’histoire traditionnelle et la microsociologie ». C’est en travaillant ainsi qu’on a révélé que l’armée des conquistadores ibériques n’étaient pas tous Espagnols et Portugais mais aussi des Africains qui étaient souvent au devant de la scène. Il convient de retenir ceci : de même que le cinéma hollywoodien a occulté tous les Noirs pour laisser croire à des générations d’individus à travers le monde que tous les cow-boys américains (gardiens de vaches) étaient des Blancs, de même les livres d’histoire ont laissé croire à des générations de Français et donc d’enseignants que les soldats de Napoléon Bonaparte, de Lafayette et Rochambeau, de Leclerc et de Gaulle étaient des Blancs. Ne prenons donc pas la mine renfrognée si on nous dit qu’il y avait des bataillons d’étrangers – appelés parfois des coloniaux – dans leurs armées. Savez-vous que cette pratique ancienne a laissé des traces ? Aujourd’hui, l’armée française est la seule des nations européennes a avoir officiellement en son sein une légion étrangère ! Créée en 1831, elle est un héritage de la société de l’Ancien Régime (les pouvoirs royaux avant la Révolution) et de l’époque napoléonienne.

Raphaël ADJOBI

Où est passé le Blanc du célèbre podium des J.O de 1968 ?

          Dans l’espace public de l’université de San José, aux États-Unis, trône une reproduction singulière, étrange même, du célèbre podium des JO de 1968 à Mexico où deux des trois hommes – les Noirs – lèvent une main gantée de noir en signe de dénonciation des violences policières qui accompagnent le racisme des Américains blancs à l’égard de leurs compatriotes noirs. Une sculpture étrange et dérangeante parce que l’athlète blanc du fameux podium n’y figure pas. De ce fait elle interpelle la conscience de toute personne qui la regarde.

J.O 1968 Mexico San José          Comment a-t-on osé faire cela ? Même si le Blanc n’avait pas levé une main gantée en guise de solidarité ou de soutien à la cause des Noirs, il était bien sur le podium et faisait donc partie de l’événement olympique pour quiconque veut raconter l’histoire, me suis-je dit. Il m’a fallu lire deux ou trois articles pour comprendre que ma réaction indignée tenait au fait que ma connaissance de l’histoire des trois hommes de ce podium, universellement connu et aujourd’hui célébré, était très incomplète.

          Je savais que ces deux points levés gantés de noir – pour dénoncer la sanglante répression des manifestations qui ont suivi l’assassinat de Martin Luther king en avril de cette année 1968 et de manière générale le racisme dont sont victimes les Noirs américains – ont coûté aux deux athlètes noirs leur exclusion immédiate des Jeux Olympiques. Ils ont été ensuite interdits de compétitions à vie par le CIO (le Comité international olympique) qui ne veut pas de l’ingérence de l’humanisme dans le sport. Je savais aussi que cet acte les avait condamnés à vivre comme des parias dans leur pays où ils ont régulièrement subi des menaces de mort. Difficile pour eux de trouver un emploi. L’épouse de l’un a divorcé ; celle de l’autre s’est suicidée. Du troisième homme du podium – l’homme blanc – je ne savais rien !

                     L’homme blanc du podium olympique de 1968

J.O 1968 Mexico 2          Le Blanc du célèbre podium des Jeux Olympiques de 1968 symbolisant la lutte contre les violences policières et le racisme des Blancs à l’égard des Noirs est l’Australien Peter Norman, arrivé en deuxième position de la course des 200 mètres. Ce que le public du stade n’avait sûrement pas vu lors de la remise des médailles mais qui n’avait pas échappé aux officiels de l’organisation des Jeux, c’est que par solidarité avec les deux athlètes noirs – Tommie Smith et John Carlos – Peter Norman arborait aussi le badge de l’ Olympic project for human rights – (Projet Olympique pour les Droits de l’homme visant à protester contre la ségrégation raciale aux États-Unis et dans le monde). Regardez bien l’image du podium et vous remarquerez la discrète union entre ces trois hommes symbolisée par ce badgeJ.O 1968 Mexico Olympic project. Cela explique pourquoi la reproduction en bronze du célèbre podium de Mexico 1968 à Washington, au National museum of African American history culture, est indubitablement le témoignage d’une histoire qui mérite d’être connue à travers le monde au nom de la fraternité humaine. Dans ce musée, Peter Norman n’est pas un figurant, un faire-valoir des deux autres, comme le croient tous ceux qui ignorent le sens du badge sur leur survêtement. Il est représenté en tant que militant pour l’égalité des droits humains dans chaque pays du monde où vivent Noirs et Blancs. C’est ce que j’ignorais.

