Les voeux de LA FRANCE NOIRE à ses abonné(e)s

          Les membres du conseil d’administration de La France noire se joignent à Françoise ROURE et à Raphaël ADJOBI, coprésidents de notre association, pour souhaiter à toutes et à tous une heureuse année 2025. Nous espérons de tout coeur que les réjouissances que vous partagerez avec les vôtres ne vous feront pas oublier votre « engagement » pour une meilleure connaissance de l’Autre à travers notre association. Nous avons totalement confiance en vous et vous remercions d’avance pour l’attention que vous continuerez à porter à nos projets et à nos réflexions.

              En 2024, plus d’une dizaine d’établissements ont été visités par notre association avec nos trois expositions pédagogiques désormais consultables sur PASS CULTURE ou ADAGE par tous les enseignants de France désireux de varier leur pratique. L’année 2025 se présente riche en événements et nous vous invitons à partager votre joie de nous connaître avec celles et ceux que vous aimez. Nous espérons que, comme vous, ils seront heureux de nous suivre pour partager ensemble la même passion : mieux connaître l’Autre pour respecter sa différence.

Les coprésidents

Françoise ROURE &

Raphaël ADJOBI

         

Journée singulière de LA FRANCE NOIRE à Ambérieu-en-Bugey (01 – Ain)

          Invitée par notre jeune collègue Antoine Bedin pour l’accompagner dans son projet engagé avec ses classes qu’il a inscrites au concours de La flamme de la liberté organisé tous les ans par la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (F.M.E) dirigée par Monsieur Jean-Marc Ayrault, l’équipe pédagogique s’est retrouvée face à des enseignants heureux de découvrir un outil pédagogique qu’ils ne soupçonnaient pas ; un outil pédagogique accompagné par un conférencier qu’ils ont unanimement apprécié. Celui-ci n’oubliera JAMAIS le visage rayonnant de certain(e)s de ses collègues lors de sa prestation !

            Avant même d’aller plus loin, l’équipe pédagogique de La France noire tient à remercier Madame la proviseure qui a tenu à l’accueillir pour lui souhaiter la bienvenue. Merci Madame d’avoir pris le temps de jeter un œil à l’exposition. Enfin, merci de nous avoir témoigné votre satisfaction quant à sa qualité visuelle pour susciter l’intérêt des jeunes.

            A vrai dire, c’est la personnalité faite d’un franc enthousiasme du collègue Antoine Bedin qui a drainé les autres enseignants et leurs élèves vers le CDI où était installée l’exposition Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques. Au lieu d’une demi-journée, c’est en fait une journée entière que l’équipe de La France noire a passée avec un grand plaisir au lycée des métiers Alexandre Bérard. Le trésorier de la France noire – Pascal Compaoré – qui a intégré pour la circonstance l’équipe pédagogique a observé, comme nous auparavant, qu’avant l’intérêt des jeunes pour la qualité de l’exposition, c’est celui qu’ils portent à la qualité du discours du conférencier que tous les observateurs peuvent et doivent retenir. En effet, c’est le discours de la reconnaissance des histoires françaises des uns et des autres négligées ou jamais racontées dans le grand livre de l’Histoire de France qu’est l’école qui suscite l’attention des élèves ! Pour preuve : le conférencier et lui ont été les témoins d’une scène inédite : trois jeunes approchent le conférencier pour le remercier vivement de la qualité de son discours. Le premier des trois lui dit sans détour : « mon grand-père est Noir ; il est Antillais ». Le trésorier de l’association et le conférencier ont été quelque peu obligés de lui dire qu’ils sont l’un et l’autre les grands-parents de jeunes Blancs ! Et c’est parce qu’ils ne veulent pas que leurs petits-enfants blancs ou noirs aient honte de leurs aïeux que l’association La France noire milite pour une instruction qui apprenne aux jeunes à se connaître pour mieux respecter leurs différences au sein de la République qu’ils ont reçue en héritage. Car à sa naissance, la république n’était pas blanche ! Elle était blanche et noire dès 1794 ! Cela est incontestable et doit être connue de tous ! Et c’est d’ailleurs ce que la seconde république a voulu rappeler à tous en faisant sculpter la première Marianne noire en 1848 ! Mais combien sommes-nous à savoir cela et à l’enseigner ?*

           Merci à tous, et surtout aux jeunes porteurs du projet avec leur professeur Monsieur Bedin. Vos questions, vos observations et vos sentiments sur les panneaux de l’exposition ont permis au conférencier de vous conduire plus loin dans la connaissance de la lutte des esclaves noirs pour leur liberté dans les Amériques. Chose hier ignorée et qui a permis de ne retenir que la glorification de quelques Européens dans nos livres et espaces publics. Votre travail sur les héros noirs de la lutte pour la liberté – que nous ne dévoilerons pas ici – sera la preuve de votre volonté de réparer une injustice. Merci donc à vous !

Raphaël ADJOBI

* https://lafrancenoire.com/2021/09/19/les-tribulations-de-la-marianne-noire-de-1848/       

LA MARTINIQUE, LA POLYNESIE… NOS ÎLES LOINTAINES ET LA REPUBLIQUE : récit des marques étouffantes de notre histoire coloniale

Préambule :

Pascal Blanchard (historien, spécialiste de notre histoire coloniale) à propos des manifestations contre la faim en Martinique : « Cette crise est impossible dans l’hexagone. Impossible ! Dans ma région, en Bretagne, vous ne pouvez pas payer 220 fois plus cher l’eau ; 147 % plus cher les 6 œufs au marché le matin ! Les gens se révolteraient, parce qu’ils trouveraient çà anormal. Surtout ils diraient où est l’équité au sein de la République si moi je dois payer 200 % plus cher mes produits. ».

