Commémoration de l’abolition de l’esclavage à Joigny (89) : le reportage de PRESSE EVASION

          Le 9 mai 2025, La cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage à Joigny (89) fut belle. Le lendemain, on en parlait encore à Joigny lors de l’inauguration du Square Bernard Moraine en hommage au précédent maire de la localité qui a complètement changé la physionomie sociale et politique de la ville ; ce maire qui, en 2016, avait accepté le partenariat avec notre association pour commémorer cet événement de notre histoire. A notre connaissance, aucune autre mairie de l’Yonne (89) ne se plie à la demande nationale des gouvernements successifs transmise par les préfets pour mener des activités commémorant l’abolition de l’esclavage. Chose que la coprésidente Françoise Roure a souligné dans son discours ce 9 mai. C’est parce qu’avec Bernard Moraine Joigny est passée de la cité des « notables » à celle des « associatifs » que La France noire bénéficie d’une certaine attention quant à son objectif pédagogique : mieux faire connaître la contribution des Français noirs à l’histoire de France.

          Vous faire ici un compte rendu de cette cérémonie en ma qualité de coprésident de l’association La France noire serait tout à fait logique et vous serait donc chose ordinaire. Je voudrais donc aujourd’hui sortir de l’ordinaire pour donner la parole à Thierry BRET de Presse évasion qui, comme l’a si bien formulé l’écrivaine et amie Liss Kihindou, « a fait son article animé par la même flamme que La France noire ». Et elle a ajouté : « Vraiment, cela fait ÉNORMÉMENT plaisir ! ».

Voici l’article de Thierry Bret : Cliquez ici Presse évasion

L a belle histoire du succès d’une affiche du cinéma français : NI CHAÎNES NI Maîtres (par Chloé Delos-Eray)

          C’est l’affiche du cinéma français la plus percutante qui retient l’attention depuis quelques mois. Une affiche qui s’écarte des chemins racoleurs habituels mais qui pourrait devenir une référence. Chaque fois qu’une association l’a exploitée pour une activité locale, je n’ai pas manqué de m’exclamer : « elle est sublime cette affiche ! ». Si chaque fois je saisissais son caractère exceptionnel, je n’avais pas trouvé les mots pour en rendre compte. Chloé Delos-Eray, elle, a trouvé les mots justes pour dire ce que je ressentais.

          « C’est d’abord leur regard qui frappe. Tellement qu’on manquerait presque d’épithètes pour le décrire. Fier, courageux… imposant. [oui, le regard fier et imposant des deux personnages retient l’attention !]. Lui est au premier plan. Il paraît plus âgé. Plus soucieux également : il fronce légèrement les sourcils. La lumière d’un soleil que l’on devine de plomb joue avec la fine pellicule de sueur qui recouvre son front. Derrière lui, elle est une force tranquille [c’est exactement cela !], tête haute, statuaire [deux fois oui !)]. Ils soutiennent notre regard sans ciller, faisant abstraction de la garnison de soldats qui s’agitent au second plan, minuscules, mousquets à l’épaule, sur une butte de terre en friche – le morne Brabant, apprend-on dans le film. Sur le ciel dégagé, le titre du film se dessine comme un mantra : Ni chaînes ni maîtres ». [Une description qui me comble. Bravo Chloé Delos-Eray ! Télérama, du 26/04 au 2/05/2025]

          Camille Cottin, magnifique dans son rôle de chasseuse d’esclaves, et Benoît Magimel – deux grands noms du cinéma français et jouant deux rôles significatifs dans le film ne figurent pas sur l’affiche ! Anne Gagnot, responsable marketing chez Studiocanal, juge cette omission évidente : « Il est certain que deux stars peuvent pousser le grand public à aller voir un film. Mais le sujet était plus fort que ces considérations marketing. Pour coller à notre positionnement, on n’avait pas besoin qu’ils soient physiquement sur l’affiche. Au contraire, ça aurait enlevé de la force à notre propos ». En d’autres termes, il faut savoir s’effacer devant ce qui prime dans l’histoire, devant ceux qui portent le message que retient l’histoire et dont nous ne sommes qu’un maillon ! Bravo ! Un pied de nez aux affiches racoleuses montrant des d’artistes dont les visages sont censés drainer leurs admirateurs dans les salles de cinéma.

