Dès l’annonce de la parution de Les Mondes de l’esclavage, je n’avais qu’une question en tête : les auteurs intègrent-ils le servage et la colonisation dans les formes de l’esclavage ? Car pour moi, en dehors de la question de statut, le principe de l’exploitation de la force physique de l’autre pour ses besoins personnels est bien présent dans ces deux formes de dépendance servile. Une fois le chapitre « De l’esclavage au servage » repéré, c’est tout naturellement que, soulagé, je l’ai dévoré. C’est un excellent article de Ludolf Kuchenbuch, traduit par Laurent Cantagrel, que je conseille vivement à tous les collègues. Il nous fait comprendre, si nécessaire, pourquoi les événements de 1789 furent une vraie révolution. Par ailleurs, l’auteur dit lui-même que depuis Marc Bloch en 1941, le servage reste aujourd’hui encore un sujet épineux, même pour les chercheurs.
Afin d’être très clair et très précis pour les lecteurs, plutôt que de parler de la France entière ou de l’Europe dans sa globalité, il circonscrit sa recherche à l’Alsace du Nord, afin de bien montrer par l’exemple comment on est passé des « mancipia considérés comme des choses (res) faisant partie des biens seigneuriaux […] vivant dans un établissement séparé, attaché à un manse » au stade d’ « esclaves disposant de biens […] à partir du IXe siècle ». Dès lors, fait-il remarquer, « le terme de servus remplace celui de mancipium* pour désigner la personne » ; et c’est désormais le mans – les fermes et les terres qui leur ont été concédées par le seigneur – qui acquiert, comme par analogie, le statut de non libre. En d’autres termes, « le lieu est devenu la principale composante de la non-liberté, prenant le pas sur la servitus de naissance ».
L’auteur reconnaît la difficulté pour les chercheurs d’aujourd’hui à bien comprendre « le double processus dynamique de la seigneurisation ». En effet, il faut d’une part tenir compte de l’affranchissement de l’esclave de naissance (mancipium) avec lequel s’établit désormais « une relation de domination à distance », et d’autre part ne pas perdre de vue l’insertion de personnes nées libres ainsi que leurs biens dans la dépendance des aristocrates et des ecclésiastiques qui tous accumulent par voie de conséquence des terres et des personnes. Il faut peut-être imaginer que l’Église devenant de plus en plus puissante a tenu à partager les terres et les personnes que seuls détenaient jusque là les aristocrates. Du point de vue du seigneur, « cette modification de la condition de servitude […] consiste en un relâchement de la possession originelle sur l’esclave, la dissolution du statut de chose qui était le sien. […] Du point de vue du dominé, cette transformation consiste en l’acquisition d’une sociabilité familiale, […] au travail pour soi, et à l’acquisition de biens matériels » grâce à l’attribution de manses et de terres par le seigneur. « Les contreparties que doivent ces personnes dépendantes consistent principalement en services, en une disponibilité presque sans fin à aller travailler pour le seigneur sur ses terres, dans sa ferme, sa forêt, ses vignes, à se rendre à ses lieux de repos, à son armée ». Les colonisés d’Afrique, d’Asie et d’ailleurs se reconnaîtront aisément dans ces différents services. Par ailleurs, dans bien des cas, « ils doivent donner 5 poules [par an], 15 œufs, faire le guet à tour de rôle, préparer le malt et le pain. Service de messagerie, si/quand c’est nécessaire. Leurs femmes (doivent) tisser une chemise de 10 coudées de long et de 4 de large » ( extrait de la description du domaine (curtis) de Pfortz, appartenant à l’abbaye de Wissembourg).
La question que se pose l’auteur à la fin de son article est celle-ci : ces concessions et l’acceptation de faire de ses biens (res) des serviteurs à distance répondaient-elles à un souci moral de la part des seigneurs, ou bien les serviteurs leur ont-ils arraché tous ces changements ? Pour lui, comme pour nous, « les seigneurs avaient sans doute conscience des effets stabilisateurs d’une telle faveur, et des avantages matériels qu’ils pouvaient en tirer ». Mais nous n’écartons pas le fait que la montée en puissance de l’Église a sûrement joué un grand rôle. Grâce à son emprise sur les consciences, elle a certainement tenu à partager les terres aussi bien que les personnes avec les seigneurs. Sans cela, seule l’édification des nombreux châteaux serait compréhensible ; celle des cathédrales et autres lieux grandioses de la foi chrétienne nous plongerait encore dans des hypothèses insondables. Pour les seigneurs comme pour l’aristocratie ecclésiastique, la main-d’œuvre était là, à leur entière disposition. Il leur suffisait de s’entendre. Et il faudra l’apparition d’une autre catégorie de populations avec la multiplication des bourgs (villes) – les bourgeois – et le développement du commerce dans les siècles suivants pour voir ce bel édifice de l’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel commencer à se fissurer et enfin exploser en 1789.