Sur la base d’une République Une et Indivisible, il semble que tout est fait pour que partout où l’on se trouve les marges bénéficiaires des exploitants soient équitables (à quelque chose près). Aussi, personne n’a jamais démontré que les fromages provenant de la Haute-Normandie coûtent plus chers en Provence-Côte d’Azur qu’en Bretagne ou en Bourgogne. Une logique de marge pouvant être exorbitante sur les prix en fonction de la distance et des moyens de transport n’a jamais été établie et démontrée à l’intérieur de l’État en ce XXIe siècle. La crise de la vie chère dans nos îles ressemble à une perpétuation du schéma colonial. Tiens, il serait bon que chacun aille voir les prix des produits de consommation à Saint-Pierre et Miquelon !

          Voir en 2024, en ce XXIe siècle, les populations d’un département français descendre dans les rues pour crier famine, qu’elles n’arrivent pas à se nourrir, exactement comme au XVIIIe siècle, lors de la Révolution en 1789 quand des foules sont descendues dans les rues pour crier « du pain, à manger ! », est pitoyable et en dit long sur l’équité entre les citoyens de la République française ! Et comme en 1789, la réponse de l’État (et donc de nos institutions) a été la répression de ceux qui tenaient les barricades. Cela donne à réfléchir quand on n’est pas vacciné contre l’empathie, contre le bon sens et contre l’écoute de l’Autre. Quand on n’est pas abonné à l’égoïsme et fier de l’être !

          La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Mayotte…. sont aux « abonnés absents des radars du développement de la République française ». Il faut les chercher dans un autre registre pour les localiser. Dans le registre des régions du monde où l’on meurt de faim, où l’eau potable n’existe pas parce que polluée par les pesticides venus d’ailleurs au nom du développement ou de la civilisation, dans ces parties du monde où l’écart entre les riches et les pauvres est si grand que les derniers meurent dans le silence et l’indifférence par manque de vivres et de soins. Voilà la place des terres de la République que nous appelons pompeusement les départements français d’outre-mer. Il appartient à chacun, à la suite de la démonstration qui sera faite ici, de se poser des questions et faire des recherches pour savoir si c’est l’injuste vérité que nous vivons en France que je peins dans cet article.

Explications

          En effet, cette situation de nos îles lointaines s’explique par deux histoires coloniales que la République se refuse toujours à faire évoluer, et par une histoire moderne qui invite à la réflexion quant à la dignité de nos dirigeants par rapport à la confiance que nous leur accordons. Donc trois explications s’imposent.

1 – Quand l’abolition de l’esclavage de 1848 institutionnalise l’injustice !

          Effectivement, lors de cette deuxième abolition de l’esclavage (après celle de 1794), les nouveaux citoyens, les Noirs, furent renvoyés les mains vides, sans toit. Les Blancs, les colons (Békés, et souvent leurs commanditaires métropolitains), furent indemnisés par l’État pour que finisse le système de l’esclavage à perpétuité. Ce ne fut pas le cas en 1789 où les révolutionnaires ont obligé les aristocrates à céder les terres aux paysans, leurs serviteurs (serfs), qui les cultivaient. Deux poids, deux mesures ! Une fois l’argent empoché, les colons l’investissent dans l’import-export et l’exploitation de produits agricoles pour lesquels l’État institue le travail forcé obligeant les nouveaux citoyens (les Noirs) à travailler gratuitement pour les Blancs. Comme de nombreux nouveaux-libres se cachaient dans les forêts pour échapper au travail forcé (nouvel esclavage), l’État va faire venir de Chine et d’Afrique des travailleurs « sous contrat » (un esclavage à durée déterminée) jusqu’en 1946, date de l’abolition du travail forcé. La légère différence entre le poids économique des békés (descendants des colons) en Martinique et ceux de la Guadeloupe s’explique par la grande crise sucrière de 1884. En Guadeloupe, de nombreux békés ont dû vendre leurs terres à des sociétés métropolitaines qui les ont ensuite cédées aux nouveaux citoyens. Ce qui ne fut pas le cas en Martinique où les békés jouissent de la même puissance qu’à l’époque coloniale. Mais nous verrons plus loin pourquoi nos gouvernants ferment les yeux sur leur insolente puissance qui qui ressemble à une prise d’otages des populations.

2 – Une taxe anti-républicaine ou « pacte colonial »

          Ensuite, pour comprendre la situation d’aujourd’hui de nos îles lointaines, il convient de remonter à une vieille institution française de 1670 avec des textes appelés le « pacte colonial ». Quand un produit entre dans un territoire, il subit une taxe ! Une adroite façon pour l’ancien régime de s’assurer l’exclusivité du marché intérieur de ces îles comme il a l’exclusivité du marché intérieur de l’hexagone. Selon l’équité entre les citoyens prônée par la République, cette taxe aurait donc dû disparaître comme partout en métropole où il n’y a plus de taxe quand un produit français entre dans un département français ! Mais, comme le dit avec beaucoup de justesse Pascal Blanchard, non seulement cette taxe ne disparaît pas pour les outre-mer, mais elle va même s’institutionnaliser. Elle devient « l’octroi de mer », c’est-à-dire que quand un produit vient de l’hexagone et arrive en Martinique ou en Guadeloupe par exemple, on paie une taxe. Pourquoi donc ?

          L’État colonial avait eu une idée géniale ! Établir le budget des mairies et des collectivités territoriales à partir essentiellement de cette taxe ! C’est dire que les citoyens de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane et de toutes nos îles lointaines – qui contribuent à l’impôt national par leurs salaires comme tout le monde – paient une taxe sur les produits venant de la métropole afin de permettre aux structures de l’État où ils vivent de fonctionner. En d’autres termes, « ce n’est pas Paris qui envoie de l’argent dans les îles, ce n’est pas le contribuable de la métropole, le paysan de Bourgogne, de Bretagne ou d’ailleurs qui contribuent à leur fonctionnement. […] Parce que depuis le temps des colonies, il y a une idée simple qui a été arrêtée : la colonie ne doit rien coûter à l’État !» (Pascal Blanchard). Ce que soulignait déjà Just Jean-Etienne Roy dans son Histoire des colonies françaises publiée en 1860 (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies). En d’autres termes, nos îles lointaines sont encore, en ce XXIe siècle, des colonies dans les structures de l’État ! Et pourtant dans tous les départements de l’hexagone, les citoyens sont bercés par l’idée que les Antilles leur coûtent cher, que les populations des îles vivent de l’argent du contribuable de la métropole. Quelle est grande notre ignorance dans l’hexagone sur les actes posés par la République !