          Le réalisateur Simon Moutaïrou est en parfait accord avec Anne Gagnot, la responsable marketing qui assure que seule l’exigence artistique les a guidés dans la conception de l’affiche : « L’idée, c’était que l’affiche exprime le cœur du film : cet hommage aux marrons et aux marronnes, à ce tandem père-fille ». Cependant, Anne Gagnot n’avait pas oublié le sort fait à l’affiche de 12 years a slaves de Steve McQueen en Italie. Contrairement à la France qui avait reproduit l’affiche américaine dans toute sa sobriété avec un fond immaculé et au premier plan l’acteur principal « lancé dans une course effrénée vers la liberté », les italiens avaient mis en avant le visage de Brad Pitt et de Michael Fassbender, pourtant personnages secondaires dans le film, et se sont attiré les foudres du public et des critiques du cinéma.

          Mettre en avant des visages blancs pour attirer le public blanc qui admirerait des acteurs Blancs sans rien comprendre à l’histoire racontant le passé des Africains confrontés à la volonté d’exploitation des Blancs, quel intérêt aurait le film ? Malheureusement, en général, le marketing ne va pas plus loin que çà. Et c’est ce que Ni chaînes ni maîtres a évité.

Raphaël ADJOBI

LA FRANCE NOIRE à la commémoration de « LA DOUBLE DETTE D’HAÏTI » et au forum des associations membres de la F.M.E

          vendredi 17 avril 2025, dans le cadre de la Commémoration de « La double dette d’Haïti » (17 avril 1825 – 17 avril 2025) aux Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine, la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage (F.M.E) a organisé un forum réunissant les associations membres de cette institution. La France noire y était donc conviée et était représentée par ses coprésidents Françoise ROURE et Raphaël ADJOBI.

          Il était important pour les acteurs culturels et mémoriels soucieux de mieux faire connaître nos histoires françaises de se pencher sur la teneur des documents officiels par lesquels le pouvoir français, avec l’ordonnance du roi Charles X en 1825, a imposé à la première République noire du monde un impôt en guise de punition pour s’être volontairement affranchie du joug de l’esclavage. Et l’occasion fut riche de rencontres, au regard de la foule présente aussi bien dans le hall de la Maison des archives nationales – où se tenait le forum – que dans son grand amphithéâtre où s’est tenue la cérémonie officielle suivie de la « table ronde » et des échanges avec le public comprenant les associations membres de la F.M.E ainsi que les visiteurs.

          Retenons qu’à la conférence de Vienne de septembre 1814 à juin 1815, les pays vainqueurs de Napoléon Bonaparte réunis pour rédiger les conditions de la paix, et donc de déterminer les nouvelles frontières – tout en établissant un nouvel ordre pacifique entre Européens – avaient reconnu à la France le droit de reconquérir Haïti déclaré indépendant en janvier 1804 après sa victoire sur les troupes napoléoniennes à la bataille de Vertières en novembre 1803. Haïti était effectivement libre mais isolé sur la scène politique internationale parce que « ni les États-Unis, ni les puissances européennes n’ont officiellement reconnu son indépendance » (Les notes de la F.M.E n°4). C’est donc fort de ce consensus – qui en réalité n’engageait que la France – que Charles X ordonna à Haïti le paiement de 150 millions de francs-or en échange de la reconnaissance de son indépendance. Ce qui suppose qu’en cas de refus c’est la reconquête qui s’imposera.

          Cependant, il est bon de signaler qu’avant le règne de Charles X, durant dix ans la France avait vainement tenté de reprendre Haïti. C’est à partir de 1814 avec les premières relations diplomatiques entre les deux pays que le pouvoir post-napoléonien demanda à Haïti de « réintégrer purement et simplement l’Empire colonial français ». Ce qui fut refusé par les dirigeants haïtiens. En 1821, reprenant une idée du premier président de la République haïtienne, Alexandre Pétion, le président Boyer qui vient de lui succéder propose à la France la reconnaissance de son pays contre le paiement d’une indemnité qui serait le rachat de l’île. A l’avènement de Charles X en 1824, et devant l’avidité de plus en plus grande de ses partisans, le roi transforma cette proposition de rachat en indemnisation des colons propriétaires des terres et des esclaves qui les cultivaient ; ce qui permettait de multiplier par dix le chiffre qui semblait convenu entre les deux parties. En effet, ce sont les grandes fortunes coloniales qui, revigorés par un pouvoir ultra royaliste, ont arrêté la liste de ceux qui ont eu droit à l’indemnité réclamée au regard du nombre d’esclaves déclarés. Il reste bien entendu que c’est la force de l’esclave travaillant la terre – donc sa valeur par rapport à ce qu’il peut produire – qui fait la fortune et non la terre nue. En d’autres termes, la terre que veulent racheter les gouvernants haïtiens ne vaut rien aux yeux des anciens colons anti-révolutionnaires et anti-républicains ! Les esclaves perdus, si ! Les indemnités seront donc calculées selon les têtes nègres perdues par chaque colon, et devront êtres versées dans un délai de cinq ans !

