UNE ASSOCIATION DE L’YONNE (89) S’ILLUSTRE A L’INTERNATIONAL : « Avenir des jeunes filles de Dapaong » (AJFD)envoie 6 jeunes au Togo

          En juillet 2024, l’association Avenir des jeunes filles de Dapaong (AJFD), dont le siège est à Cézy (89 – Yonne), a permis à 6 jeunes Français d’élargir leur expérience en matière de solidarité internationale en séjournant au Togo pour participer à la réhabilitation du musée d’Aného qui menaçait ruine. Qui aurait imaginé que de cette petite commune de l’Yonne pouvait naître un projet international soutenu par le réseau multi-acteurs dénommé Bourgogne Franche-Comté International (BFC International) qui « accompagne à la conception, à la mise en œuvre, [et] au suivi de l’évaluation des projets ». Eh bien, désormais vous savez que grâce à Pascaline Toulouse et Sophie Montagne – en collaboration avec BFC International – l’AJFD œuvre à l’international et vient d’ailleurs de lancer un nouvel appel à projet pour un deuxième séjour de jeunes au Togo en 2025 !

          Jeunes de Bourgogne et de Franche-Comté, dressez donc l’oreille et regardez du côté de la solidarité internationale pour des expériences enrichissantes plutôt que de suivre ceux qui vous bercent avec les cantiques d’une certaine zone de confort où les différences seraient une menace. A l’AJFD, ce ne sont pas les adultes qui profitent des actions de l’association pour aller voir l’Afrique et ses « pauvres », mais des jeunes qui vont partager des expériences avec d’autres jeunes sous d’autres cieux autour d’un projet commun pour mieux préparer et vivre des lendemains plus fraternels. Bien sûr, ces expériences partagées par des jeunes volontaires du Togo et de France participent à l’amélioration de la scolarisation des jeunes filles ainsi qu’à celle de leurs conditions de vie dans les zones rurales du pays. Mais l’esprit est d’offrir aux jeunes d’ici et d’ailleurs l’occasion d’apprendre à construire le monde dans lequel ils aimeraient vivre.

          Tous les ans, au mois de juin, l’AJFD organise une soirée de solidarité autour d’un repas où les cuisines africaines et antillaises occupent la première place. L’équipe qui entoure Pascaline Toulouse et Sophie Montagne ne ménage pas alors ses efforts pour faire connaître leur engagement citoyen sous une forme originale.

          Durant les deux semaines de leur séjour togolais, au-delà de leur contribution au chantier du musée d’Aného, la connaissance de l’histoire locale n’a pas été négligée. Outre la découverte de quelques danses traditionnelles et la vie ordinaire des jeunes du pays, les 6 volontaires venus de l’Yonne ont pu visiter dans le sud du pays une captiverie (ou esclaverie), c’est-à-dire un camp de concentration géré par les Européens où étaient entassés les Africains capturés avant leur embarcation pour les Amériques. Et pour qu’il y ait embarcation, ils ont appris qu’il fallait passer par l’étape des transactions entre les Européens qui géraient ces forts ou comptoirs (le terme commercial) pour le compte de leur royaume et les capitaines des navires négriers qui venaient d’Europe et étaient chargés d’approvisionner en main d’œuvre les plantations esclavagistes des Amériques. Une occasion unique qui a permis à chacun des jeunes de constater la différence entre les cours proposés par les manuels scolaires et la réalité du terrain. Voir de ses propres yeux le coffre-fort des Européens dans la salle des transactions, puis descendre par une trappe au sous-sol où étaient emprisonnés des captifs qui n’avaient pas le droit de se tenir complètement debout (une salle d’un mètre cinquante de hauteur !), cela fait voir autrement l’histoire de la traite des Africains.

          Bravo à l’équipe dirigeante de l’AJFD d’avoir su persévérer dans les difficultés pour atteindre ce niveau de reconnaissance quant à la qualité de ses projets. Bravo aux jeunes qui ont participé avec enthousiasme à cette première activité de solidarité internationale avec l’association cézycoise.

Raphaël ADJOBI

Nos connaissances sur l’immigration et la nécessaire formation à la lutte contre les discriminations

          Après les 11èmes rencontres régionales de l’Éducation à la citoyenneté mondiale en Bourgogne-Franche-Comté à Beaune le 6 juin 2024, BFC International organisait une Formation à la lutte contre les discriminations à Dijon le jeudi 27 juin 2024. La France noire a sauté sur l’occasion afin d’apprécier les outils pédagogiques que propose cette structure pour lutter contre les discriminations. En effet, La France noire a pour vocation, depuis sa création, d’apporter aux jeunes générations des connaissances qui éveillent leur conscience sur la réalité humaine et sociale de la France dans laquelle ils seront demain des citoyens. Et elle accomplit cette tâche en s’appuyant sur des outils pédagogiques construits à partir des travaux de chercheurs. Elle ne peut donc qu’être curieuse quant à ce que d’autres structures proposent pour aller dans le même sens.

Beaune juin 2024 Mme Soumaoro          Ce sont Mmes Floriana Soumaoro, chargée de mission Éducation à la Citoyenneté Mondiale (ECM) à BFC Internationale, et Marie Rivollet, coordinatrice de projets au sein de l’association Récidev, qui ont assuré cette formation à laquelle dix intéressés venus de toute la grande région Bourgogne-Franche-Comté ont participé.

          Certes, la lutte contre les discriminations suppose la promotion de l’égalité, de la tolérance, le respect de l’autre, et par voie de conséquence la reconnaissance (et non la négation!) du terreau social où elles prospèrent. Mais cette lutte suppose aussi la prise en compte du cadre juridique permettant à chaque citoyen de saisir la justice pour faire respecter son droit. Tous ceux qui veulent se lancer dans ce combat ne doivent jamais oublier ce dernier point, car les victimes du racisme portent rarement plainte ; leurs plaintes n’aboutissant que rarement. D’autre part, il importe de ne pas oublier la maîtrise du contenu exact de certains termes : savoir distinguer préjugé et stéréotype, discrimination et racisme. Il convient aussi de sortir du discours officiel véhiculé par les dirigeants politiques qui brandissent des chiffres pour faire peur et gagner des suffrages. Les exercices proposés par les formatrices invitent à l’humilité, à la nécessité de revoir certaines statistiques et les modalités qui les ont produites.

