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La Normandie retrouve la mémoire de son passé négrier et esclavagiste

Le Havre          Du mercredi 9 au vendredi 11 août 2023, La France noire a séjourné en Normandie pour découvrir trois expositions proposées par trois villes de la région. Rouen, Le Havre et Honfleur ont en effet décidé de mener une réflexion collégiale sur leur passé négrier et esclavagiste. Leur projet Esclavage, mémoires normandes a pour but de « faire la lumière sur l’implication du territoire normand dans le commerce triangulaire aux XVIIIe et XIXe siècles », et marcher ainsi dans les pas des villes comme Nantes et Bordeaux qui assument désormais leur passé négrier en organisant divers événements culturels et commémoratifs. C’est dire que ces trois municipalités normandes ont pris conscience du fait que ne pas regarder le passé en face pour le comprendre nous empêche de comprendre le présent, et parfois nous pousse à le nier. Et le présent de ce passé esclavagiste et colonial, c’est cette France noire à laquelle la République a du mal à faire de la place, et que beaucoup regardent d’un mauvais œil.

Les trois mémoires normandes

          A Rouen, c’est dans la petite ville voisine de Notre-Dame-de-Bondeville que l’exposition a trouvé son point d’ancrage. Là-bas, « le passé est bien présent », comme le clame avec raison le site Internet de l’exposition. C’est effectivement dans l’ancienne usine textile où les nombreuses et immenses machines sont encore visibles que des salles ont été dédiées à l’exposition. Ainsi, les visiteurs voient de leurs propres yeux « L’envers d’une prospérité » (thème de l’exposition) : le lien entre le travail gratuit des Noirs dans les champs de coton de nos îles lointaines et la prospérité de la ville de Rouen qui participait à l’habillement des Français. L’association des instruments de tortures avec les belles toilettes des bourgeois et des nobles montre bien que la souffrance des uns avait pour finalité le bonheur des autres. Musée Dubocage Havre août 2023

Le gouverneur de Gorée XVIIIe siècle          Au Havre, c’est en plein centre-ville, au Musée de l’Hôtel Dubocage de Bléville, que l’exposition « Fortunes et servitudes » est installée. Celle-ci souligne l’implication de différentes personnalités havraises dans la traite et (ou) dans l’exploitation des plantations esclavagistes des Amériques. Pour la première fois, un musée laisse découvrir le nom et le portrait d’un gestionnaire de fort négrier en Afrique ! Il s’agit de l’officier havrais, originaire de Marseille, Jacques-Joseph Eyriès (1733 – 1798). D’abord capitaine négrier entre l’Afrique et les Amériques pour le compte du roi, il va être chargé de la prise du comptoir de Saint-Louis du Sénégal en 1778, pour devenir ensuite le gouverneur de l’île-comptoir de Gorée. Mis à part ce détail qui montre que ce sont bien les Européens qui organisent la traite depuis les côtes africaines où ils vivaient, aucun commissaire des trois expositions n’a songé à montrer des images significatives des châteaux forts qu’ils géraient au nom de leur royaume respectif. Dire ou écrire « aller acheter des esclaves en Afrique » devient alors doublement tendancieux ; parce que dans ces forts, il s’agissait bien de personnes capturées et tenues prisonnières qu’allaient acheter les capitaines des navires négriers auprès d’autres Européens. Musée Eugène Boudin Honfleur

Fort négrier Honfleur         Honfleur, pour sa part, présente essentiellement des documents d’archives de la région témoignant des voyages négriers ; d’où la thématique « D’une terre à l’autre ». Documents intéressants mais trop souvent difficilement lisibles pour le grand public. C’est le Musée Eugène Boudin qui a cédé l’une de ses salles pour la participation de cette belle ville à ce beau projet collectif.

Conclusion

          « En France, on a tendance à renvoyer toutes les questions sensibles au sommet de l’État, pour qu’il décrète la vérité et le message officiel. Or l’État ne veut pas se prononcer au-delà de la loi Taubira », fait remarquer Dominique Taffin, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (Télérama du 5 au 18 août 2023). Il est donc très réjouissant de voir des communes prendre leurs responsabilités pour engager le dialogue autour des pages douloureuses de notre passé. Bien sûr, nous ne perdons pas de vue que les intérêts touristique et pédagogique générés aujourd’hui par le passé esclavagiste à Nantes et à Bordeaux suscitent l’attention des autres communes ayant des atouts semblables à proposer. Mais qui les blâmerait ? L’essentiel est d’ouvrir au public les pages cachées de nos histoires.

Le fort de Gorée et ses canons          Quant aux visiteurs, ils ne doivent jamais prendre à la lettre les dates officielles de début (ou de fin) des activités des nations, ni les chiffres relatifs aux victimes déportées. D’une part, des particuliers ont souvent précédé et motivé les décisions des nations (les musées le montrent bien), et d’autre part quelques exemples prouvent que les capitaines savaient ruser avec les pertes pour bénéficier des réparations de leurs assureurs. Il est donc important qu’en sortant de ces lieux de savoirs, le visiteur retienne surtout que tout ce qu’il a découvert a forgé la France plurielle d’aujourd’hui en même temps que les inégalités entre Noirs et Blancs. Car, à l’abolition de l’esclavage de 1848, les maîtres – qui le plus souvent géraient leurs biens depuis la métropole – ont été indemnisés par l’État pour la perte de leur « capital » humain, alors que dans les îles les nouveaux citoyens ont été renvoyés des terres les mains vides.