Que veut dire « La double dette » ?

          Pour payer la dette qui lui a été imposée et exigée par le pouvoir de France, Haïti a été contraint d’emprunter la somme exigée aux banques françaises par le biais de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), elle-même chargée de répartir cette somme entre les grandes fortunes coloniales ! Pas mal du tout le beau tour de passe-passe ! Les contre-révolutionnaires ou ennemis de la République venaient de triompher ! Évidemment, à leur tour, les banques ont imposé à Haïti un remboursement de la somme avancée avec des intérêts exorbitants sur près de 100 ans !

          Il est aussi intéressant de savoir qui a effectivement payé cette « double dette ». A l’époque, il n’y avait que les paysans, fraîchement sortis de l’esclavage ou du travail forcé, auxquels il pouvait être demandé l’effort nécessaire au remboursement de cette « double dette ». Par voie de conséquence, les pouvoirs successifs, jouant les intermédiaires entre la force productrice du monde paysan et la force prédatrice du pouvoir français avec ses banques, tenteront de se donner un train de vie respectable en prélevant leur part sur le travail du paysan ! Tout à fait comme dans toute colonie dirigée par un valet local. Ainsi, sans envahir Haïti, la France a fait travailler le peuple haïtien pendant près de 100 ans pour elle et ses banques ! Quel talent !

          Aujourd’hui, l’heure des comptes a sonné ! En 1825, la France avait officiellement reconnu et chiffré la valeur de la force productrice du nègre pouvant être évaluée sur les années passées en esclavage de génération en génération. Ce qui veut dire que tôt ou tard, quelqu’un devra passer à la caisse pour les 100 ans de travail accompli sous la contrainte par les Haïtiens. « L’histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clef du mystère depuis le début » (David Grann – La note américaine).

Raphaël ADJOBI

Gagny (93) accueille l’exposition « Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France » en mai 2025

         Dans son programme des manifestations de l’année 2025, la ville de Gagny a choisi de présenter au public durant tout le mois de mai notre exposition Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France. Ce projet arrêté depuis bientôt un an entre dans le cadre de la commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage et se déroulera à la médiathèque Georges Perec. Une occasion pour les populations de cette commune et des environs de découvrir des personnalités noires qui ont marqué leur époque depuis la Révolution jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

          Afin de ponctuer de manière vive la journée nationale commémorant la fin officielle de l’esclavage des Africains dans nos colonies des Amériques de de l’océan Indien, une conférence avec le coprésident de La France noire est prévue le 10 mai à 11h.

          Les membres du conseil d’administration de notre association se joignent aux coprésidents – Françoise ROURE et Raphaël ADJOBI – pour remercier la municipalité de permettre à la médiathèque Georges Perec de varier ses choix culturels en offrant notre exposition sur la contribution des Noirs à l’Histoire de France à ses administré(e)s.

Raphaël ADJOBI

Les voeux de LA FRANCE NOIRE à ses abonné(e)s

          Les membres du conseil d’administration de La France noire se joignent à Françoise ROURE et à Raphaël ADJOBI, coprésidents de notre association, pour souhaiter à toutes et à tous une heureuse année 2025. Nous espérons de tout coeur que les réjouissances que vous partagerez avec les vôtres ne vous feront pas oublier votre « engagement » pour une meilleure connaissance de l’Autre à travers notre association. Nous avons totalement confiance en vous et vous remercions d’avance pour l’attention que vous continuerez à porter à nos projets et à nos réflexions.

              En 2024, plus d’une dizaine d’établissements ont été visités par notre association avec nos trois expositions pédagogiques désormais consultables sur PASS CULTURE ou ADAGE par tous les enseignants de France désireux de varier leur pratique. L’année 2025 se présente riche en événements et nous vous invitons à partager votre joie de nous connaître avec celles et ceux que vous aimez. Nous espérons que, comme vous, ils seront heureux de nous suivre pour partager ensemble la même passion : mieux connaître l’Autre pour respecter sa différence.