          Sur ce dernier chapitre, un exercice a fait prendre conscience aux participants de l’écart entre leur conception de l’immigration et celle des institutions qui commandent les statistiques. Jamais ils n’auraient imaginé que des déportés (par exemple dans le passé des Anglais en Australie, des Français en Kanaki ou en Guyane, des Africains dans les colonies françaises des Amériques) sont comptabilisés comme des immigrés ! Jamais ils n’auraient pensé que quand il y a des guerres en Afrique et que le HCR (1) crée des camps de réfugiés dans un pays voisin, les populations déplacées sont comptabilisées comme des immigrés ! Par ailleurs, on est tout simplement considéré comme immigré du fait de passer un certain temps dans un pays étranger, quel que soit le motif. En tenant compte de tous les paramètres qu’elle recouvre, l’immigration de l’Afrique saharienne et sub-saharienne vers l’Europe, par exemple, n’est qu’une goutte d’eau par rapport à l’immigration à l’intérieur de l’Europe, à l’intérieur de l’Asie, à l’intérieur de l’Afrique ! (2) Bien évidemment, c’est loin de cette définition de l’immigration que les discours officiels véhiculent des chiffres qui affolent. Et, quand il a été demandé aux participants de dessiner un immigré, des lieux communs répétés sur les chaînes des radios et des télévisions se sont étalés allègrement : presque tous les participants ont dessiné une embarcation de fortune avec des migrants à l’intérieur ! Et sûrement dans l’esprit de tous le même point de départ et la même destination… Nous sommes tous manipulés par les discours officiels. En être conscient et ne pas les reprendre dans les nôtres est déjà une grande victoire.

          Une question mérite donc d’être posée : comment des adultes eux-mêmes pétris des discours médiatiques n’ayant rien à voir avec la réalité peuvent-ils, sans formation préalable, prétendre combattre les préjugés sur autrui ? Vouloir lutter contre les discriminations suppose déjà qu’il faut avoir connaissance des 25 critères de discrimination énoncés par la France avant de clamer haut et fort que tel groupe est le plus discriminé en France comme le font nos autorités politiques. Elles aussi doivent apprendre quels sont les groupes de personnes qui sont clairement défavorisées dans notre pays (parce que discrimination = inégalité de traitement) et sur quel(s) critère(s) s’appuie cette inégalité de traitement : l’origine, le handicap, la religion, l’apparence physique (exemple l’obésité ou la couleur de la peau), l’orientation sexuelle… Il faut savoir enfin dans quel domaine s’exerce le traitement inégal, ou la discrimination : l’emploi, l’éducation, le logement, l’accès aux biens et services publics ou privés… Il appartient à chacun de réfléchir et de dire s’il y a un groupe minoritaire auquel l’État accorde de manière très manifeste de l’attention pour qu’il bénéficie d’un traitement égal par rapport à la majorité des citoyens.

(1) HCR : Haut commissariat aux réfugiés

(2) « Toutes les semaines, un million de terriens rejoignent une zone urbaine pour essayer de mieux vivre. Shanghai, le Caire, Lagos, São Paulo, Buenos Aires, Delhi, Istanbul et Téhéran comptent parmi les villes les plus peuplées du monde de ces arrivées constantes. Bien sûr, il y a aussi New York, Moscou… Ces métropoles attirent ceux qui espèrent mieux et qui ont les moyens d’aller plus loin » In Ce grand dérangement, l’immigration en face (Didier Lesch – Tracts Gallimard, septembre 2023).

Raphaël ADJOBI

Comment éduquer les jeunes à la citoyenneté mondiale ou nationale

          Le jeudi 6 juin 2024, La France noire a fait le déplacement à Beaune (21 – Côte d’Or), au lycée Étienne-Jules Marey, où elle a participé aux « 11èmes rencontres régionales de l’éducation à la citoyenneté mondiale en Bourgogne-Franche-Comté ». La journée a été animée par Mme Natacha Lanaud-Lecomte, conseillère de la rectrice de région académique et déléguée régionale académique aux relations européennes, internationales et à la coopération.

Beaune juin 2024 A          La matinée a été marquée par la conférence de Mme Marie-José Cantier, formatrice et experte pédagogique au sein de l’École des droits humains et de la Terre (EDDHT), sur le thème de l’« Éducation aux droits humains et à la paix » – qui était aussi le thème de ces 11èmes rencontres de BFC-International (Bourgogne-Franche-Comté International). Une conférence rythmée par la présentation du « contexte, (des) enjeux et (les) perspectives nationales ». En effet, il était utile de souligner que c’est après le traumatisme de la 2nde guerre mondiale que les pays vainqueurs ont décidé d’un texte qui consacre le droit de la personne humaine (1948). La notion de dignité apparaît avec force dans cette Déclaration universelle des droits de l’homme (1), à côté de celles de liberté et d’égalité. Ces trois catégories de droit montrent clairement l’évolution des sociétés humaines qui avaient au XVIIIe siècle défini, par exemple, la liberté de penser.

          Les exercices proposés aux participants ont montré à tous la nécessité pour les adultes de s’approprier les 30 articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme ainsi que quelques unes des conventions qui les ont élargis ou les ont rendus plus contraignants (1984 : convention contre la torture ; 1965 : convention contre toutes les formes de discrimination raciale…). En effet, comme l’a si bien souligné la conférencière, si on fait de l’éducation aux droits humains, c’est parce que nous savons que ces droits ne sont pas respectés. Aussi, pour un renouvellement de la société favorable à la paix, il convient de mobiliser les enfants dès le plus jeune âge au fait que chaque être humain a droit au respect et à la dignité.

          Il faut très tôt apprendre aux jeunes que les rencontres font tomber les idées préconçues ; que l’on se transforme parce qu’on se confronte à des personnes ayant des idées différentes, des couleurs différentes, des manières différentes de vivre et de voir le monde. Il n’est donc pas trop tôt d’établir des liens entre les thématiques enseignées (comme l’histoire de l’esclavage) et la société dans laquelle évoluent les jeunes. Il ne faut pas enseigner l’histoire ou certains thèmes littéraires à la manière d’un médecin légiste qui travaille sur des corps sans vie n’ayant aucune conscience du présent pour forger des réflexions par rapport au monde qui les entoure. Les élèves ne sont pas des corps sans vie qui ne se posent pas de questions, qui n’envisagent pas l’avenir en analysant les limites que la société leur impose. Non, les savoirs doivent aider les jeunes à comprendre notre diversité aussi bien nationale que mondiale. C’est ainsi que les enseignants donneront à leurs élèves une éducation qui éveille leur conscience, c’est ainsi qu’ils leur offriront des expériences qui les aideront à s’engager pour la paix.

