LA RESTITUTION DE BIENS CULTURELS entre la France et le Bénin (Le journal d’Angelo DAN)

          Nous sommes très reconnaissants à l’ambassadeur Angelo DAN de la publication de son journal rendant compte des tractations diplomatiques et politiques autour de la restitution des biens culturels arrachés au Bénin au moment de sa colonisation par la France. Placé au chœur de ce processus historique entre son pays et la France – par le hasard de sa nomination à l’ambassade du Bénin à Paris – son témoignage s’avère très précieux quant à la connaissance des arcanes diplomatiques et de la posture édifiante de certaines actrices et acteurs politiques dès lors qu’il s’agit de notre passé colonial ou esclavagiste.

          En effet, l’intérêt essentiel de ce livre est qu’il montre le vrai visage de nos élus tels qu’ils sont dans la vie quotidienne face aux dossiers qui leur sont confiés. Il est tout à fait effrayant de les voir dépourvus de toute humanité quand il leur faut produire des textes ou réfléchir sur ceux qui leur sont présentés. Disons tout de suite que dans le communiqué final de l’Élysée saluant le souci des bonnes relations entre la France et l’Afrique que la loi de restitution votée aurait privilégié, l’ignominie de l’esprit qui a dominé les débats a été éludée. A vrai dire, c’est la volonté politique du gouvernement qui s’est imposée – comme toujours en pareille circonstance.

Quand le discours de Ouagadougou ouvre une nouvelle ère

          Si le gouvernement socialiste de François Hollande s’est abrité derrière les principes officiels de la République ayant déclaré les biens africains en notre possession nôtres et inaliénables pour ne jamais jeter un regard nouveau sur l’état de nos relations avec nos anciennes colonies, en novembre 2017 à Ouagadougou, le jeune président Macron avait franchi le pas en reconnaissant que les biens culturels pillés lors des conquêtes coloniales empoisonnaient les relations actuelles avec l’Afrique et qu’il serait opportun de les restituer. Quelques mois auparavant, le vendredi 19 mai 2017, le Conseil de l’Europe avait adopté une convention qui énonçait dans son préambule que « les divers biens appartenant aux peuples représentent un témoignage important et irremplaçable de leur culture et de leur identité et qu’ils constituent leur patrimoine culturel ». C’est dans cette vision de l’histoire des productions culturelles des peuples du monde que les rapporteurs mandatés* – par le président Macron pour « mener un travail de réflexion et de consultation » sur le sujet pour des « propositions concrètes » – rappellent aux détracteurs des conclusions de leur travail que « la propriété des œuvres dont ils se sont prévalus jusque-là est illégitime » ! Aucune loi nationale ne peut valablement contester cette vérité que le Conseil de l’Europe a eu le bon sens de rappeler. Il convient donc que chacun retienne que les œuvres africaines ne font pas partie du patrimoine français ! Et par ailleurs que « les jeunes Africains doivent avoir accès à leur patrimoine » (Franck Riester, ministre de la Culture, 2018 – 2020).

          Malgré ces décisions et positions claires tenant compte de la qualité des relations que nous entretenons désormais ou devons entretenir avec les peuples de la terre – et cela au regard des connaissances actuelles – il est triste de noter que parmi nous nombreux sont ceux qui n’ont jamais relevé la tête de leur classe sociale bâtie sur notre passé esclavagiste et colonial et de leur diplôme universitaire (ou des grandes écoles dont ils sont issus) qui leur tiennent lieu de boussole.

          Ce journal contient en effet des discours fort surprenants. Le premier que nous relevons est celui de M. Stéphane Martin, alors président du musée du Quai Branly-Jacques Chirac ; celui-là même qui a collaboré avec le duo Savoy-Sarr et sur la proposition duquel fut prise la décision de l’Élysée quant à la restitution au Bénin de 26 de ses biens culturels. Deux jours après le communiqué de la présidence, le 25 novembre 2018 il dénonce « (une) logique où le patrimoine devient l’otage de la mémoire ». Avez-vous remarqué que contrairement à ce qui est dit plus haut M. Stéphane Martin estime que les objets de l’identité et de la culture béninoises constituent le patrimoine de la France ? Il se permet même de qualifier les deux rapporteurs de « spécialistes de la réparation mémorielle ». Selon lui, leur rapport « n’aime pas les musées ». Que ce monsieur retienne qu’aimer les musées européens au détriment des âmes spoliées en quête d’ancrage spirituel et mémoriel que ces objets représentent pour les Africains est un crime impardonnable ! Nous le renvoyons à l’expérience de l’ancien premier ministre, maire du Havre, dont la seule présence d’une foule de Sénégalais qu’il n’avait jamais imaginée dans sa ville lors d’une présentation de l’épée d’un de leurs aïeux a convaincu qu’il faut résolument revoir notre vision de l’art attaché aux musées (Tania Tervonen – Les Otages). Quant aux propos du sénateur Bruno Retailleau, ils résument le suprémacisme blanc qui planait sur les débats depuis le début : « … ce sont nos avant-gardes qui ont érigé en œuvres artistiques ces objets auxquels on ne reconnaissait aucune valeur artistique auparavant. Ce sont nos artistes, nos critiques d’art, nos collectionneurs qui ont conféré à ces objets un statut particulier, reconnu mondialement […] ». La coupe est pleine ! Oui, pour lui, c’est l’homme blanc qui élève à la dimension universelle de vulgaires objets africains. En d’autres termes, tant que le nègre n’a pas rencontré l’homme blanc, son existence n’a pas de sens. Nous voudrions dire ici que tout être qui profère un tel mépris est digne de la plus grande détestation ! Dans la même vision de nos relations avec l’Afrique, certains ont proposé de remplacer le mot « restitution », trop humiliant pour notre pays, par le mot « don » qui témoigne de la générosité de la France ! Ne riez pas ! Lisez le livre… vous aurez parfois l’impression de rêver.

          Encore une fois, nous disons à Angelo DAN toute notre reconnaissance pour ce précieux témoignage qui permet à chacun de former son jugement quant à la manière dont certains de nos élus considèrent les marques de notre passé, les marques des cultures africaines, et par voie de conséquence les Africains eux-mêmes. 

* Bénédicte Savoy & Felwine Sarr

Titre : La restitution des biens culturels entre la France et le Bénin. Journal d’un processus historique (2016-2022).

Auteur : Angelo DAN.

Éditeur : Présence africaine, novembre 2024.