Les coprésidents

Françoise ROURE &

Raphaël ADJOBI

         

Journée singulière de LA FRANCE NOIRE à Ambérieu-en-Bugey (01 – Ain)

          Invitée par notre jeune collègue Antoine Bedin pour l’accompagner dans son projet engagé avec ses classes qu’il a inscrites au concours de La flamme de la liberté organisé tous les ans par la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (F.M.E) dirigée par Monsieur Jean-Marc Ayrault, l’équipe pédagogique s’est retrouvée face à des enseignants heureux de découvrir un outil pédagogique qu’ils ne soupçonnaient pas ; un outil pédagogique accompagné par un conférencier qu’ils ont unanimement apprécié. Celui-ci n’oubliera JAMAIS le visage rayonnant de certain(e)s de ses collègues lors de sa prestation !

            Avant même d’aller plus loin, l’équipe pédagogique de La France noire tient à remercier Madame la proviseure qui a tenu à l’accueillir pour lui souhaiter la bienvenue. Merci Madame d’avoir pris le temps de jeter un œil à l’exposition. Enfin, merci de nous avoir témoigné votre satisfaction quant à sa qualité visuelle pour susciter l’intérêt des jeunes.

            A vrai dire, c’est la personnalité faite d’un franc enthousiasme du collègue Antoine Bedin qui a drainé les autres enseignants et leurs élèves vers le CDI où était installée l’exposition Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques. Au lieu d’une demi-journée, c’est en fait une journée entière que l’équipe de La France noire a passée avec un grand plaisir au lycée des métiers Alexandre Bérard. Le trésorier de la France noire – Pascal Compaoré – qui a intégré pour la circonstance l’équipe pédagogique a observé, comme nous auparavant, qu’avant l’intérêt des jeunes pour la qualité de l’exposition, c’est celui qu’ils portent à la qualité du discours du conférencier que tous les observateurs peuvent et doivent retenir. En effet, c’est le discours de la reconnaissance des histoires françaises des uns et des autres négligées ou jamais racontées dans le grand livre de l’Histoire de France qu’est l’école qui suscite l’attention des élèves ! Pour preuve : le conférencier et lui ont été les témoins d’une scène inédite : trois jeunes approchent le conférencier pour le remercier vivement de la qualité de son discours. Le premier des trois lui dit sans détour : « mon grand-père est Noir ; il est Antillais ». Le trésorier de l’association et le conférencier ont été quelque peu obligés de lui dire qu’ils sont l’un et l’autre les grands-parents de jeunes Blancs ! Et c’est parce qu’ils ne veulent pas que leurs petits-enfants blancs ou noirs aient honte de leurs aïeux que l’association La France noire milite pour une instruction qui apprenne aux jeunes à se connaître pour mieux respecter leurs différences au sein de la République qu’ils ont reçue en héritage. Car à sa naissance, la république n’était pas blanche ! Elle était blanche et noire dès 1794 ! Cela est incontestable et doit être connue de tous ! Et c’est d’ailleurs ce que la seconde république a voulu rappeler à tous en faisant sculpter la première Marianne noire en 1848 ! Mais combien sommes-nous à savoir cela et à l’enseigner ?*

           Merci à tous, et surtout aux jeunes porteurs du projet avec leur professeur Monsieur Bedin. Vos questions, vos observations et vos sentiments sur les panneaux de l’exposition ont permis au conférencier de vous conduire plus loin dans la connaissance de la lutte des esclaves noirs pour leur liberté dans les Amériques. Chose hier ignorée et qui a permis de ne retenir que la glorification de quelques Européens dans nos livres et espaces publics. Votre travail sur les héros noirs de la lutte pour la liberté – que nous ne dévoilerons pas ici – sera la preuve de votre volonté de réparer une injustice. Merci donc à vous !

Raphaël ADJOBI

* https://lafrancenoire.com/2021/09/19/les-tribulations-de-la-marianne-noire-de-1848/       

LA MARTINIQUE, LA POLYNESIE… NOS ÎLES LOINTAINES ET LA REPUBLIQUE : récit des marques étouffantes de notre histoire coloniale

Préambule :

Pascal Blanchard (historien, spécialiste de notre histoire coloniale) à propos des manifestations contre la faim en Martinique : « Cette crise est impossible dans l’hexagone. Impossible ! Dans ma région, en Bretagne, vous ne pouvez pas payer 220 fois plus cher l’eau ; 147 % plus cher les 6 œufs au marché le matin ! Les gens se révolteraient, parce qu’ils trouveraient çà anormal. Surtout ils diraient où est l’équité au sein de la République si moi je dois payer 200 % plus cher mes produits. ».