          Au poids de cette taxe, il faut ajouter le fait qu’en Martinique trois familles békés sont en position de quasi-monopole (rapport d’une commission parlementaire datant de 2023) quant au contrôle de l’import-export, de l’agroalimentaire et de la grande distribution (bricolage, automobile…). Ce qui veut dire que les marges qu’ils s’octroient ne connaissent pas de concurrence ! En plus, ils multiplient les sociétés intermédiaires pour élargir leurs bénéfices. C’est ainsi que la banane produite en Martinique arrive en France avant d’y retourner pour y être vendue plus chère ! Et l’État français ferme les yeux sur cette pratique qui remonte à un autre temps. Mais pour que les populations métropolitaines qui vont travailler dans nos îles ne subissent pas cette contrainte – et donc pour qu’elles ne se montrent pas solidaires des actions sociales de ces îles – elles bénéficient d’un traitement salarial majoré. Tout est politiquement bien calculé par Paris !

3 – Les outre-mers officiellement exclus de la République depuis 1961 !

          Enfin, pour comprendre sans le moindre doute la situation de nos îles lointaines – si toutefois vous douteriez des deux premiers arguments – il convient de retenir ceci : les outre-mers ne font officiellement pas partie de la France ! Je vous imagine écarquiller les yeux pour essayer de comprendre. Oui, notre pays – en l’âme et conscience de tous nos dirigeants et de toutes nos institutions – estime qu’il est inacceptable de traiter sur le même pied d’égalité les populations de nos îles lointaines et celles de la métropole ! Voilà la stricte vérité ! Aussi, à travers nos gouvernants, la France s’applique avec fermeté à ne pas les inclure dans l’application des résolutions européennes concernant certains droits sociaux pouvant être défendus par les syndicats et les collectivités locales.

          Sur ce chapitre, il convient d’être plus explicite parce que le sujet fait partie du présent et non de l’histoire. En septembre 2024, la Commission nationale consultative des Droits de l’homme (CNCDH) a rappelé à nos dirigeants la nécessité pour notre pays d’œuvrer à la prise en compte par le Secrétariat général du Conseil de l’Europe de nos territoires ultramarins comme faisant partie de la France et non comme des colonies. Pour comprendre cette recommandation qui est une forte attente, il faut savoir qu’en 1961, au moment de ratifier la charte sociale européenne prévoyant « l’accès aux soins, à l’éducation, au travail, à des conditions décentes de vie » équitables pour tous les citoyens des pays signant cette charte, la France n’a pas inscrit ses îles lointaines comme faisant partie de ses territoires ! Oui, c’est la stricte vérité qui explique l’indifférence ou le mépris des gouvernants à l’égard des conditions de vie catastrophiques qui prévalent dans certaines de nos îles. En d’autres termes, la France les a présentées comme des colonies ! Pire, en 1996, au moment de ratifier cette charte, elle n’a pas changé d’attitude vis-à-vis de ses îles lointaines. La République affirmerait-elle, en ce XXIe siècle, que les nègres ne vaudraient pas une égale considération avec les Blancs ? Nous attendons tous la réponse qui sera donnée à la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme). Les militants des droits de l’homme ne devraient-ils pas se manifester maintenant pour appuyer le CNCDH ?

          Parce que par sa volonté les droits européens ne peuvent être appliqués à ses colonies, la France peut, sans risque de sanction de l’Europe, se permettre de ne pas traiter sur le même pied d’égalité ses citoyens des îles et ceux de la métropole quand il s’agit des services sociaux comme l’accès aux soins, au travail, à la qualité de l’eau, des sols et autres mesures sanitaires pour des conditions de vie décentes (Suivez mon regard vers la catastrophe sanitaire de l’insecticide chlordécone). C’est pourquoi le CNCDH « dénonce une différence de traitement des populations selon qu’elles résident en métropole ou dans les autres territoires français ». Et dans ce « deux poids deux mesures », les médias marchent dans les pas de nos gouvernants en gardant le silence sur les manifestations dans les îles. Ils attendent que l’État y envoie les CRS pour qu’ils parlent de « violences » dans les outre-mer.

          Parler de citoyens de seconde zone n’est donc pas une vaine expression, mais une réalité quotidienne au sein de la France. Ou bien nous nous taisons tous parce que cela nous convient parfaitement, ou bien nous partageons l’information afin que chacun soit soucieux de l’équité au sein de la République. Avec l’espoir que les mouvements de droits de l’homme se manifestent sur sur ce sujet.

Raphaël ADJOBI

La rentrée littéraire à LA FRANCE NOIRE !

Trois membres de l’association LA FRANCE NOIRE terminent l’année 2024 en publiant chacun un livre ; et cela dans des domaines différents. Présentation dans l’ordre de parution.

Luís-Nourredine PITA : membre du conseil d’administration de La France noire. Docteur en philosophie et professeur de lettres modernes, il vient de publier son premier roman : Errance – Un chemin lumineux le 18/10/2024 (Le Lys bleu Éditions).

Liss KIHINDOU : membre du conseil d’administration de La France noire. Docteure en littérature francophone et professeure de lettres modernes, elle vient de publier son deuxième roman destiné à la jeunesse (à partir de 10 ans) le 8/11/2024 : Kinokia et les ancêtres (Éditions L’Harmattan). Critique littéraire, elle totalise quatre essais sur des sujets très différents.

