Les trois « papes » français du racisme et le fantasme de la race pure (Jean-Louis Margolin)

Un bel article qui nous rappelle – si nécessaire – que le racisme est une invention européenne datant du XIXe siècle.

Les 3 papes français du racisme          En dépit des assertions grossièrement négrophobes et antijuives d’un Voltaire, l’ère des Lumières était trop empreinte d’optimisme universaliste pour donner naissance au racisme moderne. Celui-ci apparut vraiment vers le milieu du XIXe siècle, produit de la laïcisation croissante des sociétés occidentales, de la tentation scientiste et, de manière réactive, de l’émancipation progressive des Noirs et des Juifs, qui remettaient en cause des situations acquises. […] Les plus virulents furent alors d’illustres représentants des milieux scientifiques (médicaux en particulier) et, jusque vers 1900, de la gauche radicale.

Après une peinture de de ces fameux biologistes qui ont donné, par leurs savantes mesures du crâne, une base scientifique à la définition d’espèces humaines différenciées permettant la mise en œuvre de l’eugénisme positif (sélection des meilleurs dans une logique de haras humains) ou négatif (interruption de la reproduction des médiocres), Jean-Louis Margolin nous donne une idée de l’hostilité au capital qui s’est focalisée sur « son incarnation visible » qu’étaient « les juifs et tous les Rothchild en puissance ». Puis il passe à l’obsession de la race pure qui animait de nombreux scientifiques.

          Il convient cependant de reconnaître que, chez ces penseurs (les milieux scientifiques cités plus haut) le racisme n’est qu’un élément parmi bien d’autres. Il n’en va pas de même chez les trois « papes » français du racisme, dont l’influence fut grande au-delà des frontières, en particulier en Allemagne. Joseph-Arthur de Gobineau (1816-1882), auteur d’un Essai sur l’inégalité des races humaines (1853), nostalgique de l’ancien régime, a la hantise du « mélange des sangs », accusé de mener le monde à une décadence inévitable. La seule réalité, le seul moteur de l’histoire est la race. La blanche, responsable de « tout ce qu’il y a de grand, de noble, de fécond sur terre »*, a vocation de dominer la jaune, dénuée de toute noblesse ou créativité, et surtout la noire, laquelle « ne sortira jamais du cercle intellectuel le plus restreint ». Gustave Le Bon (1841-1931), qui usurpe le titre de docteur en médecine, combine le concept darwinien de « lutte pour la vie » aux sociétés humaines (ce qu’on dénomme darwinisme social) et le polygénisme défendu par Voltaire : les races constitueraient des espèces distinctes, sans origine commune*. Violemment antisémite, antichrétien, négateur de toute morale universelle (l’ « âme des races » gouverne tout), il rapproche des singes tant les Noirs que les femmes, au cerveau trop étroit*. La pureté raciale lui est essentielle : « Les croisements sont désastreux entre peuples de mentalité trop différente ». La médecine moderne et l’hygiène devraient cesser de préserver « la foule des dégénérés de toute sorte ». Il prône la guerre comme moyen de sélection naturelle : « Tout ce qui est faible est bientôt condamné […] à périr ». Georges Vacher de Lapouge (1854-1936), républicain, candidat socialiste à Montpellier, félibre (1), darwinien, avance que « l’hérédité nous écrase ». S’il n’y a pas actuellement de race pure, il importe d’introduire un « sélectionnisme » radical en Europe, et de stériliser les « inférieurs », sous peine d’avoir à livrer des « guerres d’extermination ». Il convient de faire triompher « la race nordique » blonde aux yeux bleus, par-delà les frontières nationales. La démocratie est « le pire des systèmes », car elle entrave « l’élimination des éléments inutiles ». On ira vers une « race unique parfaite » en découplant radicalement l’amour et la volupté de la reproduction, artificialisée et réservée à un petit nombre de mâles « d’une perfection absolue ».

*C’est à partir de ces pensées que l’on a attribué tout ce qui est beau et grandiose dans le passé – à la périphérie de l’Europe et même à l’intérieur de l’Afrique – à la race blanche et blonde nordique aux yeux bleus. Un homme l’affirmera (A vous de trouver son nom dans Histoire des Blancs – Nell Irvin Painter, éd. Max Milo 2020) et tout est scellé jusqu’en ce siècle.

(1) Félibre : écrivain, poète de langue d’oc.

Jean-Louis Margolin, historien de l’Asie orientale moderne et contemporaine

(extrait de A travers le prisme de la race – article publié dans Le hors-série de Le monde 2020 ayant pour titre L’histoire de l’homme)

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