Sur la base d’une République Une et Indivisible, il semble que tout est fait pour que partout où l’on se trouve les marges bénéficiaires des exploitants soient équitables (à quelque chose près). Aussi, personne n’a jamais démontré que les fromages provenant de la Haute-Normandie coûtent plus chers en Provence-Côte d’Azur qu’en Bretagne ou en Bourgogne. Une logique de marge pouvant être exorbitante sur les prix en fonction de la distance et des moyens de transport n’a jamais été établie et démontrée à l’intérieur de l’État en ce XXIe siècle. La crise de la vie chère dans nos îles ressemble à une perpétuation du schéma colonial. Tiens, il serait bon que chacun aille voir les prix des produits de consommation à Saint-Pierre et Miquelon !

          Voir en 2024, en ce XXIe siècle, les populations d’un département français descendre dans les rues pour crier famine, qu’elles n’arrivent pas à se nourrir, exactement comme au XVIIIe siècle, lors de la Révolution en 1789 quand des foules sont descendues dans les rues pour crier « du pain, à manger ! », est pitoyable et en dit long sur l’équité entre les citoyens de la République française ! Et comme en 1789, la réponse de l’État (et donc de nos institutions) a été la répression de ceux qui tenaient les barricades. Cela donne à réfléchir quand on n’est pas vacciné contre l’empathie, contre le bon sens et contre l’écoute de l’Autre. Quand on n’est pas abonné à l’égoïsme et fier de l’être !

          La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Mayotte…. sont aux « abonnés absents des radars du développement de la République française ». Il faut les chercher dans un autre registre pour les localiser. Dans le registre des régions du monde où l’on meurt de faim, où l’eau potable n’existe pas parce que polluée par les pesticides venus d’ailleurs au nom du développement ou de la civilisation, dans ces parties du monde où l’écart entre les riches et les pauvres est si grand que les derniers meurent dans le silence et l’indifférence par manque de vivres et de soins. Voilà la place des terres de la République que nous appelons pompeusement les départements français d’outre-mer. Il appartient à chacun, à la suite de la démonstration qui sera faite ici, de se poser des questions et faire des recherches pour savoir si c’est l’injuste vérité que nous vivons en France que je peins dans cet article.

Explications

          En effet, cette situation de nos îles lointaines s’explique par deux histoires coloniales que la République se refuse toujours à faire évoluer, et par une histoire moderne qui invite à la réflexion quant à la dignité de nos dirigeants par rapport à la confiance que nous leur accordons. Donc trois explications s’imposent.

1 – Quand l’abolition de l’esclavage de 1848 institutionnalise l’injustice !

          Effectivement, lors de cette deuxième abolition de l’esclavage (après celle de 1794), les nouveaux citoyens, les Noirs, furent renvoyés les mains vides, sans toit. Les Blancs, les colons (Békés, et souvent leurs commanditaires métropolitains), furent indemnisés par l’État pour que finisse le système de l’esclavage à perpétuité. Ce ne fut pas le cas en 1789 où les révolutionnaires ont obligé les aristocrates à céder les terres aux paysans, leurs serviteurs (serfs), qui les cultivaient. Deux poids, deux mesures ! Une fois l’argent empoché, les colons l’investissent dans l’import-export et l’exploitation de produits agricoles pour lesquels l’État institue le travail forcé obligeant les nouveaux citoyens (les Noirs) à travailler gratuitement pour les Blancs. Comme de nombreux nouveaux-libres se cachaient dans les forêts pour échapper au travail forcé (nouvel esclavage), l’État va faire venir de Chine et d’Afrique des travailleurs « sous contrat » (un esclavage à durée déterminée) jusqu’en 1946, date de l’abolition du travail forcé. La légère différence entre le poids économique des békés (descendants des colons) en Martinique et ceux de la Guadeloupe s’explique par la grande crise sucrière de 1884. En Guadeloupe, de nombreux békés ont dû vendre leurs terres à des sociétés métropolitaines qui les ont ensuite cédées aux nouveaux citoyens. Ce qui ne fut pas le cas en Martinique où les békés jouissent de la même puissance qu’à l’époque coloniale. Mais nous verrons plus loin pourquoi nos gouvernants ferment les yeux sur leur insolente puissance qui qui ressemble à une prise d’otages des populations.