Raphaël ADJOBI : coprésident de La France noire. Docteur en littérature française et comparée et professeur de lettres modernes, il est le troisième membre de l’association à s’illustrer à la fin de cette année avec Les Français noirs et la République – une histoire mouvementée, publié le 28/11/2024 (Éditions L’Harmattan, collection Questions contemporaines). Critique littéraire depuis 2006, ce livre est son deuxième essai.

VISAGE DU RACISME ORDINAIRE : l’éditeur Dupuis fait de Spirou un raciste !

          Nous savons le personnage de Tintin et son inventeur racistes – parce que tous deux sont fils d’une époque où le Noir était officiellement présenté comme un être non évolué, un être aux capacités intellectuelles et morales jugées primaires. En d’autres termes un « humain » inférieur proche du singe qui serait l’ancêtre de l’homme. Une non-personne.

Spirou raciste texte corrigé          Cependant, depuis deux décennies, on ne peut pas affirmer que l’Éducation nationale continue à enseigner le racisme, même si les manuels scolaires ou livres destinés à la jeunesse et les panneaux publicitaires demeurent encore truffés des restes de cet esprit des deux derniers siècles. L’étude des bandes dessinées du XIXe et du XXe siècles réalisée par Fredrik Strömberg (Images noires, PLG, janvier 2020) est en effet éloquente quant à la culture du racisme en Europe. Un racisme entretenu par des adultes, bien entendu. Par ailleurs, le livre d’Odile Tobner intitulé Du racisme français (Les Arènes, 2007) donne un bel éclairage de cet esprit qui persiste dans notre société à travers les propos d’intellectuels et d’hommes politiques. Mais à l’heure où nombreux sont les mouvements qui prônent une meilleure prise en compte de la dignité de l’autre (La Fondation pour la mémoire de l’Esclavage, le MRAP, La Ligue des droits de l’homme, Mémoires et partages, La France noire…), on s’attendrait à une certaine retenue de la part des écrivains et artistes partisans de l’infériorisation des Noirs dans les espaces publics et les canaux de communication et des savoirs.

          Mais voilà que depuis plus d’un an (2023 !), dans le silence ou l’indifférence de toutes les institutions nationales proclamant pourtant veiller au non étalage des actes et productions racistes, l’éditeur Dupuis vendait aux Français et aux Belges une bande dessinée qui présente tous les personnages noirs sous les traits de singes ! Alors que tous les personnages blancs étaient peints sous les traits d’êtres humains reconnaissables par tous comme tels. Et aucun Blanc ayant eu Spirou et la Gorgone bleue entre les mains n’a osé s’indigner sur un quelconque réseau social ! Pas une bibliothèque de France, un CDI des collèges et des lycées, n’a jugé opportun d’attirer l’attention d’un mouvement de lutte contre le racisme ! Comme dirait le chroniqueur Jean-Michel Apathie, « ça dit quelque chose de nous, de notre regard, de ne pas avoir vu cela » avant les Africains-Français ! Et il ajoute : « Dans la maison d’édition, il y a des gens qui vérifient, valident. On se demande comment tout ceci peut se produire en 2024 ».

          Et comme l’artiste, un homme de plus de 80 ans – donc nourri de Tintin au Congo et des autres bandes dessinées dont parle l’historien Fredrik Strömberg dans Images noires – a répondu benoîtement aux indignations qu’il s’agit d’une caricature, je lui réponds ici que dessiner un Noir sous les traits d’un singe n’est pas une caricature mais l’expression d’une culture blanche qui assigne au Noir une place inférieure dans l’échelle des êtres et dont il est un pur produit. Cela est incontestable, sauf quand on est sénile. Le chroniqueur Jean-Michel Apathie et tous les autres Blancs qui ont jeté un œil à l’album raciste n’ont pas vu Spirou et les autres personnages blancs sous les traits d’un quelconque animal symbolisant l’homme blanc pour croire qu’il s’agit bien de caricatures. Ce sont donc bien les adultes racistes – nombreux dans toutes les institutions – qui veulent pérenniser ce qu’ils ont appris comme un précieux héritage devant être transmis. Quant aux jeunes que j’ai entendus lors de la conférence d’une collègue que j’avais invitée à Joigny, ils ont assuré que leurs querelles n’ont rien à voir avec cette infériorisation de l’autre, que cette expulsion du Noir à la périphérie de l’humanité est l’œuvre de leurs parents et de leurs grands-parents.

          Voilà pourquoi La France noire ne va pas vers les jeunes avec la volonté de combattre le racisme ! Non ! La France noire va vers eux pour leur offrir non seulement des outils pour comprendre comment est né le racisme et comment il s’est propagé, mais aussi des outils pour reconnaître les images et les propos racistes que les adultes véhiculent dans la société française. Notre volonté est de tenter de les préserver du racisme de leurs aïeux. Et visiblement, dans cette tâche, nous ne sommes pas encore assez nombreux en France pour faire changer de comportement les artistes et pseudo-intellectuels qui plus ils deviennent vieux, plus ils deviennent c… – comme dit la chanson.

L’Éditeur Dupuis a assorti le retrait de l’album de ce message d’excuse, publié sur X : « Nous sommes profondément désolés si cet album a pu choquer et blesser. Cet album s’inscrit dans un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque. Plus que jamais conscients de notre devoir moral et de l’importance que représente la bande dessinée en tant qu’éditeur et plus largement le livre dans l’évolution des sociétés, nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ».

          Un album inscrit dans « un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque » ! C’est ici l’aveu réjouissant du travail d’un grand-père et sûrement arrière grand-père profondément ancré dans une époque évidemment raciste dont les codes picturaux sont mondialement connus – s’agissant des Noirs et autres non-blancs. Une époque où la caricature visait rarement les Blancs quand les non-Blancs faisaient partie du récit. Une époque dont le vieux dessinateur de Spirou est nostalgique. « Conscients de notre devoir […] en tant qu’éditeur […] nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ». Que cela soit lu et entendu par tous partout en France !