J.O 1968 Mexico après          Peter Norman, l’Australien, a été aussi – de manière plus discrète – un paria dans son pays. Il n’a pas été immédiatement exclu des Jeux Olympiques d’octobre 1968 comme les Américains Tommie Smith et John Carlos. Mais, dans son pays, malgré ses performances athlétiques et sa qualification, il a été privé des Jeux de 1972. Contraint par J.O 1968 Mexico Funéraillesles besoins de la vie sociale, il avait alors repris son métier d’enseignant mais l’avait perdu quelques années plus tard pour des raisons obscures. Il est mort le 3 octobre 2006 d’une crise cardiaque à Melbourne, à 64 ans. N’ayant jamais perdu le contact avec ses deux amis noirs américains, ceux-ci – réhabilités dans leur pays au début des années 2000 – ont fait le voyage en Australie pour le porter à sa dernière demeure.

         Le sens de la statue de l’homme blanc absent du podium de 1968

J.O 1968 Enfant          La statue du célèbre podium de 1968 de l’université de San José (Californie) invite tous les Blancs des États-Unis et tous les visiteurs blancs du monde entier à se positionner par rapport à la lutte pour l’égalité entre les Noirs et les Blancs en prenant la place de Peter Norman laissée vide. Que chaque Blanc qui pense sincèrement partager le même idéal que lui prenne sa place pour poursuivre le combat ! Voilà le sens du monument. Quelle idée géniale de la part de l’artiste d’avoir pensé à concevoir cette statue qui invite à la réflexion ! Bravo à tous les artistes qui sont capables de nous obliger à réfléchir à partir de peu de chose, surtout ceux qui semblent nous choquer alors qu’ils nous interpellent.

° Plus de onze ans après sa mort, le 28 avril 2018, le gouvernement australien a décoré Peter Norman de l’Ordre du mérite, reconnaissant ainsi que les faits qui lui étaient reprochés 50 auparavant étaient une injustice collective à l’égard de l’idéal qu’il défendait.

° Témoignage de John Carlos en 2018 (23 ans en 1968) : « Nous étions préoccupés par l’humanité, les droits de l’Homme. […] Malheureusement, concernant les droits civiques, un escargot a fait plus de chemin en 50 ans » (France Inter 2018).

° Témoignage de John Smith (entraîneur américain de la Française Marie-José Perec) : « John Carlos et Tommie Smith m’ont fait comprendre que quand on croit en quelque chose et qu’on défend des valeurs, on sait qu’il y aura des conséquences. Le plus important était que les choses changent. Ils ont mis leur vie en jeu pour que les gens prennent conscience de ce qui se passait. C’était une affirmation sociale. Peter Norman aussi a été ostracisé quand il est rentré en Australie ».

Raphaël ADJOBI

Lady Sapiens : le documentaire

La femme          Tous ceux qui ont vu le documentaire « Lady sapiens » le 30 septembre 2021 sur France 5 ont tout de suite compris qu’il visait à briser l’image d’Épinal de la femme préhistorique blanche hirsute et sale comme son compagnon et ayant la vocation de s’occuper de ses nombreux enfants au sein de la grotte alors que l’homme chassait, taillait les outils et peignait. Les auteurs du livre et les réalisateurs du documentaire voudraient clairement nous faire oublier cette image.

          Au début du documentaire, le commentateur parle d’Européens sans tenir compte du fait que dans la conscience commune, ce mot signifie « personnes blanches ». Cela, joint à l’univers graphique du jeu vidéo Far Cry d’Ubisoft avec ses personnages hybrides – ni Noirs ni Blancs – celui qui a lu le livre se dit que les réalisateurs manquent d’audace et s’emploient à préserver les sentiments de ceux qui croient encore à une origine blanche ancienne des humains d’Europe. Heureusement, très vite, les scientifiques qui interviennent nous rassurent et précisent que les recherches sur les squelettes et les études ADN montrent que non seulement – jusqu’à une date récente (moins 6 000 ans avant J.C) – les populations vivant en Europe occidentale étaient noires de peau avec les yeux bleus, mais encore qu’aucun élément ne permet de dire qu’il y avait une distinction sexuée du travail à ces époques d’origine. A partir de ce moment, grâce à des acteurs noirs créant une réalité virtuelle, la suite du documentaire reste centrée sur la femme préhistorique africaine vivant en Europe et nous la montre soucieuse de sa beauté et de l’hygiène de son corps, gérant le rythme de ses maternités, artiste et tailleuse d’objets de toutes sortes, chasseuse et ardente travailleuse – ce qui lui donne une apparence aussi musclée que les hommes. Mais convenons ensemble, lecteurs du livre et téléspectateurs du documentaire, que ces derniers éléments méritent d’être approfondis et affinés. Et c’est d’ailleurs ce que dit le collectif de scientifiques qui s’est aussitôt insurgé contre cette codification trop précise des relations entre les hommes et les femmes de cette époque lointaine. C’est vrai que ce n’est pas parce qu’il n’existe pas de méthode scientifique pour déterminer si tel objet taillé l’a été par un homme ou une femme qu’il faut s’appliquer à les partager équitablement ou donner la primauté à la femme après l’avoir longtemps accordée à l’homme. Il convient de laisser du temps à la science. Reconnaissons cependant que sur ce chapitre, le livre et le documentaire ont au moins l’avantage d’appeler chacun à ne pas voir comme des certitudes la place que nos images et nos récits actuels assignent à la femme préhistorique. Pour le reste, tous les scientifiques sont d’accord.