Raphaël ADJOBI

« La France noire » a visité le Musée de l’histoire de l’immigration

Musée de l'immigration 3          Le vendredi 28 juillet, une petite équipe de La France noire s’est rendue à Paris pour visiter le Musée de l’histoire de l’immigration témoin de l’histoire de la population actuelle de la France. Et c’était très réjouissant de constater la fréquentation ininterrompue de l’exposition permanente qui y est présentée.

          Toute l’histoire de l’immigration européenne se découvre ici avec ses heures d’angoisse et d’incertitude dans les gares et les postes-frontières ; ses files d’attente, ses regroupements de femmes et d’hommes dont les regards reflètent la foi en une terre d’accueil pour eux et leurs enfants. Certaines photos montrent aussi celles et ceux qui arrivent endimanchés, portant leur valise en carton, comme sûrs de ne rien changer à leurs habitudes sous un ciel meilleur. En voyant la foule des visiteurs, on comprend aisément qu’il y a pour beaucoup un réel besoin de se reconnaître dans le passé de la France. D’ailleurs, depuis quatre ou cinq ans, ce sentiment était manifeste à travers les expositions proposées çà et là par des associations : une exposition sur l’immigration polonaise à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), une autre sur l’immigration italienne à Joigny (Yonne), et certainement d’autres ailleurs… Dans cette exposition du musée de la Porte Dorée – l’autre nom de l’institution – nos voisins belges, espagnols et italiens étaient les plus nombreux sur le sol français à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, malgré l’afflux des populations de l’Europe de l’Est (Hongrois, Polonais, Arméniens, Russes… ), les Italiens sont en tête de l’immigration (statistiques de 1931) et ne seront supplantés par les Portugais qu’à partir des années 1970 jusqu’en 2017. Mais force est de constater que si la France est reconnue comme le plus grand pays de l’immigration, cela tient à sa situation géographique couplée d’un fait historique sans précédent : la grande migration transatlantique des Européens vers les États-Unis, le Canada, les Caraïbes, l’Argentine et le Brésil à la fin du XIXe et au début du XXe siècle (environ 38 millions de personnes entre 1881 et 1914). La France était à l’époque l’un des grands lieux de passage des émigrants de l’Europe de l’Est ; et bien sûr, nombreux sont ceux qui y terminaient leur route.

          La façade du Musée de l’histoire de l’immigration ne laisse personne indifférent. Elle impressionne et interroge le visiteur par ses immenses sculptures rappelant les contrées lointaines et les voyages qui y menaient imaginés par les artistes du début du XXe siècle. Et à l’intérieur, en face de l’entrée principale, une immense salle laissée vide permet à chacun d’admirer les grandes fresques murales dans lesquelles les peuples et les animaux des colonies côtoient des images glorifiant la présence française sur tous les continents. Grâce aussi à la hauteur des plafonds des salles, tout ici respire l’assurance d’offrir quelque chose de grandiose, d’unique… la puissance et la grandeur de la France que l’exposition coloniale de 1931 a tenu à montrer ! Aussi, quand on visite une autre exposition ayant une autre thématique dans ce temple dédié à la gloire de notre passé colonial, on a le net sentiment que s’entrechoquent des histoires totalement différentes. En effet, faire de ce bâtiment le Musée de l’histoire de l’immigration en y réunissant l’immigration européenne ainsi que le passé colonial et esclavagiste de la France laisse apparaître quelque chose de détonnant.

          Tout le monde sait que les terres colonisées d’Afrique, d’Asie et des Amériques étaient considérées par la France comme siennes et donc n’appartenant pas à des autorités étrangères. Ces terres faisant partie de l’empire français étaient la France ! Les déplacements des populations à l’intérieur de la France ne peuvent par conséquent être assimilés à de l’immigration. D’ailleurs, le musée propose des cartes témoignant d’une « France à géométrie variable » dans le temps – qu’il serait plus simple et clair d’appeler une France à géographie variable. Au regard de ces cartes, aucun pays européen n’a appartenu à un moment donné à la France. Par conséquent, la question que certains visiteurs ne manqueront pas de se poser est celle-ci : à partir de quand les populations venant des contrées lointaines de la France peuvent-elles être considérées comme des immigrés ? Car, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas parler d’immigration à l’intérieur d’un même territoire (même composé de plusieurs îles) mais d’exode. Aussi, la déportation des Africains en métropole et dans les îles ne peut être considérée comme de l’immigration ; l’installation des Africains, des Maghrebins et des Asiatiques en métropole ne peut être prise comme de l’immigration avant plusieurs décennies après l’indépendance de leur terre de naissance – et cela pour des raisons que nos gouvernants n’ignorent pas*.