Raphaël ADJOBI

UNE ASSOCIATION DE L’YONNE (89) S’ILLUSTRE A L’INTERNATIONAL : « Avenir des jeunes filles de Dapaong » (AJFD)envoie 6 jeunes au Togo

          En juillet 2024, l’association Avenir des jeunes filles de Dapaong (AJFD), dont le siège est à Cézy (89 – Yonne), a permis à 6 jeunes Français d’élargir leur expérience en matière de solidarité internationale en séjournant au Togo pour participer à la réhabilitation du musée d’Aného qui menaçait ruine. Qui aurait imaginé que de cette petite commune de l’Yonne pouvait naître un projet international soutenu par le réseau multi-acteurs dénommé Bourgogne Franche-Comté International (BFC International) qui « accompagne à la conception, à la mise en œuvre, [et] au suivi de l’évaluation des projets ». Eh bien, désormais vous savez que grâce à Pascaline Toulouse et Sophie Montagne – en collaboration avec BFC International – l’AJFD œuvre à l’international et vient d’ailleurs de lancer un nouvel appel à projet pour un deuxième séjour de jeunes au Togo en 2025 !

          Jeunes de Bourgogne et de Franche-Comté, dressez donc l’oreille et regardez du côté de la solidarité internationale pour des expériences enrichissantes plutôt que de suivre ceux qui vous bercent avec les cantiques d’une certaine zone de confort où les différences seraient une menace. A l’AJFD, ce ne sont pas les adultes qui profitent des actions de l’association pour aller voir l’Afrique et ses « pauvres », mais des jeunes qui vont partager des expériences avec d’autres jeunes sous d’autres cieux autour d’un projet commun pour mieux préparer et vivre des lendemains plus fraternels. Bien sûr, ces expériences partagées par des jeunes volontaires du Togo et de France participent à l’amélioration de la scolarisation des jeunes filles ainsi qu’à celle de leurs conditions de vie dans les zones rurales du pays. Mais l’esprit est d’offrir aux jeunes d’ici et d’ailleurs l’occasion d’apprendre à construire le monde dans lequel ils aimeraient vivre.

          Tous les ans, au mois de juin, l’AJFD organise une soirée de solidarité autour d’un repas où les cuisines africaines et antillaises occupent la première place. L’équipe qui entoure Pascaline Toulouse et Sophie Montagne ne ménage pas alors ses efforts pour faire connaître leur engagement citoyen sous une forme originale.

          Durant les deux semaines de leur séjour togolais, au-delà de leur contribution au chantier du musée d’Aného, la connaissance de l’histoire locale n’a pas été négligée. Outre la découverte de quelques danses traditionnelles et la vie ordinaire des jeunes du pays, les 6 volontaires venus de l’Yonne ont pu visiter dans le sud du pays une captiverie (ou esclaverie), c’est-à-dire un camp de concentration géré par les Européens où étaient entassés les Africains capturés avant leur embarcation pour les Amériques. Et pour qu’il y ait embarcation, ils ont appris qu’il fallait passer par l’étape des transactions entre les Européens qui géraient ces forts ou comptoirs (le terme commercial) pour le compte de leur royaume et les capitaines des navires négriers qui venaient d’Europe et étaient chargés d’approvisionner en main d’œuvre les plantations esclavagistes des Amériques. Une occasion unique qui a permis à chacun des jeunes de constater la différence entre les cours proposés par les manuels scolaires et la réalité du terrain. Voir de ses propres yeux le coffre-fort des Européens dans la salle des transactions, puis descendre par une trappe au sous-sol où étaient emprisonnés des captifs qui n’avaient pas le droit de se tenir complètement debout (une salle d’un mètre cinquante de hauteur !), cela fait voir autrement l’histoire de la traite des Africains.

          Bravo à l’équipe dirigeante de l’AJFD d’avoir su persévérer dans les difficultés pour atteindre ce niveau de reconnaissance quant à la qualité de ses projets. Bravo aux jeunes qui ont participé avec enthousiasme à cette première activité de solidarité internationale avec l’association cézycoise.

Raphaël ADJOBI

Nos connaissances sur l’immigration et la nécessaire formation à la lutte contre les discriminations

          Après les 11èmes rencontres régionales de l’Éducation à la citoyenneté mondiale en Bourgogne-Franche-Comté à Beaune le 6 juin 2024, BFC International organisait une Formation à la lutte contre les discriminations à Dijon le jeudi 27 juin 2024. La France noire a sauté sur l’occasion afin d’apprécier les outils pédagogiques que propose cette structure pour lutter contre les discriminations. En effet, La France noire a pour vocation, depuis sa création, d’apporter aux jeunes générations des connaissances qui éveillent leur conscience sur la réalité humaine et sociale de la France dans laquelle ils seront demain des citoyens. Et elle accomplit cette tâche en s’appuyant sur des outils pédagogiques construits à partir des travaux de chercheurs. Elle ne peut donc qu’être curieuse quant à ce que d’autres structures proposent pour aller dans le même sens.

Beaune juin 2024 Mme Soumaoro          Ce sont Mmes Floriana Soumaoro, chargée de mission Éducation à la Citoyenneté Mondiale (ECM) à BFC Internationale, et Marie Rivollet, coordinatrice de projets au sein de l’association Récidev, qui ont assuré cette formation à laquelle dix intéressés venus de toute la grande région Bourgogne-Franche-Comté ont participé.

          Certes, la lutte contre les discriminations suppose la promotion de l’égalité, de la tolérance, le respect de l’autre, et par voie de conséquence la reconnaissance (et non la négation!) du terreau social où elles prospèrent. Mais cette lutte suppose aussi la prise en compte du cadre juridique permettant à chaque citoyen de saisir la justice pour faire respecter son droit. Tous ceux qui veulent se lancer dans ce combat ne doivent jamais oublier ce dernier point, car les victimes du racisme portent rarement plainte ; leurs plaintes n’aboutissant que rarement. D’autre part, il importe de ne pas oublier la maîtrise du contenu exact de certains termes : savoir distinguer préjugé et stéréotype, discrimination et racisme. Il convient aussi de sortir du discours officiel véhiculé par les dirigeants politiques qui brandissent des chiffres pour faire peur et gagner des suffrages. Les exercices proposés par les formatrices invitent à l’humilité, à la nécessité de revoir certaines statistiques et les modalités qui les ont produites.