La Dame de Cavillon FinNotre analyse :

1 – La partie la moins éclairante du documentaire est celle insistant sur la couleur bleue des yeux et son rôle éventuel dans le choix du compagnon, en clair son lien avec la sexualité des femmes. Il y a aujourd’hui encore des Africains et des Européens aux yeux bleus. On ne voit pas la fonction particulière que jouent les yeux bleus dans leur vie sexuelle au point de croire que cette couleur des yeux a modifié l’histoire des sociétés en Europe ou ailleurs.

2 – Indubitablement, le grand moment de ce documentaire fut la démonstration de ce que les auteurs du livre appellent l’ethnoarchéologie ; une méthode qui « permet d’étendre le champ des possibles […]. Elle permet aussi d’écarter certaines hypothèses farfelues, jamais observées dans aucune population actuelle ou ayant existé » (p.36) : un moment magique s’opère quand les pisteurs namibiens (un pays du sud-ouest de l’Afrique) appelés à étudier les pas des préhistoriques dans une grotte en Europe confirment non seulement les premières impressions des chercheurs, mais surtout quand ils leur apportent des informations complémentaires très précises quant aux comportements des personnes d’une époque si lointaine qui ont laissé ces traces. Dans le groupe, il y avait des femmes, ont-ils dit : l’une a glissé et s’est rattrapée en posant rapidement l’autre pied ; l’autre a dû quelque peu « sursauter » pour mieux replacer une charge qu’elle portait (sans doute sur le dos). Et quand le scientifique mime ces deux scènes, pour lui, tout s’éclaire ! Le téléspectateur comprend qu’une nouvelle race de chercheurs est née. La connaissance du passé doit désormais s’appuyer sur la vie des humains d’aujourd’hui. « Il est probable que les femmes du paléolithique supérieur n’étaient pas très différentes de celles d’aujourd’hui. […] Les qualités de nos grand-mères, de nos mères et de nos sœurs se nichaient déjà dans l’ADN de Lady Sapiens » (p. 241).

L'évolution de l'homme 3Voir Lady sapiens, le livre : https://lafrancenoire.com/2021/09/30/la-deconstruction-de-notre-connaissance-de-la-prehistoire-avec-lady-sapiens-une-analyse-de-raphael-adjobi/#respond 

Raphaël ADJOBI

Le servage, cet autre visage de l’esclavage (une analyse de l’article de Ludolf Kuchenbuch*)

Le servage 6          Dès l’annonce de la parution de Les Mondes de l’esclavage, je n’avais qu’une question en tête : les auteurs intègrent-ils le servage et la colonisation dans les formes de l’esclavage ? Car pour moi, en dehors de la question de statut, le principe de l’exploitation de la force physique de l’autre pour ses besoins personnels est bien présent dans ces deux formes de dépendance servile. Une fois le chapitre « De l’esclavage au servage » repéré, c’est tout naturellement que, soulagé, je l’ai dévoré. C’est un excellent article de Ludolf Kuchenbuch, traduit par Laurent Cantagrel, que je conseille vivement à tous les collègues. Il nous fait comprendre, si nécessaire, pourquoi les événements de 1789 furent une vraie révolution. Par ailleurs, l’auteur dit lui-même que depuis Marc Bloch en 1941, le servage reste aujourd’hui encore un sujet épineux, même pour les chercheurs.