          En effet, parler d’immigration (le fait d’arriver en France) suppose forcément parler d’émigration (le fait de partir d’un pays étranger où l’on est né) avec la volonté personnelle de se réaliser ailleurs. Qu’importe les raisons qui justifient cette volonté. Or, les Africains déportés dans les îles françaises ne sont pas des immigrés puisque ce déplacement n’est pas le fait de leur volonté. Durant près d’un siècle – jusque dans les années 1960 et 1970 – les Africains arrivés en France métropolitaine par la volonté de l’État français pour accomplir des devoirs divers (guerres, reconstruction de la France, formation en vue de la gestion de ses biens dans les colonies…) ne peuvent être considérés comme des immigrés ! Par conséquent, ces populations déplacées par la volonté ou la politique de projets planifiés de la France n’ont pas à figurer dans un « musée de l’histoire de l’immigration ».

          Vivement donc un Musée de l’histoire coloniale de la France afin de rendre notre passé commun plus lisible. Sinon, il faudra trouver un autre terme pour désigner le mouvement des populations des colonies vers la métropole.

Raphaël ADJOBI

* Exemple, l’abolition de l’esclavage prononcée en 1848 s’est poursuivie par le travail forcé pendant près d’un siècle (jusqu’en 1946). Le musée souligne d’ailleurs cette situation de flottement au moment des indépendances à travers le cas d’un jeune Guinéen longtemps ballotté administrativement entre la France et la Guinée – pays apparu sur l’échiquier des nations en 1958.

Les couleurs du sang humain et l’invention du racisme (Réflexion)

Les couleurs du racisme          La division de l’humanité en races distinctes procède de deux conceptions complémentaires de l’être : l’une religieuse, et l’autre scientifique. Avec beaucoup de facilité, quand – à partir du XVe siècle – l’Européen a eu besoin de justifier ses crimes à l’égard des peuples lointains contre ceux qui les dénonçaient, il a puisé ses arguments dans la Bible qui était alors l’incontournable bréviaire de toutes les personnes reconnues et proclamées savantes. Ainsi, on qualifia les autochtones des Amériques de pré-adamites, et le mythe de Cham justifia le bannissement du Noir de l’humanité et sa condamnation au même régime que les Slaves déportés et soumis au travail forcé en Europe. A partir du XIXe siècle, se basant sur la théorie darwinienne semblant confirmer une évolution progressive de l’humanité depuis les origines, les esclavagistes et les colonialistes vont s’emparer d’une idée apparemment magnifique pour justifier ce qu’ils percevaient comme une vérité incontestable : le polygénisme. Selon eux, les êtres humains ont des ancêtres différents impliquant des différences biologiques. Ce qui expliquerait, disaient-ils, l’existence d’une hiérarchie au sein de l’humanité. En d’autres termes, pour ces savants, il y aurait parmi les grands groupes de populations de la terre une évidente corrélation entre leur couleur de peau et leur intelligence, et par voie de conséquence leur niveau dans les progrès techniques et leur degré de civilisation.

          Menée tambour battant par une population européenne baptisée blanche (physiquement, moralement, et symboliquement pure), l’institution de la notion de race parmi les humains s’appuyant sur l’apparente diversité des êtres permet de disserter sur ce que les humains portent en eux ; et cela pour justifier la couleur de leur peau. Pour les racialistes, la différence lisible des êtres (couleurs différentes) est l’expression de la différence de leurs sangs aux propriétés différentes parce que d’origine différente. Ainsi dit, la hiérarchisation des couleurs de peau correspondrait, selon eux, à une hiérarchisation des groupes sanguins déterminés par les gênes qu’ils contiennent. Heureusement, les connaissances scientifiques ne sont pas immuables. Leurs progrès vont montrer que la division des êtres humains en races distinctes – au regard de la couleur de la peau – est sans doute le plus gros mensonge ayant effroyablement impacté l’histoire de l’humanité. Le suprématisme blanc, ou tout autre suprématisme, n’a aucun fondement scientifique ! C’est plutôt un fanatisme qui laisse croire que l’amour de soi peut être élevé au rang de religion.

          Aujourd’hui, tous les scientifiques conviennent que la couleur de la peau et la taille des individus ne sont que des apparences montrant la diversité d’un même être humain dans des contrées et sous des cieux différents. Au-delà de ces différences physiques lisibles, la réalité profonde est tout autre, disent-ils. En effet, au début du XXe siècle, les recherches scientifiques – menées majoritairement par des Blancs – ont démontré que toutes les personnes qualifiées de blanches et placées au sommet de la pyramide des êtres humains peuvent être classées en quatre catégorie de groupes sanguins déterminés par les gênes : A, B, AB, et O. Puis très vite, ces mêmes chercheurs montrent que les mêmes catégories de groupes sanguins se rencontrent chez les personnes qualifiées de noires, de jaunes et de rouges. Conclusion de la science : le sang n’a pas de couleur ! Tous les êtres humains de la terre, quelle que soit leur couleur de peau, véhiculent l’un des quatre sangs avec leurs gênes. Le vrai visage du racisme reviendrait donc à hiérarchiser les quatre groupes sanguins, selon un critère à inventer. Ainsi, tous les Noirs, Blancs, Jaunes, Rouges qui sont du même groupe sanguin – exemple le groupe AB – pourraient se déclarer des êtres supérieurs à tous les Noirs, Blancs, Jaunes et Rouges des groupes A, B ou O. Les suprématistes seraient alors de toutes les couleurs !