          Sur ce dernier chapitre, un exercice a fait prendre conscience aux participants de l’écart entre leur conception de l’immigration et celle des institutions qui commandent les statistiques. Jamais ils n’auraient imaginé que des déportés (par exemple dans le passé des Anglais en Australie, des Français en Kanaki ou en Guyane, des Africains dans les colonies françaises des Amériques) sont comptabilisés comme des immigrés ! Jamais ils n’auraient pensé que quand il y a des guerres en Afrique et que le HCR (1) crée des camps de réfugiés dans un pays voisin, les populations déplacées sont comptabilisées comme des immigrés ! Par ailleurs, on est tout simplement considéré comme immigré du fait de passer un certain temps dans un pays étranger, quel que soit le motif. En tenant compte de tous les paramètres qu’elle recouvre, l’immigration de l’Afrique saharienne et sub-saharienne vers l’Europe, par exemple, n’est qu’une goutte d’eau par rapport à l’immigration à l’intérieur de l’Europe, à l’intérieur de l’Asie, à l’intérieur de l’Afrique ! (2) Bien évidemment, c’est loin de cette définition de l’immigration que les discours officiels véhiculent des chiffres qui affolent. Et, quand il a été demandé aux participants de dessiner un immigré, des lieux communs répétés sur les chaînes des radios et des télévisions se sont étalés allègrement : presque tous les participants ont dessiné une embarcation de fortune avec des migrants à l’intérieur ! Et sûrement dans l’esprit de tous le même point de départ et la même destination… Nous sommes tous manipulés par les discours officiels. En être conscient et ne pas les reprendre dans les nôtres est déjà une grande victoire.

          Une question mérite donc d’être posée : comment des adultes eux-mêmes pétris des discours médiatiques n’ayant rien à voir avec la réalité peuvent-ils, sans formation préalable, prétendre combattre les préjugés sur autrui ? Vouloir lutter contre les discriminations suppose déjà qu’il faut avoir connaissance des 25 critères de discrimination énoncés par la France avant de clamer haut et fort que tel groupe est le plus discriminé en France comme le font nos autorités politiques. Elles aussi doivent apprendre quels sont les groupes de personnes qui sont clairement défavorisées dans notre pays (parce que discrimination = inégalité de traitement) et sur quel(s) critère(s) s’appuie cette inégalité de traitement : l’origine, le handicap, la religion, l’apparence physique (exemple l’obésité ou la couleur de la peau), l’orientation sexuelle… Il faut savoir enfin dans quel domaine s’exerce le traitement inégal, ou la discrimination : l’emploi, l’éducation, le logement, l’accès aux biens et services publics ou privés… Il appartient à chacun de réfléchir et de dire s’il y a un groupe minoritaire auquel l’État accorde de manière très manifeste de l’attention pour qu’il bénéficie d’un traitement égal par rapport à la majorité des citoyens.

(1) HCR : Haut commissariat aux réfugiés

(2) « Toutes les semaines, un million de terriens rejoignent une zone urbaine pour essayer de mieux vivre. Shanghai, le Caire, Lagos, São Paulo, Buenos Aires, Delhi, Istanbul et Téhéran comptent parmi les villes les plus peuplées du monde de ces arrivées constantes. Bien sûr, il y a aussi New York, Moscou… Ces métropoles attirent ceux qui espèrent mieux et qui ont les moyens d’aller plus loin » In Ce grand dérangement, l’immigration en face (Didier Lesch – Tracts Gallimard, septembre 2023).

Raphaël ADJOBI

Comment éduquer les jeunes à la citoyenneté mondiale ou nationale

          Le jeudi 6 juin 2024, La France noire a fait le déplacement à Beaune (21 – Côte d’Or), au lycée Étienne-Jules Marey, où elle a participé aux « 11èmes rencontres régionales de l’éducation à la citoyenneté mondiale en Bourgogne-Franche-Comté ». La journée a été animée par Mme Natacha Lanaud-Lecomte, conseillère de la rectrice de région académique et déléguée régionale académique aux relations européennes, internationales et à la coopération.

Beaune juin 2024 A          La matinée a été marquée par la conférence de Mme Marie-José Cantier, formatrice et experte pédagogique au sein de l’École des droits humains et de la Terre (EDDHT), sur le thème de l’« Éducation aux droits humains et à la paix » – qui était aussi le thème de ces 11èmes rencontres de BFC-International (Bourgogne-Franche-Comté International). Une conférence rythmée par la présentation du « contexte, (des) enjeux et (les) perspectives nationales ». En effet, il était utile de souligner que c’est après le traumatisme de la 2nde guerre mondiale que les pays vainqueurs ont décidé d’un texte qui consacre le droit de la personne humaine (1948). La notion de dignité apparaît avec force dans cette Déclaration universelle des droits de l’homme (1), à côté de celles de liberté et d’égalité. Ces trois catégories de droit montrent clairement l’évolution des sociétés humaines qui avaient au XVIIIe siècle défini, par exemple, la liberté de penser.

          Les exercices proposés aux participants ont montré à tous la nécessité pour les adultes de s’approprier les 30 articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme ainsi que quelques unes des conventions qui les ont élargis ou les ont rendus plus contraignants (1984 : convention contre la torture ; 1965 : convention contre toutes les formes de discrimination raciale…). En effet, comme l’a si bien souligné la conférencière, si on fait de l’éducation aux droits humains, c’est parce que nous savons que ces droits ne sont pas respectés. Aussi, pour un renouvellement de la société favorable à la paix, il convient de mobiliser les enfants dès le plus jeune âge au fait que chaque être humain a droit au respect et à la dignité.