2 – Une taxe anti-républicaine ou « pacte colonial »

          Ensuite, pour comprendre la situation d’aujourd’hui de nos îles lointaines, il convient de remonter à une vieille institution française de 1670 avec des textes appelés le « pacte colonial ». Quand un produit entre dans un territoire, il subit une taxe ! Une adroite façon pour l’ancien régime de s’assurer l’exclusivité du marché intérieur de ces îles comme il a l’exclusivité du marché intérieur de l’hexagone. Selon l’équité entre les citoyens prônée par la République, cette taxe aurait donc dû disparaître comme partout en métropole où il n’y a plus de taxe quand un produit français entre dans un département français ! Mais, comme le dit avec beaucoup de justesse Pascal Blanchard, non seulement cette taxe ne disparaît pas pour les outre-mer, mais elle va même s’institutionnaliser. Elle devient « l’octroi de mer », c’est-à-dire que quand un produit vient de l’hexagone et arrive en Martinique ou en Guadeloupe par exemple, on paie une taxe. Pourquoi donc ?

          L’État colonial avait eu une idée géniale ! Établir le budget des mairies et des collectivités territoriales à partir essentiellement de cette taxe ! C’est dire que les citoyens de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane et de toutes nos îles lointaines – qui contribuent à l’impôt national par leurs salaires comme tout le monde – paient une taxe sur les produits venant de la métropole afin de permettre aux structures de l’État où ils vivent de fonctionner. En d’autres termes, « ce n’est pas Paris qui envoie de l’argent dans les îles, ce n’est pas le contribuable de la métropole, le paysan de Bourgogne, de Bretagne ou d’ailleurs qui contribuent à leur fonctionnement. […] Parce que depuis le temps des colonies, il y a une idée simple qui a été arrêtée : la colonie ne doit rien coûter à l’État !» (Pascal Blanchard). Ce que soulignait déjà Just Jean-Etienne Roy dans son Histoire des colonies françaises publiée en 1860 (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies). En d’autres termes, nos îles lointaines sont encore, en ce XXIe siècle, des colonies dans les structures de l’État ! Et pourtant dans tous les départements de l’hexagone, les citoyens sont bercés par l’idée que les Antilles leur coûtent cher, que les populations des îles vivent de l’argent du contribuable de la métropole. Quelle est grande notre ignorance dans l’hexagone sur les actes posés par la République !

          Au poids de cette taxe, il faut ajouter le fait qu’en Martinique trois familles békés sont en position de quasi-monopole (rapport d’une commission parlementaire datant de 2023) quant au contrôle de l’import-export, de l’agroalimentaire et de la grande distribution (bricolage, automobile…). Ce qui veut dire que les marges qu’ils s’octroient ne connaissent pas de concurrence ! En plus, ils multiplient les sociétés intermédiaires pour élargir leurs bénéfices. C’est ainsi que la banane produite en Martinique arrive en France avant d’y retourner pour y être vendue plus chère ! Et l’État français ferme les yeux sur cette pratique qui remonte à un autre temps. Mais pour que les populations métropolitaines qui vont travailler dans nos îles ne subissent pas cette contrainte – et donc pour qu’elles ne se montrent pas solidaires des actions sociales de ces îles – elles bénéficient d’un traitement salarial majoré. Tout est politiquement bien calculé par Paris !

3 – Les outre-mers officiellement exclus de la République depuis 1961 !

          Enfin, pour comprendre sans le moindre doute la situation de nos îles lointaines – si toutefois vous douteriez des deux premiers arguments – il convient de retenir ceci : les outre-mers ne font officiellement pas partie de la France ! Je vous imagine écarquiller les yeux pour essayer de comprendre. Oui, notre pays – en l’âme et conscience de tous nos dirigeants et de toutes nos institutions – estime qu’il est inacceptable de traiter sur le même pied d’égalité les populations de nos îles lointaines et celles de la métropole ! Voilà la stricte vérité ! Aussi, à travers nos gouvernants, la France s’applique avec fermeté à ne pas les inclure dans l’application des résolutions européennes concernant certains droits sociaux pouvant être défendus par les syndicats et les collectivités locales.