Raphaël ADJOBI

Paris et les esclaves africains au XVIIIe siècle (lecture et analyse de l’article de Miranda Spieler – « Les Mondes de l’esclavage » – Seuil)

Eslaves africains au XVIIIe S          Les travaux de recherche concernant la vie des esclaves en métropole présentent généralement Paris comme une oasis de liberté. Dans l’esprit de tous ceux qui, comme nous, se passionnent pour le passé esclavagiste de la France, ces travaux ont laissé l’image d’un Paris où la liberté tend les bras à l’esclave arrivant des colonies avec son maître. Il est souvent question d’esclave ayant fui pour contester son statut devant un tribunal et ayant obtenu gain de cause. En effet, durant la première moitié du XVIIIe siècle, le tribunal de l’Amirauté (marine militaire) de Paris, s’appuyant sur l’édit du 13 juillet 1315 – renvoyant à la traite des Slaves – selon lequel « Nul n’est esclave en France »*, accordait systématiquement la liberté aux plaignants depuis qu’à partir du XVIIe siècle la France participait à la déportation des Africains vers ses colonies des Amériques. Par ailleurs, à deux reprises, en 1716 et en 1738, « le parlement de Paris refusa d’enregistrer les décrets royaux qui visaient à surveiller la venue d’esclaves en France et à en réduire le nombre ». Paris semblait alors la capitale européenne de l’anti-esclavagisme, selon Miranda Spieler. Mais elle note que « les historiens qui se sont intéressés aux esclaves à Paris ont eu tendance à se concentrer sur […] les jugements de liberté pour la période allant de 1738 à 1770 […] et sur les déclarations des personnes de couleur (faites) par leurs maîtres » pour laisser croire que ces esclaves africains menaient une vie paisible dans Paris. Or, ces deux sortes de documents émanent de la même source : l’Amirauté de Paris. Et le travail d’enquête de la chercheuse américaine montre que cette peinture est loin de la réalité.

Apparition de la police des Noirs dans le paysage français

          Il convient de retenir que les esclaves africains ne représentaient qu’une toute petite minorité de la population et étaient concentrés essentiellement dans les quartiers aisés de la capitale où vivaient leurs maîtres. Cependant, ils étaient visibles ! Ceci explique sans doute le changement radical du visage de Paris, d’un point de vue juridique, à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle ; un visage de chasse à l’homme que les historiens n’ont jamais souligné avec force. En effet, « en 1777 et 1778, une série d’ordonnances interdit l’entrée du royaume aux noirs et gens de couleur, obligea les gens de couleur de Paris à se déclarer auprès de la police, et prohiba les mariages mixtes ». La police des Noirs était née ! Dès lors, le sort de ceux-ci était entré dans une grande turbulence. Malheureusement, les historiens n’ont souvent retenu que l’aspect sécuritaire des mesures. Ils n’ont pas vu qu’en réalité, les nobles et les officiers royaux ne respectaient pas la nouvelle législation. « Traiter la loi par l’indifférence et la défier avec impunité était un signe d’appartenance à un statut social élevé dans la France de l’Ancien Régime »… et dans les siècles qui suivront. On continuait donc à faire entrer de jeunes esclaves noirs dans le royaume, et on prenait soin de ne pas les déclarer. Et quand un esclave n’était pas obéissant ou prenait la fuite, ces riches personnes soudoyaient des policiers pour les capturer et les renvoyer dans les colonies – comme en exécution des ordres du roi. Vous pouvez donc comprendre que tout un système d’enlèvement d’êtres humains a été mis en place et a touché même les esclaves qui avaient gagné leur procès – quand ils n’avaient pas été déjà enlevés avant le début du procès.

          Pour bien comprendre cette réalité de la vie parisienne que menaient les esclaves africains, Miranda Spieler a combiné les sources de l’Amirauté avec les registres de la police. Ce que personne n’a fait avant elle. Et qu’a-t-elle constaté ? « Les mêmes personnes qui obtiennent leur liberté dans les registres du tribunal de l’Amirauté apparaissent au même moment dans ceux de la police comme victimes d’arrestation arbitraire et de relégation ». Ce qui veut clairement dire, conclut-elle, qu’on a tort de présenter les esclaves à Paris « comme formant une communauté d’hommes et de femmes qui accédaient à la liberté et restaient dans la ville pour travailler, se marier et fonder une famille ». Bien au contraire, ajoute-t-elle, dans cette ville, les esclaves africains étaient « des individus traqués qui ne pouvaient pas s’y établir pour de bon ». Pour bien imaginer le visage de la France du XVIIIe siècle, il convient donc de prendre en compte « la violence à l’œuvre dans la disparition des esclaves et les modalités de leur éloignement ».

Les monde de l'esclavage          On ne le répétera jamais assez : en histoire, il convient de boire à plusieurs sources ; et même varier le statut des chercheurs : les personnes appartenant aux populations dont on parle, les étrangers, les femmes… qui souvent osent ou proposent des méthodes différentes.