Beaune texte couleur A          Aussi, La France noire a beaucoup apprécié la prise de parole du collègue représentant Monsieur le proviseur du lycée Étienne-Jules Marey qui abritait cette rencontre. A partir du constat d’une flagrante lacune en langues étrangères des élèves* de la ville de Beaune – pourtant très touristique avec des populations venant du monde entier – l’établissement a pris la ferme résolution de multiplier les stages des élèves à l’étranger, de multiplier les partenariats avec des établissements européens, d’organiser des séjours linguistiques à Malte. Les élèves reviennent transformés de ces sorties : autonomes, sachant gérer un budget, ravis d’avoir pour la première fois été confrontés à des personnes de cultures différentes…

Beaune texte couleur B          En ce milieu d’année 2024 où les événements politiques ont fait prendre conscience à une grande majorité de Français que la peur de l’autre gouverne l’esprit de beaucoup au point de porter une grave atteinte aux valeurs de la République, il était réjouissant de connaître l’existence d’une structure comme Bourgogne-Franche-Comté International qui œuvre depuis des années pour le respect des droits humains sur son aire géographique en proie de manière criante au rejet de l’autre. Il faut que des structures semblables soient plus nombreuses à ne pas cacher leur humanité et à transmettre leurs savoirs aux jeunes pour que la peur de l’autre s’éloigne.

(1) A ne pas confondre avec la déclaration française des droit de l’homme et du citoyen de 1789.

* Dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement (éd. Les impliqués, 2021), J’ai consacré un chapitre à ce sujet.

Raphaël ADJOBI

Commémoration 2024 de l’abolition de l’esclavage à Joigny (89) : hommage à Louis Delgrès

Lors de la cérémonie publique du 17 mai 2024, le président de « La France noire » et la Première adjointe au maire – représentant Monsieur le maire – ont rendu un vibrant hommage à la résistance et au sacrifice de Louis Delgrès à la volonté de Napoléon Bonaparte de mettre fin aux valeurs de liberté et d’égalité de la première République. La cérémonie a été animée par la chorale « Les Croq’Notes de Brion » (89).

Commémoration Joigny 2024

Discours du président de La France noire

Madame la première adjointe, représentant Monsieur le maire,

Mesdames et Messieurs les Conseillers municipaux,

Chers ami(e)s président(e)s et représentant(e)s des mouvements associatifs,

          nous voici réunis cette année encore, conformément aux dispositions du décret du 31 mars 2006 fixant le 10 mai comme « jour des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions ». Avant cette date, l’abolition de l’esclavage n’était commémorée que dans les départements d’Outre-mer où elle faisait l’objet d’une journée fériée depuis 1983. En d’autres termes, c’est grâce à la loi dite Taubira de 2001 que – cinq ans plus tard – le décret du 31 mars 2006 a fait officiellement entrer cette page de notre histoire commune dans la vie des Français de la métropole ; et cela afin que cette histoire, sans cesse répétée, garantisse à travers les générations la mémoire du crime de l’esclavage des Noirs. Dans l’Yonne, c’est depuis 2017, qu’une municipalité – Joigny, bien évidemment – tente de faire entrer cet événement dans notre mémoire collective.

          Cette année, selon les vœux du président de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage – Monsieur Jean-Marc Ayrault – les commémorations, ainsi que les travaux et manifestations scolaires, doivent être placés sous le signe de la résistance : « résistance des personnes menacées (en Afrique) par les captures et la traite, résistances sur les bateaux (lors de la traversée de l’Atlantique), résistances dans les colonies (des Amériques) sous toutes les formes possibles – par la culture, par la religion, par le marronnage, par les révoltes… », mais aussi résistance de ceux qui, depuis l’Europe, avaient pris leur défense : Olympe de Gouges, Condorcet, l’abbé Grégoire, Victor Schoelcher…

          Conformément à ce vœu du président Jean-Marc Ayrault, La France noire a choisi de rendre hommage à un personnage très mal connu de l’histoire de France. Il s’agit du colonel de l’armée de la Première République Louis Delgrès qui, en 1802, s’est résolument dressé contre la volonté de Napoléon Bonaparte de mettre fin à la jeune République ; oui, Louis Delgrès s’est sacrifié en s’opposant à la volonté de Napoléon d’établir en France une aristocratie impériale à l’image de celle d’avant la Révolution de 1789 en commençant par le rétablissement de l’esclavage des Noirs, au grand bonheur de ses partisans.

          Voici, Mesdames et Messieurs, la proclamation faite par Louis Delgrès avant sa mort par un suicide collectif devant les forces anti-républicaines. Cette proclamation s’adresse avant tout à chacun des Français d’aujourd’hui ; à chacun de nous présent dans cette assemblée. Nous sommes tous sa postérité et il nous prend à témoin de la réalité d’un fait historique. Vous noterez dans cette proclamation que je vais vous lire, deux noms renvoyant aux deux acteurs principaux chargés par Napoléon Bonaparte d’exécuter sa volonté de rétablir l’esclavage aboli en 1794 (8 ans plus tôt) : le contre-amiral Jean-Baptiste Lacrosse nommé préfet de l’île de la Guadeloupe et le général Antoine de Richepance.

          Le premier, le préfet Jean-Baptiste Lacrosse, avait eu pour mission – une année avant la proclamation de Delgrès – de mettre de l’ordre sur l’île en démobilisant les soldats noirs pour les renvoyer dans les plantations. Le deuxième, le général Antoine de Richepance, arrive un an plus tard, au début du mois de mai 1802 à la tête de trois mille cinq cents hommes (3 500). Vous comprenez bien que le rétablissement de l’esclavage devait se faire techniquement en deux étapes afin d’avoir des chances de réussir à la Guadeloupe. Mais comme vous le verrez, Louis Delgès se refusait à croire que cette volonté de rétablir l’esclavage venait de Napoléon. Il avait en effet de Napoléon une idée plus haute : l’idée d’un homme pétri des valeurs du siècle des lumières.