          Sur ce chapitre, il convient d’être plus explicite parce que le sujet fait partie du présent et non de l’histoire. En septembre 2024, la Commission nationale consultative des Droits de l’homme (CNCDH) a rappelé à nos dirigeants la nécessité pour notre pays d’œuvrer à la prise en compte par le Secrétariat général du Conseil de l’Europe de nos territoires ultramarins comme faisant partie de la France et non comme des colonies. Pour comprendre cette recommandation qui est une forte attente, il faut savoir qu’en 1961, au moment de ratifier la charte sociale européenne prévoyant « l’accès aux soins, à l’éducation, au travail, à des conditions décentes de vie » équitables pour tous les citoyens des pays signant cette charte, la France n’a pas inscrit ses îles lointaines comme faisant partie de ses territoires ! Oui, c’est la stricte vérité qui explique l’indifférence ou le mépris des gouvernants à l’égard des conditions de vie catastrophiques qui prévalent dans certaines de nos îles. En d’autres termes, la France les a présentées comme des colonies ! Pire, en 1996, au moment de ratifier cette charte, elle n’a pas changé d’attitude vis-à-vis de ses îles lointaines. La République affirmerait-elle, en ce XXIe siècle, que les nègres ne vaudraient pas une égale considération avec les Blancs ? Nous attendons tous la réponse qui sera donnée à la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme). Les militants des droits de l’homme ne devraient-ils pas se manifester maintenant pour appuyer le CNCDH ?

          Parce que par sa volonté les droits européens ne peuvent être appliqués à ses colonies, la France peut, sans risque de sanction de l’Europe, se permettre de ne pas traiter sur le même pied d’égalité ses citoyens des îles et ceux de la métropole quand il s’agit des services sociaux comme l’accès aux soins, au travail, à la qualité de l’eau, des sols et autres mesures sanitaires pour des conditions de vie décentes (Suivez mon regard vers la catastrophe sanitaire de l’insecticide chlordécone). C’est pourquoi le CNCDH « dénonce une différence de traitement des populations selon qu’elles résident en métropole ou dans les autres territoires français ». Et dans ce « deux poids deux mesures », les médias marchent dans les pas de nos gouvernants en gardant le silence sur les manifestations dans les îles. Ils attendent que l’État y envoie les CRS pour qu’ils parlent de « violences » dans les outre-mer.

          Parler de citoyens de seconde zone n’est donc pas une vaine expression, mais une réalité quotidienne au sein de la France. Ou bien nous nous taisons tous parce que cela nous convient parfaitement, ou bien nous partageons l’information afin que chacun soit soucieux de l’équité au sein de la République. Avec l’espoir que les mouvements de droits de l’homme se manifestent sur sur ce sujet.

Raphaël ADJOBI

La rentrée littéraire à LA FRANCE NOIRE !

Trois membres de l’association LA FRANCE NOIRE terminent l’année 2024 en publiant chacun un livre ; et cela dans des domaines différents. Présentation dans l’ordre de parution.

Luís-Nourredine PITA : membre du conseil d’administration de La France noire. Docteur en philosophie et professeur de lettres modernes, il vient de publier son premier roman : Errance – Un chemin lumineux le 18/10/2024 (Le Lys bleu Éditions).

Liss KIHINDOU : membre du conseil d’administration de La France noire. Docteure en littérature francophone et professeure de lettres modernes, elle vient de publier son deuxième roman destiné à la jeunesse (à partir de 10 ans) le 8/11/2024 : Kinokia et les ancêtres (Éditions L’Harmattan). Critique littéraire, elle totalise quatre essais sur des sujets très différents.

Raphaël ADJOBI : coprésident de La France noire. Docteur en littérature française et comparée et professeur de lettres modernes, il est le troisième membre de l’association à s’illustrer à la fin de cette année avec Les Français noirs et la République – une histoire mouvementée, publié le 28/11/2024 (Éditions L’Harmattan, collection Questions contemporaines). Critique littéraire depuis 2006, ce livre est son deuxième essai.

VISAGE DU RACISME ORDINAIRE : l’éditeur Dupuis fait de Spirou un raciste !

          Nous savons le personnage de Tintin et son inventeur racistes – parce que tous deux sont fils d’une époque où le Noir était officiellement présenté comme un être non évolué, un être aux capacités intellectuelles et morales jugées primaires. En d’autres termes un « humain » inférieur proche du singe qui serait l’ancêtre de l’homme. Une non-personne.

Spirou raciste texte corrigé          Cependant, depuis deux décennies, on ne peut pas affirmer que l’Éducation nationale continue à enseigner le racisme, même si les manuels scolaires ou livres destinés à la jeunesse et les panneaux publicitaires demeurent encore truffés des restes de cet esprit des deux derniers siècles. L’étude des bandes dessinées du XIXe et du XXe siècles réalisée par Fredrik Strömberg (Images noires, PLG, janvier 2020) est en effet éloquente quant à la culture du racisme en Europe. Un racisme entretenu par des adultes, bien entendu. Par ailleurs, le livre d’Odile Tobner intitulé Du racisme français (Les Arènes, 2007) donne un bel éclairage de cet esprit qui persiste dans notre société à travers les propos d’intellectuels et d’hommes politiques. Mais à l’heure où nombreux sont les mouvements qui prônent une meilleure prise en compte de la dignité de l’autre (La Fondation pour la mémoire de l’Esclavage, le MRAP, La Ligue des droits de l’homme, Mémoires et partages, La France noire…), on s’attendrait à une certaine retenue de la part des écrivains et artistes partisans de l’infériorisation des Noirs dans les espaces publics et les canaux de communication et des savoirs.