*Le texte du roi dit ceci précisément : « Comme selon le droit de nature, chacun doit naître franc. [….] (Au regard) des usages ou coutumes qui ont été introduites et conservées dans notre royaume depuis les temps anciens, par délibération de notre grand Conseil (nous) avons ordonné et ordonnons que […] par tout notre royaume […] (les) servitudes soient ramenées à franchise ». Or, la traite des Slaves et les condamnations aux galères ont perpétué l’esclavage des Blancs jusqu’au milieu du XVIIIe siècle (Alexandre Skirda, La traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle).

Lecture et analyse de Raphaël ADJOBI

Du racisme des jeunes – 2e partie (Aurélien Aramini)

Du racisme des jeunes          Nous consacrons un nouvel article au livre d’Aurélien Aramini parce qu’au-delà de son analyse démontrant l’absence de racisme chez les jeunes – sinon, tout au plus un « racisme » primaire – il contient les réponses à des interrogations qui ont longtemps occupé notre esprit devant l’absence d’ouverture des établissements scolaires aux intervenants extérieurs portant des projets culturels ou de lutte contre certains phénomènes sociaux. Attitude qui, avouons-le, nous avait conduits à douter de leur réelle volonté d’œuvrer pour une plus grande ouverture des jeunes à l’Histoire de France tenant compte de sa diversité. Ce livre est donc venu nous éclairer quant à la réalité du terrain.

          Certes, quelques brefs propos de chefs d’établissement et de professeur(e)s documentalistes nous avaient laissé deviner des situations ayant quelque peu agité leur univers. Un chef d’établissement nous avait même dit : « Nous faisons appel aux gens, mais après leur passage, c’est pire qu’avant ». Formule que nous retrouvons dans le livre d’Aurélien Aramini. A une professeure documentaliste qui nous avait confié que les choses ne s’étaient pas bien passées avec le précédent intervenant, je lui avais demandé si cela tenait à la qualité de la personne ou à la thématique de son message. Elle m’avait répondu : « Les deux ! ». Mais nous pensions que ces situations étaient rares et ne pouvaient être à l’origine de cette réticence générale que nous constations. Eh bien, nous nous sommes trompés. Aujourd’hui, nous comprenons pourquoi une académie a commandé une enquête semblant répondre à cette question : « est-ce qu’il y a du racisme et de l’antisémitisme parmi les jeunes collégiens et lycéens au point de justifier la présence d’une brigade de lutte contre ces phénomènes ? » Si vous avez lu notre précédent article sur le livre d’Aurélien Aramini, vous savez qu’il a démontré que la réponse à cette question est NON ! Même si l’existence d’un racisme primaire latent alimenté par les préjugés des parents est bien réel.

          Parmi toutes les expériences rapportées dans Du racisme des jeunes, une a retenu notre attention parce que nous estimons qu’elle s’apparente à l’organisation d’un zoo humain comme aux temps des colonies. Pour mener leur projet de lutte contre le racisme, des associations organisent des rencontres avec des migrants au sein des établissements scolaires. Et parfois, c’est un vent d’inquiétudes et d’angoisse qui s’abat sur les élèves blancs ! Certains disent qu’ils ne se sentent pas bien en présence des migrants. D’autres disent qu’ils ont peur parce qu’ils n’ont jamais vu autant de Noirs à la fois. Pour expliquer ces sentiments, le principal d’un collège dit : « Notre groupe de jeunes, c’était essentiellement des gens de Centrafrique qui étaient là, donc très noirs de peau, très grands, entre vingt et vingt-cinq ans ; quand ils sont arrivés au collège [….] on a des gamins qui ne se sont pas sentis bien. Ils se sont sentis en danger ». Le principal rapporte les propos des parents qui ont appelé le soir disant « J’ai ma fille – ou mon fils – qui est rentrée de l’école, elle n’était pas bien, il y avait des Noirs dans le collège, mais qu’est-ce qui s’est passé ? » Ou encore « Comment se fait-il qu’il y avait des Noirs dans le collège ? » La professeure d’histoire rapporte les propos d’une famille qui s’était montrée particulièrement véhémente : « C’est inadmissible, on aurait dû avertir les enfants qu’ils allaient faire des cauchemars »… Une jeune fille a même assuré avoir été agressée par un migrant ! « Je me rappelle, dit la professeure d’histoire, la gamine avait fabulé… ». En lisant ces détails, on peut se demander si les organisateurs de cette rencontre n’auraient pas bien fait de mettre ces migrants dans un enclos pour la sécurité des jeunes collégiens.