Commémoration 2024 Croq'Notes

Proclamation de Louis Delgrès le 10 mai 1802

À l’univers entier

Le dernier cri de l’innocence et du désespoir

C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée de lever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victime de quelques individus altérés de sang, qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens, toujours fidèles à la patrie, se voit enveloppée dans une proscription méditée par l’auteur de tous ses maux. Le général Richepance, dont nous ne savons pas l’étendue des pouvoirs, puisqu’il ne s’annonce que comme général d’armée, ne nous a encore fait connaître son arrivée que par une proclamation dont les expressions sont si bien mesurées, que, lors même qu’il promet protection, il pourrait nous donner la mort, sans s’écarter des termes dont il se sert. À ce style, nous avons reconnu l’influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle… Oui, nous aimons à croire que le général Richepance, lui aussi, a été trompé par cet homme perfide, qui sait employer également les poignards et la calomnie.

Quels sont les coups d’autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires, dont nous aimions à calculer le moment de l’arrivée, et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ? Ah ! Plutôt, si nous en croyons les coups d’autorité déjà frappés au Port-de-la -Liberté, le système d’une mort lente dans les cachots continue à être suivi. Eh bien ! Nous choisissons de mourir plus promptement.

Osons le dire, les maximes de la tyrannie les plus atroces sont surpassées aujourd’hui. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d’affranchir son esclave, et tout nous annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes malheureusement trop puissants par leur éloignement de l’autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l’esclavage.

Et vous, Premier consul de la république, vous guerrier philosophe de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut -il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d’où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer ! Ah ! sans doute un jour vous connaîtrez notre innocence, mais il ne sera plus temps et des pervers auront déjà profité des calomnies qu’ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l’épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace, – à moins qu’on veuille vous faire le crime de n’avoir pas dirigé vos armes contre nous, – vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation. La résistance à l’oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause ; elle est celle de la justice et de l’humanité : nous ne la souillerons pas par l’ombre même du crime. Oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une juste défensive ; mais nous ne deviendrons jamais les agresseurs. Pour vous, restez dans vos foyers ; ne craignez rien de notre part. Nous vous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés, et d’employer tous nos moyens à les faire respecter par tous. Et toi, postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits.

Le Commandement de la Basse-Terre Louis DELGRÈS

          Dix jours après cette proclamation, c’est-à-dire le 20 mai 1802, à des milliers de kilomètres de la Guadeloupe, à Paris, Napoléon Bonaparte signe officiellement le premier décret rétablissant l’esclavage en ces termes froids et implacables : « La traite des Noirs et leur importation dans lesdites colonies (les colonies françaises des Amériques) auront lieu conformément aux lois et règlements existants avant ladite époque de 1789 » ! La première proclamation de la déchéance de la nationalité venait d’être mise en place et appliquée dans toute sa rigueur.

          Mesdames et Messieurs, comme vous venez de l’entendre, Louis Delgrès nous demande une chose simple : ne pas oublier ses compagnons et lui afin que leur mort pour la défense de la liberté et de l’égalité ne soit pas inutile. C’est d’ailleurs pourquoi le journaliste et grand reporter au journal Le Monde, Benoît Hopquin, a été le premier à saluer son héroïsme en 2009 dans son livre Ces Noirs qui ont fait la France.

          Benoît Hopquin disait que si la France républicaine avait l’honnêteté de passer en revue les grands défenseurs de ses idéaux de liberté et d’égalité, il lui serait difficile de trouver une figure aussi « exemplaire de beauté tragique » à honorer. Pourquoi donc ? – la réponse est dans la suite de son propos qui doit faire réfléchir tous les Français de la métropole – Il dit : « si la brutale disparition de celui qui se sacrifia le 28 mai 1802 – à 36 ans – dans un suicide collectif avec trois cents de ces compagnons au cri devivre libre ou mourir s’était déroulée en métropole, son acte n’aurait pas manqué d’emplir les manuels, de nourrir les romans, de susciter des pèlerinages ». Pensez donc, poursuit-il, « un colonel de l’armée républicaine, couvert de gloire sur les champs de bataille, qui succombe devant les forces contre-républicaines de Napoléon Bonaparte. Si la scène s’était déroulée à Paris en Bretagne ou en Alsace, celui-là aurait son nom à tous les frontons » de nos écoles, collèges, lycées et autres lieux symbolisant l’amour de la liberté ou du savoir.

          Louis Delgrès savait, à cette époque déjà, que c’est ainsi que les peuples d’Europe écrivent leur histoire, que c’est ainsi que que partout les individus prennent place pour longtemps dans la mémoire de leurs populations. Sûr de ce fait, il a clairement exprimé cette demande à tous les Français qui viendront après lui et ses compagnons de lutte en terminant sa proclamation par ces termes que nous ne devons pas oublier : « Et toi postérité ! Accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits » !

          Je vous remercie.

Le lycée Clément Ader accueille l’exposition « Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques » pour la deuxième année consécutive

Tournan-en-Brie avr. 2024. b          Du mardi 2 au vendredi 5 avril 2024, à Tournan-en-Brie (77), le lycée Clément Ader a accueilli pour la deuxième année consécutive La France noire avec son exposition Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques. C’est encore une fois notre collègue Thibault Noël-Artault qui nous a invités avec la complicité des professeures documentalistes – Anne et Laurence – qui ont pris en charge l’organisation des rendez-vous avec les classes le mardi et le vendredi.

Tournan-en-Brie avr. 2024. C          Les 6 classes inscrites à la rencontre avec le conférencier ont bénéficié d’un exposé sur les raisons qui justifient la connaissance de l’histoire de la traite et de l’esclavage des Noirs dans les Amériques, avant de découvrir l’exposition. Puis, un temps de questions-réponses leur a été accordé ; et, comme d’habitude, il y a eu de nombreuses observations appelant des explications complémentaires de la part du conférencier. Merci aux jeunes pour l’attention dont ils ont fait preuve durant ces rencontres.

Tournan-en-Brie avr. 2024. D          Merci à Anne et Laurence pour l’accueil, les échanges qui ont été riches de belles informations, et aussi pour leur aide à l’installation et à la désinstallation de l’exposition. Merci aux collègues qui ont inscrit leurs classes aux rencontres de ces deux journées permettant ainsi à leurs élèves soit d’élargir leurs connaissances sur un sujet au programme, soit tout simplement de faire preuve de curiosité. En effet, la culture s’acquiert aussi en sortant des sentiers battus. Merci à toutes et à tous qui encouragez les jeunes à ne pas se contenter du strict nécessaire mais bien au contraire à ouvrir leur esprit sur d’autres sujets.