* Ludolf Kuchenbuch, historien, professeur émérite à l’université de Hagen (Allemagne). Spécialiste du haut Moyen Âge occidental, il a consacré des travaux à l’étude du féodalisme et des transformations des statuts de dépendance.
* Le mancipium : l’esclave issu de la capture, en droit romain ; le captif réduit au travail servile auprès d’un maître.
Raphaël ADJOBI
Titre : Les Mondes de l’esclavage, 1168 pages
Auteur : Ouvrage collectif (50 auteurs et autrices, 15 nationalités).
Éditeur : Seuil, septembre 2021.

Les philosophes du XVIIIe siècle ont été nombreux à aborder le sujet de l’esclavage, mais rares sont ceux qui, comme Condorcet, ont clairement demandé son abolition par la France qui le pratiquait. Très souvent, pour éviter les foudres royales, ils se sont contentés de traiter le sujet sur un plan général. Malgré cela, Montesquieu qui passait aux yeux de certains de ses contemporains pour celui qui raconte sur les peuples étrangers des
Les premiers chapitres du Livre XV de la Troisième partie de 
Tous les gouvernants des jeunes nations – comme celles d’Afrique – qui ont vieilli au pouvoir puis ont quitté ce monde sans avoir laissé trace des relations humiliantes entretenues avec les pouvoirs français ou européens de leur époque sont assurément indignes de leur peuple.
Voici un beau projet pour la fraternité ! Un projet apparemment utopique, certes, vu son ampleur ; mais comme le dit si bien Alphonse de Lamartine, « les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées ». Il faut donc y croire et s’y attacher fermement pour qu’il devienne réalité.


Chacun de nous se souvient sûrement de cette réplique de Géronte, l’un des personnages principaux des Fourberies de Scapin de Molière, répétée sept fois dans la scène VII de l’acte II. Afin de se venger de son maître, Scapin prétend que son fils Léandre a été capturé par des Turcs qui lui demandent une rançon en échange de sa libération. Géronte doit – bien sûr par l’intermédiaire de Scapin lui-même – donner cinq cents écus aux ravisseurs s’il veut revoir son fils. C’est donc bien naturellement que l’avare Géronte, plein de désespoir, se demande constamment «Que diable allait-il faire dans cette galère ?» Cette réplique souvent accentuée aujourd’hui pour provoquer l’hilarité des jeunes publics renvoie pourtant à une réalité d’un passé pas si lointain qui n’était pas drôle du tout.
Selon Alexandre Skirda, ce phénomène n’était pas spécifique à la Turquie et était répandu parmi les autres flottes méditerranéennes jusqu’à ce que la marine à voile supplante définitivement les galères au milieu du XVIIIe siècle. «En France, dit-il, elles furent nombreuses, 42 en 1696, nécessitant 12 000 galériens pour assurer le service». Et il ajoute :
«
Dans le chapitre I
Faut-il se ressembler pour s’assembler ? est une réflexion, en plusieurs étapes, que Nicole Lapierre a menée autour d’un fait qui a marqué son enfance. Quand elle n’avait que six ou sept ans, elle s’est brouillée avec sa meilleure amie. La mère de celle-ci lui avait alors lancé : «vous êtes toutes les deux juives, vous devez être amies, vous devez vous serrer les coudes». Avec ce livre, l’auteure voudrait dire à la mère de son amie qu’elle avait tort de lier si intimement identité et solidarité au point de faire de l’amitié un devoir. Très rapidement, elle nous fait comprendre comment, en se référant presque toujours aux liens biologiques au sein d’une famille, les groupes sociaux, les partis politiques et les populations d’un même pays, d’une même région ont, à travers les siècles, mis en place des mécanismes d’exclusion des populations minoritaires.