Raphaël ADJOBI

Conseil pour lire LES FRANҪAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE de Raphaël adjobi

          Outre la très belle critique littéraire de mon dernier essai réalisée par l’écrivaine Liss Kihindou à travers une vidéo, trois autres réactions de lecteurs m’invitent à prodiguer un conseil à celles et ceux qui n’ont pas encore lu Les Français noirs et la République, une histoire mouvementée.

          S’il est vrai que l’introduction du livre s’impose comme un préalable – pour en saisir l’esprit – les chapitres de la première partie sont absolument indépendants les uns des autres et peuvent donc être lus dans le désordre. Pour ceux qui ne sont pas forcément des amoureux des récits historiques, les enchaîner les uns après les autres pourraient s’avérer quelque peu fastidieux. Aussi, j’ai conseillé à une amie de lire la deuxième partie – Où en est la France aujourd’hui – puis de revenir aux chroniques historiques qui constituent la première partie. Résultat, cette remarque que je partage avec vous : « J’ai terminé ton livre selon la méthode que tu préconisais. Et cela a suscité une foule d’idées à partager […] et ma sidération quant au genre de questions que tu as dû affronter entre autres. Enfin, ce livre est un cadeau culturel. Ton combat est au final exigeant et courageux ».

          Quelques jours plus tard, je reçois le courriel d’une collègue dont l’établissement a accueilli durant trois années consécutives l’une de nos expositions. Elle a instinctivement adopté la méthode de lecture que je préconise : « Je suis en train de lire votre livre. Outre le fait qu’il est très intéressant, je dois avouer que j’ai au préalable lu le chapitre consacré aux tribulations de La France noire que j’ai particulièrement savouré ! Je dois dire que je suis [désireuse] de voir la réaction des collègues trop bien pensants ! »

Ces deux avis rejoignent celui de Bernard, un nouvel ami, qui m’écrit ces mots : « Votre livre est plein de sagesse et de colère. Je ressors de cette lecture heureuse avec une énergie et une force nouvelles. Un grand merci ».

Pas de témoignage de lecteurs africains-français !

          Mise à part l’écrivaine et critique littéraire Liss Kihindou, citée plus haut, aucun lecteur noir ne m’a encore fait savoir son sentiment quant aux idées développées et défendues dans ce dernier essai. La République née en 1792 a intégré les populations noires comme citoyens français en 1794 en abolissant l’esclavage et en accueillant un député noir à la Convention nationale (Assemblée nationale) : Jean-Baptiste Belley ! Mais très vite, une monarchie impériale va mettre la jeune République sous l’éteignoir durant près de 50 ans. Celle-ci va émerger à nouveau en 1848. Et durant son règne éphémère, elle a réussi à réitérer son attachement à une France blanche et noire en abolissant une nouvelle fois l’esclavage et en symbolisant, pour la première fois, la Liberté sous les traits d’une femme noire : la première Marianne noire ! (1) Jusqu’au début du XXe siècle, les ennemis de la République vont chercher à faire disparaître cet autre visage de la France – une volonté claire de nier l’appartenance des Noirs à la République, de les invisibiliser. Quand un compatriote noir vient ouvrir ces pages de notre histoire commune pour mieux comprendre et interroger les comportements d’aujourd’hui, les Français noirs peuvent-ils se permettre de garder le silence ? J’espère de tout coeur qu’ils ne tiennent pas, comme d’autres, à couvrir notre passé commun du voile du silence par leur indifférence.

(1) : https://lafrancenoire.com/2021/09/19/les-tribulations-de-la-marianne-noire-de-1848/#comments

Raphaël ADJOBI

De la nécessité de réécrire l’Histoire (Raphaël ADJOBI)

          Au début du mois de mars 2024, en France, les femmes ont réussi à faire entrer le droit à l’avortement dans la constitution française. Pourquoi ce fait était-il si nécessaire à leurs yeux ? C’est parce qu’en juin 2022, aux États-Unis d’Amérique, la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse datant du 22 janvier 1973 a été purement et simplement abrogée ! Cet événement avait fait comprendre aux femmes françaises que la France n’est pas à l’abri d’un tel revirement de situation. En effet, comme le dit si bien Yuval Noah Harari, « l’étude de l’histoire vise avant tout à nous faire prendre conscience de possibilités que nous n’envisageons pas habituellement » (Homo deus. Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2017). La connaissance du passé fait de la vigilance une règle d’or. Nous disons donc à ceux qui ont tendance à s’accrocher aux lois et aux récits que leur ont laissés leurs aïeux comme des moules à leur rocher que «l’étude de l’histoire a pour but de desserrer l’emprise du passé » et non de faire en sorte qu’elle se répète ou se perpétue. Oui, l’histoire doit être comprise comme un moyen de se libérer du passé et non pas de s’y installer. Ce qui veut dire qu’« en observant la chaîne accidentelle des événements qui nous ont conduits ici, nous comprenons comment nos pensées mêmes et nos rêves ont pris forme, et [alors nous] pouvons commencer à penser et à rêver différemment ». Cette observation du passé nous offre en effet davantage d’options à choisir pour l’avenir, au lieu de nous contenter de dormir dans les draps de nos aïeux et porter leurs sabots.

          Retenons donc tous que réécrire l’histoire n’est nullement un sacrilège comme certains veulent nous le faire croire, mais plutôt un acte absolument nécessaire « permettant ainsi aux gens de réimaginer le futur ». Et si dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement. Une autre révolution est possible (Les impliqués, 2021), j’invitais les familles et l’Éducation nationale à permettre aux jeunes d’accéder aux savoirs grâce à une meilleure maîtrise de notre langue, c’est parce que, comme Yuval Noah Harari, je pense que si « vous souhaitez voir […] les femmes prendre possession de leur corps, ou les minorités opprimées revendiquer leurs droits politiques, la première étape consiste à raconter à nouveau leur histoire ». Oui, l’acquisition de connaissances historiques nous permet de lever la tête pour essayer de repérer les possibilités qui s’offrent à nous. Ces nouvelles histoires peuvent nous enseigner que notre situation n’est ni naturelle, ni immuable, que « le monde injuste tel que nous le connaissons est simplement le fruit d’une chaîne de hasards », c’est-à-dire des volontés politiques de quelques hommes ; et que nous pouvons changer ce monde. Et c’est notre droit de vouloir changer ce monde pour un bien meilleur. Normal donc que tous « les mouvements qui cherchent à changer le monde commencent souvent par réécrire l’histoire » (op. cit.). Vous comprenez aisément que ceux qui s’opposent à la réécriture de l’histoire sont les ennemis du changement qu’ils ne veulent pas voir envisageable. Oh que c’est agréable pour eux d’être installés dans leur zone de confort et de le vouloir immuable !