Tournan-en-Brie Livres          Merci au professeur de philosophie, Thibault Noël-Artault, dont la passion pour l’histoire des peuples a permis ces retrouvailles avec le lycée Clément Ader.

Raphaël ADJOBI

« La France noire » à la réunion du réseau des associations amies de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage

La FME direction couleur B          Le jeudi 7 mars à 17h, La France noire a pris part, pour la première fois, à la réunion des membres du réseau des associations amies de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (FME) au siège de l’institution à l’Hôtel de la Marine à Paris. Ce rassemblement avait pour but d’accueillir les 5 nouveaux adhérents, de préparer le temps des mémoires 2024 et enfin de réfléchir aux prochaines activités du réseau qui seront mises en place à partir du mois mai.

          C’est à la fois en présentiel et en distanciel via un lien zoom que les membres ont échangé sous la direction de la directrice de la Fondation, Mme Aïssata SECK, de son adjoint M. Raphaël Janeault, et de la chargée des relations avec les instances, Mme Magalie Limier. Après la présentation des 5 nouveaux membres – dont la France noire – les autres associations ont exposé les activités qu’elles mènent dans leur localité. Et, sous la diversité des actions, il apparaît clairement une réelle volonté d’instruire et de sensibiliser les populations quant à la place que doit prendre le passé esclavagiste de la France dans la mémoire commune grâce aux différents canaux de transmissions des connaissances. Dans cette tâche, les associations qui empruntent la voie artistique semblent nombreuses et très dynamiques. Bien sûr, il n’a pas échappé à La France noire que certaines (comme Mémoria la Rochelle) sont soucieuses de l’usage des outils didactiques pour travailler sur le racisme et les préjugés.

Réunion FME 2024 A          Madame Aïssata Seck a souligné l’importance du réseau des associations amies de la FME dans la prise de conscience des institutions quant aux besoins réels sur le terrain. C’est en fédérant les associations porteuses de la mémoire de l’esclavage que la FME montre à tous la nécessité des jeunes d’accéder à cette connaissance. Et tout le monde reconnaît que, grâce à la FME, les idées des mouvements associatifs avancent plus rapidement et plus sûrement.

          Pour les associations, être membre du réseau mis en place par la FME signifie la labellisation (reconnaissance d’un travail de qualité), la participation aux réunions de l’institution, recevoir des invitations aux cérémonies officielles, la possibilité de faire connaître ses activités sur le site de la FME, et enfin la possibilité de siéger au Conseil d’administration de la FME. Signalons que le 27 avril prochain aura lieu le lancement officiel des journées de la Mémoire à l’Hôtel de la marine. Quant aux ateliers de la Fondation, elles se dérouleront en novembre. En attendant ces évènements, deux associations – sur les 25 labellisées – doivent entrer pour deux ans au Conseil d’administration de la FME. Cette possibilité est offerte à La France noire. Cependant, oser cette candidature, c’est s’engager à plus de responsabilités et de rencontres à l’extérieur durant les deux années à venir.

Raphaël ADJOBI

Les Voeux 2024 de Monsieur Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, et le travail de « La France noire »

En mars 2023, l’exposition Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques de La France noire a été labellisée par la FME, 5 mois après son homologation par l’Éducation nationale. Pour l’année 2024, le président de la FME formule le vœu de voir cette thématique de notre travail placée au centre des soucis de notre système éducatif comme au centre des volontés de commémorer diversement l’abolition de l’esclavage (10 mai en métropole). Que les enseignants, les chefs d’établissement, et les maires de nos communes l’entendent !

1 - Ganvié texte vert          « Résister à l’esclavage : survivre, s’opposer, se révolter », tel est le sujet sur lequel les élèves et les enseignants qui participent au concours de la Flamme de l’Égalité travailleront cette année, et c’est aussi le thème que la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage propose pour orienter le Temps des Mémoires 2024.

3 - empoisonnement texte rouge          Résistances des populations menacées par les captures et la traite, résistances sur les bateaux, résistances dans les colonies, sous toutes les formes possibles – par la culture, par la religion, par le marronnage, par les révoltes… – Résistances en métropole de toutes celles et tous ceux qui dénoncèrent l’abomination de l’esclavage et qui aidèrent des personnes en servitude à s’émanciper, résistances qui après 1789 se muèrent dans les Antilles françaises en révolution qui balaya le système colonial esclavagiste et ouvrit les portes de la colonisation, il y a 220 ans aujourd’hui, lorsqu’Haïti proclama son indépendance le 1er janvier 1804.

          Pendant quelques semaines encore, vous pouvez retrouver de nombreuses figures emblématiques de cette histoire, à travers une sélection d’œuvres et de documents exceptionnels, dans l’exposition « Oser la Liberté » que la FME propose au Panthéon jusqu’au 11 février.

          Elle exalte l’universalité des combats pour la liberté et l’égalité, et aussi leur modernité, dans une société française d’où ni la discrimination ni le racisme n’ont disparu, dans un monde où le débat international sur les réparations nous interpelle sur les conséquences de nos actions passées, et nous invite à plus de solidarité avec les populations marquées par cette histoire, au nom de la défense d’un universalisme sincère et concret. Puisse-t-il nous inspirer toutes et tous en 2024 !

          Au nom des instances de d’équipe de la FME, je vous souhaite une bonne année, à vous ainsi qu’à tous ceux qui vous sont chers.

  Jean-Marc Ayrault

  Président de la FME

Les hommages à la cinéaste martiniquaise Euzhan Palcy, oscarisée par Hollywood, ont prématurément pris fin

Le vendredi 17 novembre 2023, l’association La France noire a voulu faire d’une pierre trois coups – comme le dit le conte – mais a trouvé porte close au Centre Georges Pompidou qui abritait une rétrospective consacrée à l’œuvre de la cinéaste française Euzhan Palcy.

Euzhan Palcy          En cette fin d’année, sont annoncés à Paris trois expositions constituant une ouverture de la France aux figures de ses populations issues de l’Afrique trop longtemps ignorées : au Panthéon, du 19 octobre 2023 au 11 février 2024, carte blanche est donnée au jeune artiste Raphaël Barontini pour investir les lieux avec des œuvres évoquant l’histoire et la mémoire des combats contre l’esclavage menés par les Noirs ; dans ce même lieu et sur la même période, tenant compte du fait que « l’esclavage colonial est une page essentielle de l’Histoire de France », la Fondation pour la mémoire de l’esclavage propose d’honorer « les artisans de l’abolition et leurs héritiers, qui ont continué le combat pour la liberté, l’égalité et la fraternité ». Et bien entendu, l’exposition consacrée à Euzhan Palcy du 8 au 19 novembre au Centre Georges Pompidou.