          Afin d’être très clair et très précis pour les lecteurs, plutôt que de parler de la France entière ou de l’Europe dans sa globalité, il circonscrit sa recherche à l’Alsace du Nord, afin de bien montrer par l’exemple comment on est passé des « mancipia considérés comme des choses (res) faisant partie des biens seigneuriaux […] vivant dans un établissement séparé, attaché à un manse » au stade d’ « esclaves disposant de biens […] à partir du IXe siècle ». Dès lors, fait-il remarquer, « le terme de servus remplace celui de mancipium* pour désigner la personne » ; et c’est désormais le mans – les fermes et les terres qui leur ont été concédées par le seigneur – qui acquiert, comme par analogie, le statut de non libre. En d’autres termes, « le lieu est devenu la principale composante de la non-liberté, prenant le pas sur la servitus de naissance ».

          L’auteur reconnaît la difficulté pour les chercheurs d’aujourd’hui à bien comprendre « le double processus dynamique de la seigneurisation ». En effet, il faut d’une part tenir compte de l’affranchissement de l’esclave de naissance (mancipium) avec lequel s’établit désormais « une relation de domination à distance », et d’autre part ne pas perdre de vue l’insertion de personnes nées libres ainsi que leurs biens dans la dépendance des aristocrates et des ecclésiastiques qui tous accumulent par voie de conséquence des terres et des personnes. Il faut peut-être imaginer que l’Église devenant de plus en plus puissante a tenu à partager les terres et les personnes que seuls détenaient jusque là les aristocrates. Du point de vue du seigneur, « cette modification de la condition de servitude […] consiste en un relâchement de la possession originelle sur l’esclave, la dissolution du statut de chose qui était le sien. […] Du point de vue du dominé, cette transformation consiste en l’acquisition d’une sociabilité familiale, […] au travail pour soi, et à l’acquisition de biens matériels » grâce à l’attribution de manses et de terres par le seigneur. « Les contreparties que doivent ces personnes dépendantes consistent principalement en services, en une disponibilité presque sans fin à aller travailler pour le seigneur sur ses terres, dans sa ferme, sa forêt, ses vignes, à se rendre à ses lieux de repos, à son armée ». Les colonisés d’Afrique, d’Asie et d’ailleurs se reconnaîtront aisément dans ces différents services. Par ailleurs, dans bien des cas, « ils doivent donner 5 poules [par an], 15 œufs, faire le guet à tour de rôle, préparer le malt et le pain. Service de messagerie, si/quand c’est nécessaire. Leurs femmes (doivent) tisser une chemise de 10 coudées de long et de 4 de large » ( extrait de la description du domaine (curtis) de Pfortz, appartenant à l’abbaye de Wissembourg).

Les monde de l'esclavage          La question que se pose l’auteur à la fin de son article est celle-ci : ces concessions et l’acceptation de faire de ses biens (res) des serviteurs à distance répondaient-elles à un souci moral de la part des seigneurs, ou bien les serviteurs leur ont-ils arraché tous ces changements ? Pour lui, comme pour nous, « les seigneurs avaient sans doute conscience des effets stabilisateurs d’une telle faveur, et des avantages matériels qu’ils pouvaient en tirer ». Mais nous n’écartons pas le fait que la montée en puissance de l’Église a sûrement joué un grand rôle. Grâce à son emprise sur les consciences, elle a certainement tenu à partager les terres aussi bien que les personnes avec les seigneurs. Sans cela, seule l’édification des nombreux châteaux serait compréhensible ; celle des cathédrales et autres lieux grandioses de la foi chrétienne nous plongerait encore dans des hypothèses insondables. Pour les seigneurs comme pour l’aristocratie ecclésiastique, la main-d’œuvre était là, à leur entière disposition. Il leur suffisait de s’entendre. Et il faudra l’apparition d’une autre catégorie de populations avec la multiplication des bourgs (villes) – les bourgeois – et le développement du commerce dans les siècles suivants pour voir ce bel édifice de l’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel commencer à se fissurer et enfin exploser en 1789.

* Ludolf Kuchenbuch, historien, professeur émérite à l’université de Hagen (Allemagne). Spécialiste du haut Moyen Âge occidental, il a consacré des travaux à l’étude du féodalisme et des transformations des statuts de dépendance.

* Le mancipium : l’esclave issu de la capture, en droit romain ; le captif réduit au travail servile auprès d’un maître.

Raphaël ADJOBI

Titre : Les Mondes de l’esclavage, 1168 pages

Auteur : Ouvrage collectif (50 auteurs et autrices, 15 nationalités).

Éditeur : Seuil, septembre 2021.