          Au-delà des dates que certains historiens ou non égrènent comme des chapelets conférant de la sagesse, c’est la force libératrice du récit historique qui importe. Et nous sommes de l’avis de Yuval Noah Harari quand il pense que si les féministes étudient les sociétés patriarcales, et les Afrodescendants des Amériques, de France et d’ailleurs s’intéressent aux horreurs de l’esclavage et de la colonisation, « ils n’entendent pas perpétuer le passé, mais s’en libérer ». Oui, c’est précisément cela ! Et personne ne peut dire le contraire puisque personne ne peut soutenir que les visites chez les psychiatres et les psychologues perpétuent les traumatismes du passé des patients au lieu de les en délivrer.

° Par leur titre, chacun des deux livres qui illustrent cet article interroge une réalité sociale que personne ne peut se permettre d’écarter négligemment du revers de la main. J’espère que l’un ou l’autre (ou les deux) fera bientôt partie de vos choix de lectures.

Raphaël ADJOBI

LETTRE SUR LE RACISME ou « la bête immonde » aux collégiens et aux lycéens (par Georges Jean – 1985)

Je vous écris cette lettre non pour vous faire la leçon, ni pour vous expliquer d’une façon compliquée ce que l’on appelle « racisme » aujourd’hui. Le racisme [= la préférence d’une certaine couleur de peau que nous estimons supérieure à d’autres] est une « bête immonde » a dit un poète. Et, à vouloir trop l’expliquer et d’une manière trop compliquée, il arrive que l’on oublie l’horreur qui le recouvre.

Il faut dire aussi qu’en se contentant d’en parler légèrement, sans chercher à comprendre un peu comment la bête parfois se cache et se dissimule au milieu de nous, on risque de ne pas s’apercevoir assez tôt que l’on est soi-même ou que l’on est en train de devenir « raciste » [quelqu’un qui, à partir de la couleur de sa peau, se croit supérieur à d’autres]. Et de cela, je voudrais tenter de vous en préserver à tout prix.

Certains de vos camarades, du collège, du lycée, de votre quartier, de votre ville, sont noirs, arabes, portugais, polonais, italiens ou espagnols ; et vous jouez avec eux. Et je sais que vous les aimez comme les autres ; ni plus, ni moins, comme les autres. Je tiens à vous dire qu’il faut vous garder comme vous êtes, sans changer sur ce plan, en devenant de grandes personnes. Car très souvent, c’est en devenant, comme on dit parfois, «raisonnables », que l’on devient également quelqu’un qui préfère, et sans trop savoir pourquoi, les « vrais Français » aux autres [à ceux qui ont une couleur de peau différente. Et on devient alors raciste].

En vous écrivant, j’écris à tous les enfants, vos amis et les autres, de la France entière et du reste du monde. Oh ! de nombreuses personnes par des articles, des livres, des poèmes, des romans, des pièces de théâtre, des films, des œuvres d’art, dans tous les pays, ont écrit pour dénoncer le racisme. Mais on ne sera jamais assez nombreux dans ce combat.

Il me semble urgent de vous parler du racisme [les pratiques et les conséquences de l’idéologie qui établit une hiérarchie entre les différentes couleurs de peau humaine] parce qu’on observe partout, et de plus en plus, une multitude de petits faits de la vie de tous les jours, de la vôtre, de la mienne, qui montrent que le racisme est là, tout proche de nous, et que nous ne nous en apercevons pas toujours.

Je crois qu’il ne suffit pas aujourd’hui de savoir vaguement ce qu’un mot comme « racisme » signifie ; il faut le savoir avec la plus grande précision possible car on ne combat bien que les choses que l’on connaît bien ! Il faut en effet saisir tout ce que recouvre le sens d’un mot comme celui-là et connaître tous les aspects qu’un phénomène comme le racisme prend aujourd’hui pour se donner les armes contre lui ; lorsqu’on est informé des manières dont le monstre vit et se développe, on peut plus facilement le saisir à la gorge et le terrasser. Et il est urgent de le faire si nous voulons survivre à la honte, nous les femmes et les hommes d’hier, vous les femmes et les hommes de demain.

Georges Jean (1920-2011)

°(Le racisme raconté aux enfantsÉditions Ouvrières, collection Enfance heureuse, mai 1985 / Le paragraphe 3 légèrement arrangé).

L’exposition L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité de l’association La France noire montre à la jeunesse comment est née la « bête immonde », comment elle a prospéré, et comment elle se dissimule dans les discours et productions des adultes pour continuer à vivre. Cette exposition est pour la jeunesse un outil visant à la préserver du racisme et l’armer pour le combattre efficacement.

Les dix principes élémentaires de propagande de guerre

En résumant en dix principes « quelques mécanismes essentiels de la propagande de guerre » du livre de l’Anglais Arthur Ponsomby publié en 1928, et en les agrémentant d’exemples précis et d’anecdotes réjouissantes, Anne Morelli a produit une œuvre qui charme les lecteurs depuis sa première publication en 2001.

° Premier principe, au moment de déclarer la guerre à l’autre, il convient de proclamer solennellement que l’on ne la voulait pas ; parce que par principe l’on est épris de paix.

° Deuxième principe : clamer haut et fort que l’autre est l’agresseur, qu’il veut vous détruire, mettre le monde à feu et à sang et que l’on est contraint de lui déclarer la guerre. Ce principe énonçant la responsabilité lors des guerres, et donc de celui qui la déclenche, avait été déjà souligné par Machiavel (1469 – 1527) en ces termes : « Ce n’est pas celui qui prend les armes le premier qui est coupable de la guerre, mais celui qui lui a donné un motif pour qu’il prenne les armes » (p.38). Pour arriver à cette réflexion, il convient évidemment de prêter à l’ennemi une intention qui mérite une déclaration de guerre ! On comprend donc que si le voisin est toujours présenté comme l’agresseur, « il est rare qu’on sache clairement au moment où la guerre éclate qui est le véritable agresseur » puisque l’un et l’autre était prêt ou la préparait. Aussi, selon Luigi Sturzo, « la guerre est déclenchée par celui des antagonistes qui croit pouvoir la gagner sûrement et rapidement » (p. 19).