          Des trois expositions, la plus brève – mais sûrement celle qui a bénéficié de la plus grande publicité sur les radios et les télévisons – a été fermée au public pour cause de grève. En d’autres termes, elle a été purement et simplement annulée ! Cela est bien triste pour tous ceux qui savent que Euzhan Palcy est la première réalisatrice française à être récompensée par un César de la meilleure première œuvre pour son film Rue cases-Nègres ; et par ailleurs elle apparaît comme une figure pionnière en réalisant un long métrage à Hollywood – Une saison blanche et sèche, d’après le roman du Sud-Africain André Brink – et cela avec Marlon Brando (1989). Combien sommes-nous à savoir qu’une réalisatrice française a été appréciée et reconnue par Hollywood, qui lui a même décerné un Oscar d’honneur en 2022, après Agnès Varda en 2017 ? Le centre Georges Pompidou avait donc pensé que 2023 serait l’occasion de mieux faire connaître cette figure singulière de l’histoire des Français noirs. C’est malheureusement une occasion manquée ! Beaubourg devant fermer de 2025 à 2030 pour des travaux, les personnes qui y travaillent s’inquiètent de ce qu’elles deviendront durant cette longue période et ont débuté une grève, mettant ainsi fin à l’événement aussitôt après son ouverture le 8 novembre.

Au Panthéon

Raphaël Barontoni 2          L’exposition monumentale de Raphaël Barontini installée dans l’immense espace central que domine la coupole – passage obligé de tout visiteur – ne passe pas inaperçue ; mais les figures historiques ou non affublées de masques carnavalesques, masques censés évoquer les traditions des îles ou des images tirées du « panthéon imaginaire » de l’artiste, ne semblent pas retenir l’attention des visiteurs. Par contre, l’exposition Oser la liberté présentée dans une aile voisine des salles destinées aux hommes illustres par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage qui met l’accent sur notre passé esclavagiste, le plus souvent à travers de brèves images filmiques, retient l’attention de tous. Il semble tout à fait évident que les gens viennent en ce lieu pour apprendre l’histoire d’un passé méconnu et non pour admirer des fantaisies artistiques.

Oser la liberté Ok          Comme le faisait justement remarquer l’historien Pierre Singaravélou, les minorités françaises sont généralement adoubées à l’étranger – par les Anglo-saxons – avant que la France leur accorde une place parmi leurs compatriotes blancs. C’est pourquoi, le 8 novembre dernier, Euzhan Palcy a été fortement applaudie quand elle a prononcé ces mots devant le public du centre Georges Pompidou qui avait fait salle comble  : « Me voir ici, chez moi, en France, revêt une saveur particulière […] Je suis touchée de voir que mon travail qui a franchi des océans et des frontières, résonne encore, aujourd’hui, avec vous ». Il est heureux de constater que la Fondation pour la mémoire de l’esclavage que dirige Monsieur Jean-Marc Ayrault soit consciente de ce fait et le rappelle dans son exposition. En effet, ce n’est pas par hasard qu’elle a choisi de montrer au Panthéon des figures noires et blanches, faisant sentir à tous que ce lieu doit aussi refléter l’histoire diverse de la France.

          Enfin, il semble que tous ceux qui, récemment encore, étaient accusés sur les places publiques ou soupçonnés de ne pas aimer la France – parce qu’ils faisaient entendre une autre voix que celles autorisées par les canaux officiels de la république – ne passent plus pour des pestiférés dignes de la déchéance de la nationalité ou de la reconduite à la frontière*. On ose enfin, au panthéon, au Centre Pompidou et ailleurs dans nos régions, clamer que la diversité de l’histoire des Français est une réalité incontournable. Merci à toutes celles et tous ceux qui font bouger la France afin qu’elle prenne en compte ses valeurs de liberté et d’égalité.

* Référence au fameux slogan « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ! »

Raphaël ADJOBI

DISCOURS DU PRESIDENT DE « LA FRANCE NOIRE » – Commémoration de l’abolition de l’esclavage mai 2023

DiscoursMadame et Monsieur les Conseillers départementaux : Mme Frédérique Colas / M. Philippe Burier

Monsieur le maire honoraire de la ville de Joigny : M. Bernard Moraine,

« La France noire » se réjouit de votre fidélité à cette cérémonie nationale qui est l’une des rares occasions d’évoquer un pan de notre histoire commune ayant contribué à forger la diversité nationale.

Monsieur le maire,

merci d’avoir rappelé aux responsables des établissements scolaires de Joigny la date anniversaire de la loi dite Loi Christiane Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs comme crime contre l’humanité. Après avoir évoqué dans cette adresse notre exposition qui sera visible du 13 au 19 mai dans le hall d’honneur de la mairie, vous avez tenu à leur préciser votre sentiment personnel en ces termes : « Je souhaite que les jeunes générations se rappellent ces pages sombres de notre histoire. Et vous avez ajouté – Dans la suite de cette manifestation, je serai très heureux si vos élèves pouvaient visiter cette exposition ».

Monsieur le maire,

Ce rappel de ce qui EST (ou doit être) fait plaisir d’autant plus que nos gouvernants et les responsables de nos institutions ont tendance, quand l’indifférence ou le mépris s’installe, à oublier de rappeler à tous les citoyens la direction que la République a choisi de suivre. La commémoration de l’abolition de l’esclavage décidée par la République ne doit pas être considérée comme une anecdote vouée à l’indifférence puis à l’oubli. Les événements que rappelle la manifestation d’aujourd’hui ont participé à la formation de la France ; et leurs héritages sont encore vivants. Les héritages de ces événements ne se lisent pas seulement dans la géographie actuelle de la France éclatée sur plusieurs continents et plusieurs océans ; ils se lisent aussi dans les monuments des villes comme Bordeaux, Nantes, la Rochelle, Bayonne, le Havre, Saint-Malo, Paris, Orléans, Marseille. Et aujourd’hui, dans plusieurs de ces villes sont organisés des circuits dits négriers pour découvrir la richesse de la France générée par l’esclavage des Africains. Et c’est une très belle leçon donnée à ceux qui ont voulu tourner la page de cette histoire sans la lire. A ceux-là, nous disons qu’ils n’ont pas le droit d’empêcher la jeunesse de connaître ce passé de la France !