          La lutte contre le racisme qui donne lieu à des expériences de toutes sortes et à des maladresses dans les propos des intervenants ne fait plus l’unanimité auprès des chefs d’établissement. On peut même dire qu’ils sont presque tous devenus suspicieux. Face aux échecs des actions de lutte contre le racisme ou l’antisémitisme qu’il a relevés, Aurélien Aramini pose cette question : « La lutte contre le racisme et l’antisémitisme ne sera-t-elle pas d’autant plus efficace qu’elle sera inscrite dans le cadre du discours professoral tout en étant adossée à un savoir constitué et non à une activité purement militante ? » En d’autres termes, ne faudrait-il pas sérieusement penser à confier cette tâche aux enseignants – qui traiteront ces deux thématiques dans le cadre des cours – et non à des militants ? Par exemple, dit l’auteur, « mener une action efficace de lutte contre l’antisémitisme consiste justement à l’inscrire dans un cadre pédagogique clairement construit ». Et Isabelle Giovanna, membre d’une fondation juive va dans son sens en disant qu’ « il est scientifiquement légitime d’inscrire la question de l’antisémitisme dans l’histoire plurielle des génocides ou dans l’étude des préjugés racistes ». Et une professeure d’histoire fait remarquer que traiter ce sujet avec les élèves n’entraîne pas de contestation par le fait qu’elle l’aborde toujours dans le contexte de la seconde guerre mondiale. « Mais il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de traiter de l’antisémitisme dans le cadre de la lutte contre le racisme dans la société d’aujourd’hui ».

          Le transfert de cette « lutte » contre le racisme et l’antisémitisme vers les enseignants semble déjà être amorcé dans le cadre du Pass culture où il est demandé aux intervenants dans les établissements scolaires de produire un CV justifiant un savoir universitaire. De son côté, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage demande la même chose aux personnes qui veulent voir leur travail labellisé par l’institution. Il y a donc une réelle volonté de rassurer les chefs d’établissement. Mais pour que les enseignants sur le terrain prennent en main l’enseignement de l’histoire du racisme, il faudra commencer par l’intégrer dans les programmes universitaires.

Raphaël ADJOBI

Du racisme des jeunes, Aube, 2022 – Aurélien Aramini.

Du racisme et des jeunes (Aurélien Aramini)

Du racisme des jeunes          Nos collégiens et lycéens sont-ils racistes ? Au regard des demandes formulées par les équipes pédagogiques auprès des acteurs culturels pour mener des actions de lutte contre le racisme, on peut croire que cette lutte cherche à combattre des manifestations identifiées du racisme au sein des établissements scolaires. Voilà pourquoi le collègue Aurélien Aramini a mené l’enquête auprès des élèves, des professeurs, des chefs d’établissement et des acteurs culturels et mémoriels « dans le cadre d’une mission académique en lien avec la plateforme Pira (Plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme) ».

          Très vite, Aurélien Aramini fait ce constat flagrant : ce que les adultes et les jeunes eux-mêmes interprètent comme du racisme, « ce sont les insultes des uns et les ressentiments des autres qui constituent un ensemble d’interactions conflictuelles » de groupes auxquels les élèves s’identifient. En effet, « chez [ceux] avec lesquels je me suis entretenu, le racisme n’est pas exprimé et ressenti comme l’affirmation théorique de l’existence deraces qui diviseraient l’humanité en une hiérarchie rigide » et qu’ils s’appliqueraient à intégrer à leurs pratiques culturelles ou sociales. Et il précise son analyse en ces termes : « Le racisme renvoie bien plus simplement au constat d’une polarisation conflictuelle de la société entre les individus ou des groupes identifiés comme différents : les Blancs, le Français d’une part et les Arabes, le Noir, celui qui a des origines d’autre part ». Retenez bien l’expression « celui qui a des origines » renvoyant à certains groupes identifiés différents. Oui, les élèves reconnaissent que ces interactions conflictuelles sont moins motivées par la couleur de peau que l’origine (religieuse, géographique…).

          Bien sûr, fait remarquer l’auteur, « il n’est pas impossible toutefois que certains enfants soient au contact d’une idéologie structurée et constituée » représentant le troisième et dernier niveau caractérisant le racisme (le niveau tertiaire). Mais ce qui distingue le milieu scolaire, ajoute-t-il, c’est ce racisme primaire, que nous avons constaté, qui se nourrit peu à peu d’un racisme secondaire exprimé par les parents : un racisme qui relève plutôt « de l’ignorance et de la peur de l’inconnu » qui permet la formation de préjugés racistes dans le milieu familial. Oui, les équipes pédagogiques, les intervenants extérieurs et les élèves eux-mêmes – selon Aurélien Aramini – attribuent la formation des préjugés racistes au milieu familial. Voilà pourquoi pour tous l’école se présente comme le lieu où l’élève doit pouvoir entendre un autre discours sur l’Autre que celui véhiculé dans le milieu familial.

          Convenons donc avec notre collègue qu’ « il faut se garder de projeter sur les propos des élèves les débats de la scène médiatique ». Et les intervenants extérieurs doivent comprendre que ce n’est pas une lutte contre le racisme qui doit être menée dans les établissements scolaires mais des connaissances qu’ils doivent y apporter pour préserver les élèves de ce fléau. Rangez donc vos armes et slogans antiracistes et munissez-vous de connaissances qui instruisent ! Il ne faut pas attendre que ce racisme primaire ait le temps de se cristalliser en préjugés raciaux persistants puis en idéologie structurée et dévastatrice. C’est ce que l’association La France noire a compris et s’est fixé comme objectif dès sa création : offrir aux jeunes générations des savoirs pouvant les prémunir de cette bêtise humaine qui perdure parmi nous. Il serait bon, en effet, que chaque jeune Français sache quand, pourquoi et comment le racisme a été inventé, et quels ont été et quels sont ses impacts sur les sociétés humaines. Savoir, c’est prévenir. Et le sage sait qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Après tout cela, si certains tiennent vraiment à lutter contre le racisme, à se confronter à lui, il leur faut changer de terrain et d’interlocuteur : qu’ils aillent au-devant des familles et des porteurs d’une idéologie raciste construite s’affirmant dans le suprématisme.