° Troisième principe : laisser voir l’ennemi dans la figure de son chef que l’on présentera comme un monstre, un être odieux digne de la haine de tous les hommes. Il est nécessaire de personnifier ainsi le peuple ennemi parce qu’ « on ne peut haïr un groupe humain dans son ensemble, même présenté comme ennemi ». Il faut montrer du doigt le chef, ainsi tout le monde sait que « c’est de ce monstre que viendrait tout le mal ». On ne fait pas la guerre contre les Allemands, les Libyens, les Syriens ou les Russes mais contre Hitler, Kadhafi, Bachar Al Assad, contre Poutine…

° Quatrième principe : il est indiscutable que « La guerre a généralement pour mobile la volonté de domination géopolitique, accompagnée de motivations économiques ». Il n’y a que les nuls en géopolitique et les imbéciles qui contestent cette vérité ! C’est pourquoi, le président américain Woodrow Wilson parlant de la première guerre mondiale, en septembre 1919, avouait ceci : « Y a-t-il un homme ou une femme – que dis-je ? Y a-t-il un enfant (souligné par nous) – qui ne sache que la semence de guerre dans le monde moderne, c’est la rivalité industrielle et commerciale ? […] Cette guerre (la première guerre mondiale) a été une guerre industrielle et commerciale » ! L’aveu est clair et net. Cependant, au moment de déclarer la guerre à l’ennemi on ne peut pas présenter ce mobile à la population ; elle aurait le sentiment qu’on la prépare à un crime qui profitera aux grandes industries. Il faut donc déplacer le mobile sur un terrain « humanitaire » en lui disant que « de cette guerre dépend son indépendance, son honneur, sa liberté, ou sa vie ». Et quand on veut s’engager dans une guerre à l’autre bout du monde et non pas contre son voisin, il est bon de dire que l’on se sent proche d’un peuple qui souffre ; alors « l’ingérence dite humanitaire permet au fort de s’ingérer dans la politique des faibles avec le meilleur des alibis moraux » : on fait la guerre pour défendre des valeurs morales que notre nation ne saurait laisser piétiner sur cette terre !

° Cinquième principe : il consistera à présenter l’ennemi et son armée comme des bandits commettant des barbaries auxquelles un peuple de seigneurs, comme le nôtre, plein d’humanité doit mener des actions généreuses. Bien sûr, toutes les guerres, de l’Antiquité à ce XXIe siècle, sont le théâtre – de part et d’autre – d’atrocités : assassinats, vols à mains armée, incendies, pillages, viols… « Ce qui par contre est spécifique à la propagande de guerre, c’est de faire croire que seul l’ennemi est coutumier de ces faits tandis que notre propre armée est au service de la population, même ennemie, et aimée d’elle ». L’ennemi commet volontairement des atrocités, alors que c’est involontairement que nous commettons des bavures.

° Sixième principe : faire croire que nous faisons la guerre de manière chevaleresque, c’est-à-dire en respectant les règles (« comme s’il s’agissait d’un jeu, certes dur mais viril » !), alors que l’ennemi utilise des armes non autorisées. Ce principe est en réalité indéfendable parce que « c’est souvent de la supériorité technologique que dépend la victoire ». De nombreuses populations du monde ont été vaincues par les Européens parce qu’ils ignoraient les armes à feu. Voici une anecdote qui pulvérise ce principe et que rapporte l’autrice : « en Yougoslavie en mai 1999, des jeunes gens serbes montraient le poing aux avions de l’Otan, qui venaient les bombarder. Si tu es un homme, viens ici au sol te battre avec moi, criait un de ces jeunes à l’adresse du pilote ». Tout est dit. Il en va de même des stratégies (comme l’attaque surprise) qui sont décriées quand elles sont le fait de l’ennemi mais louées quand elles viennent de notre armée.

° Septième principe : « La guerre doit apparaître comme ne coûtant ni sang ni argent ». Disons que la tendance claire est de montrer que notre armée subit peu de pertes, alors que celles de l’ennemi sont énormes. Et surtout, ne jamais parler du gouffre financier que représentera la guerre.

° Huitième principe : « La propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion […] Or, pour créer l’émotion, on ne peut se fier à des fonctionnaires. Il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion ». En d’autres termes, il est nécessaire d’utiliser le talent des poètes, des écrivains, des journalistes, « pour diffuser, sous une forme émouvante, les bobards de la guerre » ou ce que vous avez déclaré comme digne de faire l’objet d’une guerre.

° Neuvième principe : « Si notre cause est sacrée, nous devons la défendre et si nécessaire, les armes à la main ». Il convient donc de déclarer sacrées certaines valeurs pour lesquelles des sacrifices doivent être consentis : la démocratie, la sécurité, le droit d’être à l’abri du besoin… Invoquer le caractère sacré de la cause, c’est en faire une cause religieuse et « la guerre [devient dès lors] une croisade à laquelle on ne peut se soustraire ». Anne Morelli donne dans son livre de nombreux exemples de discours dans lesquels la guerre est sacralisée.

° Dixième principe : déclarer traîtres tous ceux qui cherchent des voies de paix ou de réconciliation, et aussi tous ceux qui « mettent en doute les récits des services de propagande ». Le livre montre comment ces catégories de personnes sont persécutées depuis la première guerre mondiale à nos jours.

Retenons tous pour notre gouverne que dans le monde moderne « toutes les décisions qui engagent des vies humaines sont prises par ceux qui ne risquent rien » (Simone Weil, 1909 – 1943).

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : Principes élémentaires de propagande de guerre, 181 pages.

Autrice : Anne Morelli

Éditeur : Aden, 2010, 2022.

Notre histoire coloniale frappe à la porte de notre récit national (Analyse de l’entretien de l’historien Pierre Singaravélou accordé à Télérama – n° 3847)

Colonisations. Notre Histoire          Non, vous ne vous trompez pas. La France a deux histoires qui se font face. Parce que la première n’a pas de place dans notre récit national, la notion même de nation est à redéfinir par nos autorités politiques. Vous verrez pourquoi. « L’histoire linéaire à la papa » de nos manuels scolaires partant des conquêtes aux indépendances – lorsqu’elle évoque les terres étrangères – « comme si les peuples non européens n’attendaient que d’être colonisés par des Blancs pour accéder enfin à la modernité » (Introduction de l’entretien par Juliette Cerf), n’a jamais considéré notre passé colonial comme faisant partie de l’Histoire de France.