ChoraleMesdames et Messieurs les conseillers municipaux,

Mesdames et Messieurs les présidents et représentants des mouvements associatifs, chers amis,

Si j’ai tenu à relever ce rappel de Monsieur le maire aux représentants locaux de l’Éducation nationale, c’est parce que cet appel à se souvenir est un devoir républicain qui est allègrement négligé. Si la première circulaire relative à la commémoration de l’abolition de l’esclavage signée par le Premier Ministre en avril 2008 reste imprécise quant aux structures chargées de l’organisation des manifestations locales, depuis 2021, cette circulaire du Premier ministre ou de la Première Ministre aux préfets et aux recteurs d’académie leur demande d’inviter les maires et les chefs établissements scolaires à consacrer une journée à la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Donc tous les ans, depuis 2021, cette circulaire dit explicitement ceci : « Le mois de mai est devenu le Mois des Mémoires de l’esclavage et de ses héritages. C’est en effet durant cette période qu’interviennent les deux journées nationales aujourd’hui fixées par le calendrier républicain – le 10 mai, la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions […] et le 23 mai, la journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage » ; journée qui se décline en des dates différentes dans les îles françaises des Amériques et de l’océan Indien. Plus loin, la circulaire s’adresse aux préfets en ces termes : « Vous diffuserez la présente circulaire à l’ensemble des maires de votre département, en les invitant à organiser une cérémonie similaire, ou tout autre initiative, notamment culturelle, en rapport avec la mémoire de l’esclavage et l’histoire des relations entre la France, l’Afrique, l’Amérique, les Caraïbes et l’océan Indien […], soit le 10 mai, soit le 23 mai, soit à une autre date à choisir par la municipalité, à l’intérieur des limites du Mois des mémoires (c’est-à-dire entre le 27 avril et le 10 juin) ».

La recommandation est claire et le calendrier très large pour permettre à chaque municipalité, à chaque établissement scolaire, de se souvenir par la marque qui lui convient. Dans l’Yonne, il serait bon de savoir quelle autre municipalité que la ville de Joigny consacre du temps à cette mémoire commune. Toujours dans l’Yonne, quels sont les établissements – mis à part trois ou quatre – qui se montrent soucieux de la transmission de cet héritage aux jeunes générations ? Or les jeunes sont les héritiers de notre histoire. Retenons tous qu’un héritage, qu’on le veuille ou non, on doit savoir qu’il existe et connaître sa teneur. C’est une obligation ! Quand vous avez pris connaissance de l’existence d’un héritage, vous pouvez décider de l’exploiter, de le développer dans votre intérêt ou en mémoire du disparu qui représente votre histoire ; vous pouvez aussi choisir de ne pas en profiter (La langue, un héritage – par l’écrivaine Liss Kihindou). Mais personne n’a le droit de refuser d’avoir connaissance de l’héritage laissé par ses aïeux ! Ce qui veut dire que nul n’a le droit de priver les jeunes générations de leur héritage historique touchant l’esclavage des Noirs et la colonisation de l’Afrique ! Il faut obligatoirement qu’ils en aient connaissance ! Ce qu’ils en feront plus tard est leur affaire !

Voilà pourquoi cette exposition de La France Noire est régulièrement reçue pendant l’année scolaire par certains collèges et lycées pour contribuer à l’instruction des jeunes. Elle est depuis novembre 2022 homologuée – comme nos deux autres expositions – par l’Éducation nationale dans le cadre de son dispositif Pass culture et donc conseillée à tous les collèges et lycées de France. Elle participe non seulement à l’instruction des jeunes mais elle est aussi un outil de commémoration de l’abolition de l’esclavage dans les établissements scolaires. c’est ainsi que cette année La France noire a été invitée par le lycée du Dauphiné à Romans-sur-Isère dans la Drôme pour une manifestation commémorative magnifique qui témoigne d’une réelle volonté d’ancrer l’esclavage des Africains dans notre récit national afin que n’importe quel Noir ne soit pas vu comme un immigré, un étranger. Oui, il y a heureusement en France des établissements scolaires qui commémorent tous les ans l’abolition de l’esclavage par des manifestations de leur choix et sont prêts à accueillir notre exposition.

Cette exposition qui vous est proposée est construite en trois parties :

° L’organisation de la traite à partir des comptoirs ou forts gérés par les émissaires des royaumes européens et les résistances africaines à ces forces militaires possédant des armes à feu que les Africains ignoraient.

° Les résistances des captifs africains pendant la traversée vers les Amériques.

° Les différentes formes de résistance des esclaves africains dans les Amériques.

Mais pour bien comprendre cette exposition, il faut se poser les bonnes questions.

A – Qu’est-ce que l’esclavage ? En d’autres termes, qu’est-ce qu’un esclave ?

L’esclavage, c’est l’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel. Vous faites de quelqu’un un esclave quand vous le faites travailler mais qu’ensuite vous vous appropriez le fruit de son travail. L’esclavage est donc une histoire universelle. Partout dans le monde – hier comme aujourd’hui – des hommes ont subi l’exploitation par d’autres. Les Africains ne sont pas les seuls peuples de la terre dont la force physique a été exploitée par d’autres. Voilà pourquoi notre exposition ne présente pas des esclaves africains au travail.

En remontant à l’origine du mot « esclave » les choses deviennent encore plus claires.

B – L’origine du mot esclave” :

° Le mot esclave est un terme européen dérivé d’un mot désignant les populations d’Europe centrale : LES SLAVES (Ukraine, Biolorussie, sud la Russie actuelle, la Pologne et la Tchéquie, la Slovaquie). ° Que s’est-il passé avec les Slaves ? Au Moyen âge, le commerce maritime se développe autour de la Méditerranée avec la multiplication des galères qui sont d’immenses navires à rames. Entre le VIIIe et le XVIIIe siècle, les Européens vont enlever des populations slaves pour les faire travailler sur les galères. Bien sûr, d’autres populations européennes seront aussi condamnées aux galères sur la Méditerranée, mais les Slaves seront les plus nombreux.

Avec le temps, on assiste à la déformation du nom « slave » qui devient « esclavus » en latin et « esclave » en français. « esclavus » va donc remplacer le mot « SERVUS » qui – depuis l’antiquité – veut dire serviteur et qui a donné en français le « serf ». En résumé : « esclave » va remplacer « serviteur ou serf », et le mot « esclavage » va remplacer le mot « servitude ».