Raphaël ADJOBI 

Titre : Du racisme et des jeunes, 226 pages

Auteur : Aurélien Aramini

Éditeur : L’Aube, 2022

Le lycée des métiers François Mitterrand à Château-Chinon accueille l’exposition « L’invention du racisme »

Château-Chinon 2          Le lundi 5 juin, puis le vendredi 9 juin 2023, le lycée des métiers François Mitterrand à Château-Chinon (Nièvre – 58) a accueilli La France noire avec son exposition L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité. Des élèves attentifs et curieux ont découvert avec beaucoup d’étonnement non seulement la hiérarchisation des couleurs de peau des êtres humains de la terre, mais surtout leur essentialisation ; c’est-à-dire l’affectation à chaque couleur de caractéristiques propres. Il était tout à fait heureux de constater qu’ils n’ont pas intégré cette dernière étape des théories racialistes et racistes dans leurs pensées et donc dans leur pratique avec les autres. État de chose remarqué aussi par le collègue Aurélien Aramini qui décrit dans son livre Du racisme des jeunes (L’Aube 2022) un « racisme sans pensée raciste » chez les jeunes générations. Et c’est chez eux cette absence de conviction établie qui les rend prêts à entendre d’autres discours, à découvrir d’autres pans de l’histoire de France, de l’histoire de l’humanité.

Château-Chinon 1          Ces deux journées ont été également un moment d’agréables rencontres avec les enseignants. Ils nous ont librement exprimé leur satisfaction d’accueillir une exposition qui leur permet de découvrir ou de faire plus attention à certaines images que l’on croit sans conséquence mais qui installent durablement une idée singulière de l’autre ou de son histoire. Que c’était réjouissant de les entendre presque tous manifester leur désir de nous revoir l’année prochaine !

          C’est forcément dans un cadre verdoyant – le Morvan ! – qu’est situé le lycée des métiers François Mitterrand. Mais la beauté du cadre ne fait pas oublier l’éloignement des grandes villes qui offrent un accès plus aisé aux outils culturels. C’est pourquoi notre collègue documentaliste, Hélène Boitière, est très heureuse de la mise en place de la plateforme Pass culture (via ADAGE) par l’Éducation nationale ; un système qui permet à tous les établissements scolaires d’avoir un égal accès à la culture, aux savoirs et aux acteurs culturels qui les portent et qui sont homologués par ce ministère. Nous partageons pleinement son avis. Mais nous savons aussi que la culture à destination des jeunes reste toujours une question de volonté de la part de ceux qui les ont en charge. Ils se cultivent selon ce que les adultes leur offrent.

Raphaël ADJOBI

° L’ article d’Hélène BOITIERE, professeure documentaliste au lycée des métiers François Mitterrand

La fabrique du Noir dans la conscience européenne

Après un travail minutieux à partir des bandes dessinées américaines et européennes sur deux siècles (XIXe et XXe), Fredrik Strömberg (Images noires, PLG) distingue « au moins sept différents stéréotypes basiques de Noirs dans les histoires visant principalement le public blanc » ; en d’autres termes des histoires pour instruire les Blancs tout en les amusant. Et c’est la répétition de ces stéréotypes qui a forgé pour longtemps dans l’esprit de ceux-ci l’image qu’ils ont majoritairement des Noirs aujourd’hui.

Images noires les indigènesStéréotype n° 1 : L’indigène : C’est « la description peu flatteuse des natifs d’Afrique comme des sauvages infantiles, à la fois stupides et dangereux ». C’est cette image de l’Africain que véhiculent par exemple les BD Tarzan, Zembla, Akim, Tintin au Congo

Stéréotype n° 2 : L’« oncle Tom » : C’est « l’éternel soumis, humble et magnanime, qui ne remet jamais en question la supériorité de la classe blanche dominante ». Nous signalons à ceux qui ne le sauraient pas que « Son nom vient de la lecture populaire traditionnelle, même si quelque peu incorrecte, du personnage éponyme dans le roman d’Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom ».

Stéréotype n° 3 : Le coon : C’est la représentation du Noir comme « un chenapan comique connu pour ses tours espiègles et ses distorsions linguistiques » ; en d’autres termes un jeune voyou (petit nègre?) adepte du langage dit « petit nègre ». Remarque : retenez que ce langage est inventé par les Blancs eux-mêmes parce qu’ils croyaient naïvement qu’en vidant leur langue des tournures qu’ils jugeaient complexes – donc en appauvrissant leur langue – ils se faisaient mieux comprendre des « sauvages ». Or, on retient ce qui est enseigné ou montré.

Stéréotype n° 4 : le piccaninny : Ce stéréotype est « une version enfantine du coon qui se laisse souvent emporter par son imagination et par son amusant enthousiasme débordant ».