          Il faut très tôt apprendre aux jeunes que les rencontres font tomber les idées préconçues ; que l’on se transforme parce qu’on se confronte à des personnes ayant des idées différentes, des couleurs différentes, des manières différentes de vivre et de voir le monde. Il n’est donc pas trop tôt d’établir des liens entre les thématiques enseignées (comme l’histoire de l’esclavage) et la société dans laquelle évoluent les jeunes. Il ne faut pas enseigner l’histoire ou certains thèmes littéraires à la manière d’un médecin légiste qui travaille sur des corps sans vie n’ayant aucune conscience du présent pour forger des réflexions par rapport au monde qui les entoure. Les élèves ne sont pas des corps sans vie qui ne se posent pas de questions, qui n’envisagent pas l’avenir en analysant les limites que la société leur impose. Non, les savoirs doivent aider les jeunes à comprendre notre diversité aussi bien nationale que mondiale. C’est ainsi que les enseignants donneront à leurs élèves une éducation qui éveille leur conscience, c’est ainsi qu’ils leur offriront des expériences qui les aideront à s’engager pour la paix.

Beaune texte couleur A          Aussi, La France noire a beaucoup apprécié la prise de parole du collègue représentant Monsieur le proviseur du lycée Étienne-Jules Marey qui abritait cette rencontre. A partir du constat d’une flagrante lacune en langues étrangères des élèves* de la ville de Beaune – pourtant très touristique avec des populations venant du monde entier – l’établissement a pris la ferme résolution de multiplier les stages des élèves à l’étranger, de multiplier les partenariats avec des établissements européens, d’organiser des séjours linguistiques à Malte. Les élèves reviennent transformés de ces sorties : autonomes, sachant gérer un budget, ravis d’avoir pour la première fois été confrontés à des personnes de cultures différentes…

Beaune texte couleur B          En ce milieu d’année 2024 où les événements politiques ont fait prendre conscience à une grande majorité de Français que la peur de l’autre gouverne l’esprit de beaucoup au point de porter une grave atteinte aux valeurs de la République, il était réjouissant de connaître l’existence d’une structure comme Bourgogne-Franche-Comté International qui œuvre depuis des années pour le respect des droits humains sur son aire géographique en proie de manière criante au rejet de l’autre. Il faut que des structures semblables soient plus nombreuses à ne pas cacher leur humanité et à transmettre leurs savoirs aux jeunes pour que la peur de l’autre s’éloigne.

(1) A ne pas confondre avec la déclaration française des droit de l’homme et du citoyen de 1789.

* Dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement (éd. Les impliqués, 2021), J’ai consacré un chapitre à ce sujet.

Raphaël ADJOBI

Commémoration 2024 de l’abolition de l’esclavage à Joigny (89) : hommage à Louis Delgrès

Lors de la cérémonie publique du 17 mai 2024, le président de « La France noire » et la Première adjointe au maire – représentant Monsieur le maire – ont rendu un vibrant hommage à la résistance et au sacrifice de Louis Delgrès à la volonté de Napoléon Bonaparte de mettre fin aux valeurs de liberté et d’égalité de la première République. La cérémonie a été animée par la chorale « Les Croq’Notes de Brion » (89).

Commémoration Joigny 2024

Discours du président de La France noire

Madame la première adjointe, représentant Monsieur le maire,

Mesdames et Messieurs les Conseillers municipaux,

Chers ami(e)s président(e)s et représentant(e)s des mouvements associatifs,

          nous voici réunis cette année encore, conformément aux dispositions du décret du 31 mars 2006 fixant le 10 mai comme « jour des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions ». Avant cette date, l’abolition de l’esclavage n’était commémorée que dans les départements d’Outre-mer où elle faisait l’objet d’une journée fériée depuis 1983. En d’autres termes, c’est grâce à la loi dite Taubira de 2001 que – cinq ans plus tard – le décret du 31 mars 2006 a fait officiellement entrer cette page de notre histoire commune dans la vie des Français de la métropole ; et cela afin que cette histoire, sans cesse répétée, garantisse à travers les générations la mémoire du crime de l’esclavage des Noirs. Dans l’Yonne, c’est depuis 2017, qu’une municipalité – Joigny, bien évidemment – tente de faire entrer cet événement dans notre mémoire collective.

          Cette année, selon les vœux du président de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage – Monsieur Jean-Marc Ayrault – les commémorations, ainsi que les travaux et manifestations scolaires, doivent être placés sous le signe de la résistance : « résistance des personnes menacées (en Afrique) par les captures et la traite, résistances sur les bateaux (lors de la traversée de l’Atlantique), résistances dans les colonies (des Amériques) sous toutes les formes possibles – par la culture, par la religion, par le marronnage, par les révoltes… », mais aussi résistance de ceux qui, depuis l’Europe, avaient pris leur défense : Olympe de Gouges, Condorcet, l’abbé Grégoire, Victor Schoelcher…

          Conformément à ce vœu du président Jean-Marc Ayrault, La France noire a choisi de rendre hommage à un personnage très mal connu de l’histoire de France. Il s’agit du colonel de l’armée de la Première République Louis Delgrès qui, en 1802, s’est résolument dressé contre la volonté de Napoléon Bonaparte de mettre fin à la jeune République ; oui, Louis Delgrès s’est sacrifié en s’opposant à la volonté de Napoléon d’établir en France une aristocratie impériale à l’image de celle d’avant la Révolution de 1789 en commençant par le rétablissement de l’esclavage des Noirs, au grand bonheur de ses partisans.

          Voici, Mesdames et Messieurs, la proclamation faite par Louis Delgrès avant sa mort par un suicide collectif devant les forces anti-républicaines. Cette proclamation s’adresse avant tout à chacun des Français d’aujourd’hui ; à chacun de nous présent dans cette assemblée. Nous sommes tous sa postérité et il nous prend à témoin de la réalité d’un fait historique. Vous noterez dans cette proclamation que je vais vous lire, deux noms renvoyant aux deux acteurs principaux chargés par Napoléon Bonaparte d’exécuter sa volonté de rétablir l’esclavage aboli en 1794 (8 ans plus tôt) : le contre-amiral Jean-Baptiste Lacrosse nommé préfet de l’île de la Guadeloupe et le général Antoine de Richepance.