Les Africains ne sont pas des Slaves mais vont hériter de la déformation du mot. D’ailleurs en Anglais le mot « slave » n’a pas été déformé : on parle bien de « slaves » en anglais.

Mais alors, me direz-vous, si les Africains n’ont pas été les seuls êtres humains dont la force physique a été exploitée pour enrichir d’autres, pourquoi parle-t-on constamment de leur mise en esclavage ? La réponse est claire et simple : Cet esclavage a provoqué la plus grande déportation humaine dans l’histoire de l’humanité. D’autre part, elle a complètement modifié la pensée européenne puis celle du reste du monde : le racisme qui s’est infiltré dans l’histoire de l’humanité vient de là !

Cela nous conduits à parler de ce qui caractérise cet esclavage et donc de l’exposition qui vous est présentée aujourd’hui.

C – ce qui caractérise cette exposition

Ce qui caractéristique cette exposition, c’est la violence. Cela veut dire tout simplement que face à la volonté prédatrice des Européens, les Africains ont développé une résistance permanente. Et ce sont les Européens eux-mêmes qui montrent ces résistances à travers les images présentées ici.

Au regard des multiples rébellions qui se sont produites à bord des navires négriers, l’historien américain Marcus Rediker remarque que « chaque navire contenait en son sein un processus de dépouillement culturel venant d’en haut, et un contre-processus de création culturelle venant d’en bas » ; c’est-à-dire qu’à la violence exercée sur leur corps par les Européens pour les soumettre, les Africains s’ingéniaient à trouver les moyens de leur résister : par les révoltes, les suicides, le refus de s’alimenter. Et sur le continent américain, ils vont inventer d’autres moyens de résistance comme le marronnage – c’est-à-dire la fuite – les avortements et les infanticides pour les femmes.

          A ceux qui font passer leur inculture pour du savoir et qui croient que la République s’est levée un beau matin et s’est dit « Tiens, on va abolir l’esclavage aujourd’hui », disons ceci :

          La révolution de Saint-Domingue dirigée par Toussaint Louverture ayant abouti en 1793 à l’abolition de l’esclavage sur l’île n’est que le point d’orgue de la résistance africaine à la traite et à l’esclavage des Noirs partout dans les colonies européennes des Amériques.

          Oui, c’est sous la pression initiée par les esclaves africains dirigés par Toussaint Louverture et ses amis que le commissaire Sonthonax proclame leur libération à la fin du mois d’août 1793. Sonthonax enverra ensuite trois émissaires à Paris expliquer devant la convention la nécessité d’abolir l’esclavage dans toutes les colonies françaises. Ce sera chose faite le 5 février 1794.

          Toussaint Louverture est donc incontestablement une figure illustre qui émerge du monde politique européen avec la Révolution française. Ce héros de la Révolution deviendra général en chef des armées françaises de Saint-Domingue le 1er septembre 1797, puis gouverneur général de l’île. Enlevé par l’armée de Napoléon au moment où celui-ci avait décidé le rétablissement de l’esclavage, Toussaint Louverture mourra le 7 avril 1803 au fort de Joux, près de Pontarlier, sept mois après son incarcération.

          En 2023, placer le 175e anniversaire de l’abolition de l’esclavage sous le signe d’un hommage à Toussaint Louverture n’est donc que justice. C’est reconnaître officiellement que l’abolition de l’esclavage en France est d’abord le fait de la lutte des opprimés pour recouvrer leur liberté. Une lutte permanente qui ne permettait pas la poursuite des méthodes anciennes. Après sa mort, ses amis Dessalines, Christophe et Pétion triompheront de l’armée de Napoléon à Vertières en novembre 1803 et proclameront aussitôt l’indépendance de l’île ; indépendance qui sera officialisée le 1er janvier 1804 et redonnera à l’île son nom ancien : Haïti.

          Voilà donc, Mesdames et Messieurs, chers amis, la réalité de l’histoire de la traite et de l’esclavage des Africains faite d’une part de l’insoumission des Africains et d’autre part de l’inventivité des Européens en matière de supplices pour briser à la fois leur corps et leur esprit. Et c’est ce que vous pouvez découvrir dans cette exposition. Après Toussaint Louverture, d’autres figures françaises reprendront le flambeau de la lutte jusqu’à la deuxième abolition de l’esclavage en France en 1848. Retenons donc tous que seule la lutte paie.

          Je vous remercie.

Raphaël ADJOBI

Les voeux 2023 de LA FRANCE NOIRE à ses abonnés et à ses lecteurs

Voeux 2023 revueCher(e)s abonné(e)s, chères lectrices, chers lecteurs,

          Les membres du conseil d’administration de l’association La France noire se joignent à son président pour vous souhaiter une Bonne Année 2023. Qu’elle soit pour vous faite d’agréables moments avec celles et ceux que vous aimez et qui vous entourent de leur affection.

          Merci aux abonné(e)s pour leur engagement à nous suivre afin de partager chacun des instants de la vie de notre association ainsi que nos réflexions autour de la place des Noirs dans l’histoire de France, autour de notre idéal de faire de nos différences une force pour notre pays. Merci à tous les visiteurs de notre blog, venant souvent des contrées lointaines comme les États-Unis, le Canada, la Chine, mais aussi des pays voisins comme la Belgique et la Suisse.

          Vous avez sans doute deviné, au travers de nos derniers articles de 2022, que notre association a désormais la grande joie de figurer au nombre des acteurs culturels homologués par l’Éducation nationale dans le cadre de son dispositif Pass culture. Une reconnaissance nationale qui fait de ce ministère l’employeur de La France noire, et de notre association un partenaire vivement conseillé dans l’éducation culturelle des jeunes au sein des établissements scolaires. En d’autres termes, quand ceux-ci nous invitent – parce qu’intéressés par l’une ou l’autre de nos trois expositions pédagogiques – c’est l’Éducation nationale qui paie la facture.

          Nous pensons sincèrement que tout cela a été possible parce qu’il y a des gens comme vous manifestant de l’intérêt pour la culture, des gens comme vous désireux de voir la jeunesse accéder à des regards pluriels de notre histoire, de l’histoire de l’humanité. Merci donc pour votre fidélité qui est un soutien à notre combat pour la prise en compte de nos différences dans les récits destinés aux jeunes générations.

          Bonne Année en notre compagnie !

Raphaël ADJOBI