           En effet, « jusqu’à la fin du XXe siècle, la colonisation était considérée comme un phénomène extérieur à l’histoire de France, n’ayant pas droit de cité dans le récit national », confirme Pierre Singaravélou. Quoi de plus normal alors qu’à la fin de ce premier quart du XXIe siècle notre passé colonial ait tant de mal à se faire une place digne de ce nom dans notre enseignement ; une situation aberrante qui éclaire le constat de la fracture actuelle entre la France et les ressortissants de ses anciennes colonies. Fracture qui justifie l’existence et le combat de l’association La France noire. Et l’historien poursuit : « La France a pourtant été un empire avant de devenir un état-nation et l’hexagone a, dans presque tous les domaines, été profondément marqué par l’expansion coloniale ». En d’autres termes, la France d’aujourd’hui est le produit de son passé colonial. « Et cette histoire est vivante, présente à travers de multiples traces matérielles perceptibles en France et dans les anciennes colonies. Le passé colonial hante nos paysages urbains à travers les monuments ou des noms de rue dont nous avons parfois oublié le sens ». Autre grande trace incontournable laissée par ce passé : la géographie de la France d’aujourd’hui ne se limite pas à l’hexagone. Notre France est donc partagée par une diversité de populations. Aussi, continuer en ce XXIe siècle à enseigner une histoire française écrite par les seuls blancs colonisateurs est inadmissible, inacceptable.

Blois - Fondation ok couleur          La France noire ne cesse de le répéter – après François Durpaire, auteur de Nos ancêtres ne sont pas gaulois (Albin Michel, 2018) : pour que notre histoire nous rassemble, il est nécessaire qu’elle nous ressemble. Et c’est tout l’enjeu du livre collectif dirigé par l’historien Pierre Singaravélou intitulé Colonisations. Notre histoire. Oui, l’histoire coloniale doit être intégrée à l’Histoire de France ! Pour ce travail qui concerne les nombreuses régions ayant appartenu un temps à l’empire français, Pierre Singaravélou a réuni « deux cent cinquante chercheuses et chercheurs dont près de la moitié vivent et enseignent à l’étranger, et pour beaucoup dans les colonies, en Afrique de l’Ouest, en Asie du Sud-Est, au Maghreb et en Amérique du Nord ». Des populations auxquelles on nie aujourd’hui encore – pour certaines – une civilisation propre avant la colonisation par les Européens. C’est sans doute ce qui justifie le chapitre du livre consacré à ces « sociétés à la veille de la colonisation ». Précisons que dans ce travail, un soin tout particulier a été pris pour éviter l’expression « sociétés post-coloniales » qui sous-entend que les peuples non européens ont attendu d’être colonisés pour entrer dans l’ère de la civilisation. Et chose absolument innovante qui nous satisfait pleinement, c’est que parmi les auteurs français, « on compte de nombreux historiens et historiennes des universités des Antilles, de Guyane, de la Réunion, de Polynésie et de Nouvelle-Calédonie, qui sont généralement invisibilisés en métropole ».

Pour que l’avis des Noirs compte

          En effet – on ne le dit presque jamais sur les chaînes des radios et des télévisions – à force de ne pas prendre en compte l’histoire des Français non blancs, c’est-à-dire à force de négliger leurs voix dans notre récit national aux contours inévitablement monolithiques, nos compatriotes issus de la colonisation de l’Afrique et de nos îles lointaines se sont depuis longtemps tournés vers les universités américaines, australiennes, anglaises, canadiennes, sud-africaines, où on admet que les voix des colonisés côtoient celles des colonisateurs, où on tient compte du fait que l’histoire coloniale « s’est aussi racontée en iroquois, en wolof ou en quôc-ngu (vietnamien) » ; des pays où il n’est pas nécessaire d’avoir été choisi par un Blanc pour avoir droit à la parole, où ce ne sont pas toujours les mêmes qui parlent au nom de la nation et de son histoire. La France ne s’est jamais soucié de ce phénomène d’évasion qui prive sa jeunesse d’un grand nombre de ses chercheurs qui pourraient la nourrir de connaissances diverses.

Blois - La France libre          L’objectif de ce travail d’une histoire partagée par les différentes populations de la France d’hier et d’aujourd’hui que nous offrent Pierre Singaravélou et ses nombreux collaborateurs suppose le respect de l’Autre, de son histoire singulière qui est aussi celle de la France. Nous convenons donc avec la direction de cette équipe que « décoloniser » la société française ne signifie nullement effacer le récit national des Français blancs pour laisser la place à celui des Français non blancs – ce n’est pas le grand remplacement ! – « mais au contraire enrichir notre histoire en la repeuplant de multiples actrices et acteurs oubliés ».

Raphaël ADJOBI

Préface à L’ANTHOLOGIE NOIRE de Nancy Cunard par Nicolas Menut (Analyse de Raphaël ADJOBI)

Méconnue en France, malgré l’hommage qui lui a été rendu en 2014 au Quai Branly à l’occasion du 80e anniversaire de la parution de sa Negro Anthology, voici que Nancy Cunard apparaît au grand jour : son œuvre gigantesque, expression de sa vie de militante antiraciste et anti-impérialiste, est enfin publiée en Français sous le titre Anthologie Noire (Éditions du Sandre, 2022).

Negro Anthology          « Ce monument éditorial acquis à la cause des Noirs et censé rendre compte de leurs luttes, de leurs cultures et de leurs aspirations bénéficia durant de longues années aux États-Unis d’un succès d’estime fort éloigné de l’écho souhaité par ses auteurs ». C’est ainsi que Nicolas Menut commence sa belle préface du bel et volumineux ouvrage de la courageuse et persévérante activiste anglaise Nancy Cunard, « inlassable pourfendeuse des inégalités raciales […] opposée aux méfaits du colonialisme, porte-parole d’un communisme idéalisé ». De toute évidence une grande figure des grands combats du début du XXe siècle.