          Mais voilà que depuis plus d’un an (2023 !), dans le silence ou l’indifférence de toutes les institutions nationales proclamant pourtant veiller au non étalage des actes et productions racistes, l’éditeur Dupuis vendait aux Français et aux Belges une bande dessinée qui présente tous les personnages noirs sous les traits de singes ! Alors que tous les personnages blancs étaient peints sous les traits d’êtres humains reconnaissables par tous comme tels. Et aucun Blanc ayant eu Spirou et la Gorgone bleue entre les mains n’a osé s’indigner sur un quelconque réseau social ! Pas une bibliothèque de France, un CDI des collèges et des lycées, n’a jugé opportun d’attirer l’attention d’un mouvement de lutte contre le racisme ! Comme dirait le chroniqueur Jean-Michel Apathie, « ça dit quelque chose de nous, de notre regard, de ne pas avoir vu cela » avant les Africains-Français ! Et il ajoute : « Dans la maison d’édition, il y a des gens qui vérifient, valident. On se demande comment tout ceci peut se produire en 2024 ».

          Et comme l’artiste, un homme de plus de 80 ans – donc nourri de Tintin au Congo et des autres bandes dessinées dont parle l’historien Fredrik Strömberg dans Images noires – a répondu benoîtement aux indignations qu’il s’agit d’une caricature, je lui réponds ici que dessiner un Noir sous les traits d’un singe n’est pas une caricature mais l’expression d’une culture blanche qui assigne au Noir une place inférieure dans l’échelle des êtres et dont il est un pur produit. Cela est incontestable, sauf quand on est sénile. Le chroniqueur Jean-Michel Apathie et tous les autres Blancs qui ont jeté un œil à l’album raciste n’ont pas vu Spirou et les autres personnages blancs sous les traits d’un quelconque animal symbolisant l’homme blanc pour croire qu’il s’agit bien de caricatures. Ce sont donc bien les adultes racistes – nombreux dans toutes les institutions – qui veulent pérenniser ce qu’ils ont appris comme un précieux héritage devant être transmis. Quant aux jeunes que j’ai entendus lors de la conférence d’une collègue que j’avais invitée à Joigny, ils ont assuré que leurs querelles n’ont rien à voir avec cette infériorisation de l’autre, que cette expulsion du Noir à la périphérie de l’humanité est l’œuvre de leurs parents et de leurs grands-parents.

          Voilà pourquoi La France noire ne va pas vers les jeunes avec la volonté de combattre le racisme ! Non ! La France noire va vers eux pour leur offrir non seulement des outils pour comprendre comment est né le racisme et comment il s’est propagé, mais aussi des outils pour reconnaître les images et les propos racistes que les adultes véhiculent dans la société française. Notre volonté est de tenter de les préserver du racisme de leurs aïeux. Et visiblement, dans cette tâche, nous ne sommes pas encore assez nombreux en France pour faire changer de comportement les artistes et pseudo-intellectuels qui plus ils deviennent vieux, plus ils deviennent c… – comme dit la chanson.

L’Éditeur Dupuis a assorti le retrait de l’album de ce message d’excuse, publié sur X : « Nous sommes profondément désolés si cet album a pu choquer et blesser. Cet album s’inscrit dans un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque. Plus que jamais conscients de notre devoir moral et de l’importance que représente la bande dessinée en tant qu’éditeur et plus largement le livre dans l’évolution des sociétés, nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ».

          Un album inscrit dans « un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque » ! C’est ici l’aveu réjouissant du travail d’un grand-père et sûrement arrière grand-père profondément ancré dans une époque évidemment raciste dont les codes picturaux sont mondialement connus – s’agissant des Noirs et autres non-blancs. Une époque où la caricature visait rarement les Blancs quand les non-Blancs faisaient partie du récit. Une époque dont le vieux dessinateur de Spirou est nostalgique. « Conscients de notre devoir […] en tant qu’éditeur […] nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ». Que cela soit lu et entendu par tous partout en France !

Raphaël ADJOBI