          Le premier, le préfet Jean-Baptiste Lacrosse, avait eu pour mission – une année avant la proclamation de Delgrès – de mettre de l’ordre sur l’île en démobilisant les soldats noirs pour les renvoyer dans les plantations. Le deuxième, le général Antoine de Richepance, arrive un an plus tard, au début du mois de mai 1802 à la tête de trois mille cinq cents hommes (3 500). Vous comprenez bien que le rétablissement de l’esclavage devait se faire techniquement en deux étapes afin d’avoir des chances de réussir à la Guadeloupe. Mais comme vous le verrez, Louis Delgès se refusait à croire que cette volonté de rétablir l’esclavage venait de Napoléon. Il avait en effet de Napoléon une idée plus haute : l’idée d’un homme pétri des valeurs du siècle des lumières.

Commémoration 2024 Croq'Notes

Proclamation de Louis Delgrès le 10 mai 1802

À l’univers entier

Le dernier cri de l’innocence et du désespoir

C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée de lever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victime de quelques individus altérés de sang, qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens, toujours fidèles à la patrie, se voit enveloppée dans une proscription méditée par l’auteur de tous ses maux. Le général Richepance, dont nous ne savons pas l’étendue des pouvoirs, puisqu’il ne s’annonce que comme général d’armée, ne nous a encore fait connaître son arrivée que par une proclamation dont les expressions sont si bien mesurées, que, lors même qu’il promet protection, il pourrait nous donner la mort, sans s’écarter des termes dont il se sert. À ce style, nous avons reconnu l’influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle… Oui, nous aimons à croire que le général Richepance, lui aussi, a été trompé par cet homme perfide, qui sait employer également les poignards et la calomnie.

Quels sont les coups d’autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires, dont nous aimions à calculer le moment de l’arrivée, et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ? Ah ! Plutôt, si nous en croyons les coups d’autorité déjà frappés au Port-de-la -Liberté, le système d’une mort lente dans les cachots continue à être suivi. Eh bien ! Nous choisissons de mourir plus promptement.

Osons le dire, les maximes de la tyrannie les plus atroces sont surpassées aujourd’hui. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d’affranchir son esclave, et tout nous annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes malheureusement trop puissants par leur éloignement de l’autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l’esclavage.

Et vous, Premier consul de la république, vous guerrier philosophe de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut -il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d’où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer ! Ah ! sans doute un jour vous connaîtrez notre innocence, mais il ne sera plus temps et des pervers auront déjà profité des calomnies qu’ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l’épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace, – à moins qu’on veuille vous faire le crime de n’avoir pas dirigé vos armes contre nous, – vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation. La résistance à l’oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause ; elle est celle de la justice et de l’humanité : nous ne la souillerons pas par l’ombre même du crime. Oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une juste défensive ; mais nous ne deviendrons jamais les agresseurs. Pour vous, restez dans vos foyers ; ne craignez rien de notre part. Nous vous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés, et d’employer tous nos moyens à les faire respecter par tous. Et toi, postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits.

Le Commandement de la Basse-Terre Louis DELGRÈS

          Dix jours après cette proclamation, c’est-à-dire le 20 mai 1802, à des milliers de kilomètres de la Guadeloupe, à Paris, Napoléon Bonaparte signe officiellement le premier décret rétablissant l’esclavage en ces termes froids et implacables : « La traite des Noirs et leur importation dans lesdites colonies (les colonies françaises des Amériques) auront lieu conformément aux lois et règlements existants avant ladite époque de 1789 » ! La première proclamation de la déchéance de la nationalité venait d’être mise en place et appliquée dans toute sa rigueur.

          Mesdames et Messieurs, comme vous venez de l’entendre, Louis Delgrès nous demande une chose simple : ne pas oublier ses compagnons et lui afin que leur mort pour la défense de la liberté et de l’égalité ne soit pas inutile. C’est d’ailleurs pourquoi le journaliste et grand reporter au journal Le Monde, Benoît Hopquin, a été le premier à saluer son héroïsme en 2009 dans son livre Ces Noirs qui ont fait la France.

          Benoît Hopquin disait que si la France républicaine avait l’honnêteté de passer en revue les grands défenseurs de ses idéaux de liberté et d’égalité, il lui serait difficile de trouver une figure aussi « exemplaire de beauté tragique » à honorer. Pourquoi donc ? – la réponse est dans la suite de son propos qui doit faire réfléchir tous les Français de la métropole – Il dit : « si la brutale disparition de celui qui se sacrifia le 28 mai 1802 – à 36 ans – dans un suicide collectif avec trois cents de ces compagnons au cri devivre libre ou mourir s’était déroulée en métropole, son acte n’aurait pas manqué d’emplir les manuels, de nourrir les romans, de susciter des pèlerinages ». Pensez donc, poursuit-il, « un colonel de l’armée républicaine, couvert de gloire sur les champs de bataille, qui succombe devant les forces contre-républicaines de Napoléon Bonaparte. Si la scène s’était déroulée à Paris en Bretagne ou en Alsace, celui-là aurait son nom à tous les frontons » de nos écoles, collèges, lycées et autres lieux symbolisant l’amour de la liberté ou du savoir.

          Louis Delgrès savait, à cette époque déjà, que c’est ainsi que les peuples d’Europe écrivent leur histoire, que c’est ainsi que que partout les individus prennent place pour longtemps dans la mémoire de leurs populations. Sûr de ce fait, il a clairement exprimé cette demande à tous les Français qui viendront après lui et ses compagnons de lutte en terminant sa proclamation par ces termes que nous ne devons pas oublier : « Et toi postérité ! Accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits » !

          Je vous remercie.