Née à la fin du XIXe siècle – en mars 1896 – fille unique et donc seule héritière de la fortune familiale provenant de la compagnie de navigation transatlantique Cunard Line fondée en 1838, la jeune anglaise (mère américaine) sera vite mariée mais ne gardera de la vie conjugale que l’ennui. La vie bohème, « les chemins de la révolte et de la littérature » seront alors pour elle les voies des sensations fortes. En 1921, elle s’installe à Paris et est alors de toutes les soirées ; elle « côtoie l’avant-garde artistique et cosmopolite de la capitale » et débute une liaison avec Louis Aragon en 1926. Mais la plus belle et fructueuse rencontre de sa vie aura lieu en Italie en 1928 où elle fait la connaissance du pianiste de jazz américain Henry Crowder qui devient son amant. « A cette idylle naissante s’ajoute la découverte de la condition des Afro-Américains aux États-Unis et, dès cette époque, commence à germer l’idée de ce qui deviendra six ans plus tard la Negro Anthology ».

Nancy Cunard          Bien sûr, comme il fallait s’y attendre, cette liaison déplaît à la famille qui lui coupe les vivres. Mais Nancy Cunard a trouvé un sens à sa vie et ne le lâchera pas, même quand sa relation avec Henry Crowder déclinera. D’ailleurs, c’est à lui, à « [son] premier ami noir » qu’elle dédiera cette véritable encyclopédie, bâtie en réunissant 150 auteurs des deux races qui produiront 255 contributions afin, dit-elle, de « garder la trace des luttes et des accomplissements des peuples noirs, de leurs persécutions et de leurs révoltes contre ces persécutions ». Comme le précise Raymond Michelet, l’autre cheville ouvrière de cet immense projet, « il s’agissait d’ériger un monument à la culture noire – et de dénoncer les arguments fallacieux concernant les prétendus bienfaits de la civilisation si généreusement apportée aux Noirs ».

Nancy Cunard 3          Après la publication de cette œuvre immense en 1934, la vie de Nancy Cunard prend une autre dimension face aux conflits mondiaux. Elle produit des articles militant contre l’annexion de l’Éthiopie par l’Italie de Mussolini, et fait de la guerre en Espagne sa grande affaire. Ce dernier combat l’épuise et entame son enthousiasme. Au moment de la seconde guerre mondiale, elle mène une vie modeste en Angleterre effectuant « sans conviction des travaux de traduction pour la Résistance ». Après la guerre, elle n’aspire qu’à une chose : retrouver sa maison de Normandie – « son repaire où depuis bientôt vingt ans elle accumule œuvres […], tableaux d’amis, documents et souvenirs ». Mais ses voisins ont profité de l’état de guerre pour piller sa maison et la mettre à sac. « Cette femme excentrique, anglaise et communiste, qui n’hésitait pas à abriter des républicains espagnols sous son toit » méritait bien ça !

          Nous pouvons être reconnaissants à Geneviève Chevalier pour la traduction de cette Anthologie, et aux Éditions du Sandre pour sa publication avec le soutien du CNL (Centre national du livre). En effet, comme le fait remarquer le préfacier Nicolas Menut – et nous sommes tout à fait de son avis – si les écrivains et intellectuels Afro-américains sont aujourd’hui rapidement traduits en Français, ce ne fut pas toujours le cas. Par exemple, The Souls of Black Folk de W.E.B. Du Bois datant de 1903 ne fut traduit en français qu’en 2004 sous le titre Les âmes du peuple noir aux éditions de la Rue d’Ulm, fait-il remarquer. Et quand on sait que tous les textes de Negro Anthology n’ont pas été écrits en Anglais et qu’ « il convenait de retrouver les versions originales en Français ou en espagnol », et lorsqu’ils étaient en anglais il fallait rendre les différentes langues vernaculaires (ou parlers anglais liés à l’histoire et à la géographie – haïtien, jamaïcain…) aisément accessibles aux francophones, on comprend le retard avec lequel nous parvient cette traduction. Merci à tous les autres traductrices et traducteurs, ainsi qu’aux éditeurs ouverts aux idées différentes ; toutes ces personnes qui élargissent notre horizon de connaissances nouvelles grâce à leur précieux travail.

Raphaël ADJOBI

Du racisme des jeunes – 2e partie (Aurélien Aramini)

Du racisme des jeunes          Nous consacrons un nouvel article au livre d’Aurélien Aramini parce qu’au-delà de son analyse démontrant l’absence de racisme chez les jeunes – sinon, tout au plus un « racisme » primaire – il contient les réponses à des interrogations qui ont longtemps occupé notre esprit devant l’absence d’ouverture des établissements scolaires aux intervenants extérieurs portant des projets culturels ou de lutte contre certains phénomènes sociaux. Attitude qui, avouons-le, nous avait conduits à douter de leur réelle volonté d’œuvrer pour une plus grande ouverture des jeunes à l’Histoire de France tenant compte de sa diversité. Ce livre est donc venu nous éclairer quant à la réalité du terrain.

          Certes, quelques brefs propos de chefs d’établissement et de professeur(e)s documentalistes nous avaient laissé deviner des situations ayant quelque peu agité leur univers. Un chef d’établissement nous avait même dit : « Nous faisons appel aux gens, mais après leur passage, c’est pire qu’avant ». Formule que nous retrouvons dans le livre d’Aurélien Aramini. A une professeure documentaliste qui nous avait confié que les choses ne s’étaient pas bien passées avec le précédent intervenant, je lui avais demandé si cela tenait à la qualité de la personne ou à la thématique de son message. Elle m’avait répondu : « Les deux ! ». Mais nous pensions que ces situations étaient rares et ne pouvaient être à l’origine de cette réticence générale que nous constations. Eh bien, nous nous sommes trompés. Aujourd’hui, nous comprenons pourquoi une académie a commandé une enquête semblant répondre à cette question : « est-ce qu’il y a du racisme et de l’antisémitisme parmi les jeunes collégiens et lycéens au point de justifier la présence d’une brigade de lutte contre ces phénomènes ? » Si vous avez lu notre précédent article sur le livre d’Aurélien Aramini, vous savez qu’il a démontré que la réponse à cette question est NON ! Même si l’existence d’un racisme primaire latent alimenté par les préjugés des parents est bien réel.

