Jean-Claude Carrière, Napoléon, Vercingétorix, et l’Histoire

Jean-Claude Carrière          « Toute l’histoire – pas seulement celle de France – est un mensonge. La Galerie des victoires de Louis XIV est complètement une galerie de mensonges. L’histoire de Napoléon, telle qu’on nous la raconte est hallucinante, parce que Napoléon a laissé la France plus petite qu’il ne l’a trouvée. Il a laissé la France appauvrie à un point extrême avec 1 million 500 mille hommes de moins ! Détesté par toute l’Europe, endetté… et on fait de lui notre grand héros national. C’est absolument incompréhensible ! C’est le prototype même du dictateur des temps modernes…

En juillet 1798, l’armée de Napoléon atteint l’Egypte et défait les Mamelouks au Caire. Habilement exploitée par la propagande napoléonienne, cette victoire n’a pourtant pas empêché l’Expédition de se terminer par un fiasco militaire ; le premier avant ceux de Saint-Domingue (contre les esclaves africains), d’Espagne et de Russie. Quand la flotte de l’expédition est détruite, Napoléon et ses soldats se retrouvent prisonniers en Egypte et n’ont qu’une seule idée : en sortir ! Clandestinement, Napoléon quitte l’Egypte en abandonnant le gros de son armée et débarque à Fréjus en octobre 1799. « Humiliation suprême » (Juan Cole), la malheureuse armée se rendra aux Anglais le 31 août 1801.

Napoléon et Vercingétorix          Pourquoi cela ? Parce que l’histoire fait partie de la culture du peuple. On lui apprend ce qui doit servir de modèle. Par exemple, l’histoire voudrait que Vercingétorix soit le modèle des Français ; alors que jusqu’à Napoléon III, Vercingétorix on n’en parlait pas. Et la première statue qu’on a eue de lui avec des moustaches ressemblait à Napoléon III. Vercingétorix était certainement un personnage intéressant. D’ailleurs César en parle en louant son courage et la force de sa parole. Mais ce que nous savons de lui est peu de chose. On sait qu’il est mort étranglé à Rome après avoir figuré (exhibé comme vaincu) dans le triomphe de César, c’est tout ! Tous les peuples du monde racontent leur histoire qui ne coïncide pas du tout avec celle de leurs voisins. Et c’est parfois embêtant. On l’a vu lors de la dislocation de la Yougoslavie où chaque partie – la Bosnie, la Herzégovie, la Serbie – racontait l’histoire commune à sa façon. C’était étonnant de voir que les mêmes événements n’étaient pas du tout les mêmes selon que l’on les racontait d’un côté ou de l’autre.

          L’histoire est de ce fait une discipline à unifier. D’abord parce qu’il s’agit du passé ; les événements ont eu lieu à un moment donné. Et entre le passé et l’histoire (le récit), il y a la mémoire. De quoi nous nous souvenons vous et moi de ce que nous avons connu dans notre vie ? De quoi les historiens se souviennent-ils ? Les mémorialistes ne sont pas d’accord entre eux. Et c’est normal parce que la mémoire est un exercice du temps présent. La mémoire, c’est aujourd’hui ; ce n’est pas hier. Or, la troisième étape qui est l’histoire (le récit) doit passer à travers les mémoires. Les traces comme les ruines, il y en a très peu pour témoigner de tout le passé. L’histoire doit donc passer par une infinité de mémoires contradictoires pour retrouver le passé ».

Il explique ainsi le titre de son dernier livre :

La vallée du Néant

(Odile Jacob, 2018)

Le titre du livre est emprunté à un vieux poème persan du XIIe siècle racontant l’histoire des oiseaux qui partent à la recherche de leur vrai roi et doivent franchir sept vallées avant d’arriver au but. L’une des vallées s’appelle La vallée du Néant. Il s’agit d’un endroit difficile à figurer parce qu’il n’y a rien. Il faut franchir le Rien pour trouver la vérité. Mais que trouvent les oiseaux au terme de leur voyage ? Un miroir ! Un miroir dans lequel ils se voient ; ils voient leur vie. Et une voix leur dit : « vous avez fait un long voyage pour arriver au voyageur ». Malheureusement, quand les Européens sont parvenus aux Amériques et en Afrique, ils n’ont pas reconnu l’Être dans le Néant.

D’autre part, il y a plus de choses dans le Néant (le non-étant) que dans l’Être. Ce Néant (le vide après la mort) a toujours été peuplé de beaucoup de choses par tous les peuples, toutes les cultures de la terre.

Jean-Claude Carrière

(France Culture – 27 février 2021)

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