          Parmi toutes les expériences rapportées dans Du racisme des jeunes, une a retenu notre attention parce que nous estimons qu’elle s’apparente à l’organisation d’un zoo humain comme aux temps des colonies. Pour mener leur projet de lutte contre le racisme, des associations organisent des rencontres avec des migrants au sein des établissements scolaires. Et parfois, c’est un vent d’inquiétudes et d’angoisse qui s’abat sur les élèves blancs ! Certains disent qu’ils ne se sentent pas bien en présence des migrants. D’autres disent qu’ils ont peur parce qu’ils n’ont jamais vu autant de Noirs à la fois. Pour expliquer ces sentiments, le principal d’un collège dit : « Notre groupe de jeunes, c’était essentiellement des gens de Centrafrique qui étaient là, donc très noirs de peau, très grands, entre vingt et vingt-cinq ans ; quand ils sont arrivés au collège [….] on a des gamins qui ne se sont pas sentis bien. Ils se sont sentis en danger ». Le principal rapporte les propos des parents qui ont appelé le soir disant « J’ai ma fille – ou mon fils – qui est rentrée de l’école, elle n’était pas bien, il y avait des Noirs dans le collège, mais qu’est-ce qui s’est passé ? » Ou encore « Comment se fait-il qu’il y avait des Noirs dans le collège ? » La professeure d’histoire rapporte les propos d’une famille qui s’était montrée particulièrement véhémente : « C’est inadmissible, on aurait dû avertir les enfants qu’ils allaient faire des cauchemars »… Une jeune fille a même assuré avoir été agressée par un migrant ! « Je me rappelle, dit la professeure d’histoire, la gamine avait fabulé… ». En lisant ces détails, on peut se demander si les organisateurs de cette rencontre n’auraient pas bien fait de mettre ces migrants dans un enclos pour la sécurité des jeunes collégiens.

          La lutte contre le racisme qui donne lieu à des expériences de toutes sortes et à des maladresses dans les propos des intervenants ne fait plus l’unanimité auprès des chefs d’établissement. On peut même dire qu’ils sont presque tous devenus suspicieux. Face aux échecs des actions de lutte contre le racisme ou l’antisémitisme qu’il a relevés, Aurélien Aramini pose cette question : « La lutte contre le racisme et l’antisémitisme ne sera-t-elle pas d’autant plus efficace qu’elle sera inscrite dans le cadre du discours professoral tout en étant adossée à un savoir constitué et non à une activité purement militante ? » En d’autres termes, ne faudrait-il pas sérieusement penser à confier cette tâche aux enseignants – qui traiteront ces deux thématiques dans le cadre des cours – et non à des militants ? Par exemple, dit l’auteur, « mener une action efficace de lutte contre l’antisémitisme consiste justement à l’inscrire dans un cadre pédagogique clairement construit ». Et Isabelle Giovanna, membre d’une fondation juive va dans son sens en disant qu’ « il est scientifiquement légitime d’inscrire la question de l’antisémitisme dans l’histoire plurielle des génocides ou dans l’étude des préjugés racistes ». Et une professeure d’histoire fait remarquer que traiter ce sujet avec les élèves n’entraîne pas de contestation par le fait qu’elle l’aborde toujours dans le contexte de la seconde guerre mondiale. « Mais il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de traiter de l’antisémitisme dans le cadre de la lutte contre le racisme dans la société d’aujourd’hui ».

          Le transfert de cette « lutte » contre le racisme et l’antisémitisme vers les enseignants semble déjà être amorcé dans le cadre du Pass culture où il est demandé aux intervenants dans les établissements scolaires de produire un CV justifiant un savoir universitaire. De son côté, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage demande la même chose aux personnes qui veulent voir leur travail labellisé par l’institution. Il y a donc une réelle volonté de rassurer les chefs d’établissement. Mais pour que les enseignants sur le terrain prennent en main l’enseignement de l’histoire du racisme, il faudra commencer par l’intégrer dans les programmes universitaires.

Raphaël ADJOBI

Du racisme des jeunes, Aube, 2022 – Aurélien Aramini.

Du racisme et des jeunes (Aurélien Aramini)

Du racisme des jeunes          Nos collégiens et lycéens sont-ils racistes ? Au regard des demandes formulées par les équipes pédagogiques auprès des acteurs culturels pour mener des actions de lutte contre le racisme, on peut croire que cette lutte cherche à combattre des manifestations identifiées du racisme au sein des établissements scolaires. Voilà pourquoi le collègue Aurélien Aramini a mené l’enquête auprès des élèves, des professeurs, des chefs d’établissement et des acteurs culturels et mémoriels « dans le cadre d’une mission académique en lien avec la plateforme Pira (Plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme) ».

          Très vite, Aurélien Aramini fait ce constat flagrant : ce que les adultes et les jeunes eux-mêmes interprètent comme du racisme, « ce sont les insultes des uns et les ressentiments des autres qui constituent un ensemble d’interactions conflictuelles » de groupes auxquels les élèves s’identifient. En effet, « chez [ceux] avec lesquels je me suis entretenu, le racisme n’est pas exprimé et ressenti comme l’affirmation théorique de l’existence deraces qui diviseraient l’humanité en une hiérarchie rigide » et qu’ils s’appliqueraient à intégrer à leurs pratiques culturelles ou sociales. Et il précise son analyse en ces termes : « Le racisme renvoie bien plus simplement au constat d’une polarisation conflictuelle de la société entre les individus ou des groupes identifiés comme différents : les Blancs, le Français d’une part et les Arabes, le Noir, celui qui a des origines d’autre part ». Retenez bien l’expression « celui qui a des origines » renvoyant à certains groupes identifiés différents. Oui, les élèves reconnaissent que ces interactions conflictuelles sont moins motivées par la couleur de peau que l’origine (religieuse, géographique…).

          Bien sûr, fait remarquer l’auteur, « il n’est pas impossible toutefois que certains enfants soient au contact d’une idéologie structurée et constituée » représentant le troisième et dernier niveau caractérisant le racisme (le niveau tertiaire). Mais ce qui distingue le milieu scolaire, ajoute-t-il, c’est ce racisme primaire, que nous avons constaté, qui se nourrit peu à peu d’un racisme secondaire exprimé par les parents : un racisme qui relève plutôt « de l’ignorance et de la peur de l’inconnu » qui permet la formation de préjugés racistes dans le milieu familial. Oui, les équipes pédagogiques, les intervenants extérieurs et les élèves eux-mêmes – selon Aurélien Aramini – attribuent la formation des préjugés racistes au milieu familial. Voilà pourquoi pour tous l’école se présente comme le lieu où l’élève doit pouvoir entendre un autre discours sur l’Autre que celui véhiculé dans le milieu familial.

          Convenons donc avec notre collègue qu’ « il faut se garder de projeter sur les propos des élèves les débats de la scène médiatique ». Et les intervenants extérieurs doivent comprendre que ce n’est pas une lutte contre le racisme qui doit être menée dans les établissements scolaires mais des connaissances qu’ils doivent y apporter pour préserver les élèves de ce fléau. Rangez donc vos armes et slogans antiracistes et munissez-vous de connaissances qui instruisent ! Il ne faut pas attendre que ce racisme primaire ait le temps de se cristalliser en préjugés raciaux persistants puis en idéologie structurée et dévastatrice. C’est ce que l’association La France noire a compris et s’est fixé comme objectif dès sa création : offrir aux jeunes générations des savoirs pouvant les prémunir de cette bêtise humaine qui perdure parmi nous. Il serait bon, en effet, que chaque jeune Français sache quand, pourquoi et comment le racisme a été inventé, et quels ont été et quels sont ses impacts sur les sociétés humaines. Savoir, c’est prévenir. Et le sage sait qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Après tout cela, si certains tiennent vraiment à lutter contre le racisme, à se confronter à lui, il leur faut changer de terrain et d’interlocuteur : qu’ils aillent au-devant des familles et des porteurs d’une idéologie raciste construite s’affirmant dans le suprématisme.

Raphaël ADJOBI 

Titre : Du racisme et des jeunes, 226 pages

Auteur : Aurélien Aramini

Éditeur : L’Aube, 2022

La fabrique du Noir dans la conscience européenne

Après un travail minutieux à partir des bandes dessinées américaines et européennes sur deux siècles (XIXe et XXe), Fredrik Strömberg (Images noires, PLG) distingue « au moins sept différents stéréotypes basiques de Noirs dans les histoires visant principalement le public blanc » ; en d’autres termes des histoires pour instruire les Blancs tout en les amusant. Et c’est la répétition de ces stéréotypes qui a forgé pour longtemps dans l’esprit de ceux-ci l’image qu’ils ont majoritairement des Noirs aujourd’hui.

Images noires les indigènesStéréotype n° 1 : L’indigène : C’est « la description peu flatteuse des natifs d’Afrique comme des sauvages infantiles, à la fois stupides et dangereux ». C’est cette image de l’Africain que véhiculent par exemple les BD Tarzan, Zembla, Akim, Tintin au Congo

Stéréotype n° 2 : L’« oncle Tom » : C’est « l’éternel soumis, humble et magnanime, qui ne remet jamais en question la supériorité de la classe blanche dominante ». Nous signalons à ceux qui ne le sauraient pas que « Son nom vient de la lecture populaire traditionnelle, même si quelque peu incorrecte, du personnage éponyme dans le roman d’Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom ».

Stéréotype n° 3 : Le coon : C’est la représentation du Noir comme « un chenapan comique connu pour ses tours espiègles et ses distorsions linguistiques » ; en d’autres termes un jeune voyou (petit nègre?) adepte du langage dit « petit nègre ». Remarque : retenez que ce langage est inventé par les Blancs eux-mêmes parce qu’ils croyaient naïvement qu’en vidant leur langue des tournures qu’ils jugeaient complexes – donc en appauvrissant leur langue – ils se faisaient mieux comprendre des « sauvages ». Or, on retient ce qui est enseigné ou montré.

Stéréotype n° 4 : le piccaninny : Ce stéréotype est « une version enfantine du coon qui se laisse souvent emporter par son imagination et par son amusant enthousiasme débordant ».

Stéréotype n°5 : Le mulâtre ou la mulâtresse tragique : « Particulièrement courant comme sujet de film : (il s’agit d’) une personne (le plus souvent de sexe féminin) sexuellement déchirée entre le monde des Noirs et celui des Blancs ; sa nature sensuelle faisant d’elle un objet acceptable du désir blanc tandis que son héritage noir la condamne à un destin tragique ». Remarque : ce rôle est souvent tenue par une femme métisse, ou une blanche ayant un(e) aïeul(e) noir(e).

Images noires 2 mammysSixième stéréotype : la mammy : Il s’agit d’ « une sorte d’oncle Tom au féminin, dotée d’un corps vaste, ingrat et asexué et d’une loyauté sans faille vis-à-vis de la maisonnée blanche pour laquelle elle travaille ».

Septième stéréotype : le buck – C’est « un mauvais nègre, fort, violent et à l’esprit rebelle, qui fonctionne le plus souvent comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire ».

Bien évidemment, comme le fait remarquer Fredrik Strömberg, ces stéréotypes entretiennent avec eux certains personnages de bande dessinée que le lecteur peu aisément retrouver dans ses souvenirs. C’est ce lien étroit entre images filmiques et images dessinées qui permet à tout le monde – Blancs et Noirs, citadins ou gens de la campagne – de reconnaître ces stéréotypes. De toute évidence certaines ont été inventées par les Américains. Une mondialisation de l’image du Noir essentiellement fabriquée par la culture américaine donc. Et quand on ajoute à cela, les stéréotypes que Georges Sadoul (1904 – 1967) pense être propagés par la France, nous avons une image singulière du Noir dans la culture européenne. Le texte de George Sadoul a déjà été publié sur notre site sous le titre « L’image du Noir dans l’instruction des Français au XXe siècle ».

Images noires la civilisationGeorges Sadoul : « Voici la conception du Nègre que [les] journaux veulent imposer aux enfants. Cette conception est celle que la bourgeoisie française a du Nègre »

“A l’état sauvage, c’est-à-dire avant d’être colonisé, le Nègre est un dangereux bandit. […] Le Nègre une fois pacifié a bien ses défauts. C’est un ivrogne fini. […] Le Nègre est aussi un serviteur effroyablement paresseux. Il faut le gourmander pour en obtenir quelque chose.

Mais il a ses qualités : le Nègre est un bouffon destiné à amuser les Blancs. C’est le fou des rois français. Et c’est sans doute parce que le Nègre est un bouffon que les seuls d’entre eux qui soient réellement toujours admis dans tous les salons français sont les grooms et les musiciens de jazz destinés à faire danser les élégants messieurs et dames. [Vous pouvez donc comprendre pourquoi les clowneries de Joséphine Baker n’ont jamais séduit les Noirs].

Le Nègre a d’autres qualités. On peut en faire un soldat. […] On voit en lisant ces journaux d’enfants destinés à faire de leurs lecteurs de parfaits impérialistes quelle est l’idée que la bourgeoisie française entend imposer de l’homme de couleur. […] ».

Présentation : Raphaël ADJOBI