Stéréotype n°5 : Le mulâtre ou la mulâtresse tragique : « Particulièrement courant comme sujet de film : (il s’agit d’) une personne (le plus souvent de sexe féminin) sexuellement déchirée entre le monde des Noirs et celui des Blancs ; sa nature sensuelle faisant d’elle un objet acceptable du désir blanc tandis que son héritage noir la condamne à un destin tragique ». Remarque : ce rôle est souvent tenue par une femme métisse, ou une blanche ayant un(e) aïeul(e) noir(e).

Images noires 2 mammysSixième stéréotype : la mammy : Il s’agit d’ « une sorte d’oncle Tom au féminin, dotée d’un corps vaste, ingrat et asexué et d’une loyauté sans faille vis-à-vis de la maisonnée blanche pour laquelle elle travaille ».

Septième stéréotype : le buck – C’est « un mauvais nègre, fort, violent et à l’esprit rebelle, qui fonctionne le plus souvent comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire ».

Bien évidemment, comme le fait remarquer Fredrik Strömberg, ces stéréotypes entretiennent avec eux certains personnages de bande dessinée que le lecteur peu aisément retrouver dans ses souvenirs. C’est ce lien étroit entre images filmiques et images dessinées qui permet à tout le monde – Blancs et Noirs, citadins ou gens de la campagne – de reconnaître ces stéréotypes. De toute évidence certaines ont été inventées par les Américains. Une mondialisation de l’image du Noir essentiellement fabriquée par la culture américaine donc. Et quand on ajoute à cela, les stéréotypes que Georges Sadoul (1904 – 1967) pense être propagés par la France, nous avons une image singulière du Noir dans la culture européenne. Le texte de George Sadoul a déjà été publié sur notre site sous le titre « L’image du Noir dans l’instruction des Français au XXe siècle ».

Images noires la civilisationGeorges Sadoul : « Voici la conception du Nègre que [les] journaux veulent imposer aux enfants. Cette conception est celle que la bourgeoisie française a du Nègre »

“A l’état sauvage, c’est-à-dire avant d’être colonisé, le Nègre est un dangereux bandit. […] Le Nègre une fois pacifié a bien ses défauts. C’est un ivrogne fini. […] Le Nègre est aussi un serviteur effroyablement paresseux. Il faut le gourmander pour en obtenir quelque chose.

Mais il a ses qualités : le Nègre est un bouffon destiné à amuser les Blancs. C’est le fou des rois français. Et c’est sans doute parce que le Nègre est un bouffon que les seuls d’entre eux qui soient réellement toujours admis dans tous les salons français sont les grooms et les musiciens de jazz destinés à faire danser les élégants messieurs et dames. [Vous pouvez donc comprendre pourquoi les clowneries de Joséphine Baker n’ont jamais séduit les Noirs].

Le Nègre a d’autres qualités. On peut en faire un soldat. […] On voit en lisant ces journaux d’enfants destinés à faire de leurs lecteurs de parfaits impérialistes quelle est l’idée que la bourgeoisie française entend imposer de l’homme de couleur. […] ».

Présentation : Raphaël ADJOBI

DISCOURS DU PRESIDENT DE « LA FRANCE NOIRE » – Commémoration de l’abolition de l’esclavage mai 2023

DiscoursMadame et Monsieur les Conseillers départementaux : Mme Frédérique Colas / M. Philippe Burier

Monsieur le maire honoraire de la ville de Joigny : M. Bernard Moraine,

« La France noire » se réjouit de votre fidélité à cette cérémonie nationale qui est l’une des rares occasions d’évoquer un pan de notre histoire commune ayant contribué à forger la diversité nationale.

Monsieur le maire,

merci d’avoir rappelé aux responsables des établissements scolaires de Joigny la date anniversaire de la loi dite Loi Christiane Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs comme crime contre l’humanité. Après avoir évoqué dans cette adresse notre exposition qui sera visible du 13 au 19 mai dans le hall d’honneur de la mairie, vous avez tenu à leur préciser votre sentiment personnel en ces termes : « Je souhaite que les jeunes générations se rappellent ces pages sombres de notre histoire. Et vous avez ajouté – Dans la suite de cette manifestation, je serai très heureux si vos élèves pouvaient visiter cette exposition ».

Monsieur le maire,

Ce rappel de ce qui EST (ou doit être) fait plaisir d’autant plus que nos gouvernants et les responsables de nos institutions ont tendance, quand l’indifférence ou le mépris s’installe, à oublier de rappeler à tous les citoyens la direction que la République a choisi de suivre. La commémoration de l’abolition de l’esclavage décidée par la République ne doit pas être considérée comme une anecdote vouée à l’indifférence puis à l’oubli. Les événements que rappelle la manifestation d’aujourd’hui ont participé à la formation de la France ; et leurs héritages sont encore vivants. Les héritages de ces événements ne se lisent pas seulement dans la géographie actuelle de la France éclatée sur plusieurs continents et plusieurs océans ; ils se lisent aussi dans les monuments des villes comme Bordeaux, Nantes, la Rochelle, Bayonne, le Havre, Saint-Malo, Paris, Orléans, Marseille. Et aujourd’hui, dans plusieurs de ces villes sont organisés des circuits dits négriers pour découvrir la richesse de la France générée par l’esclavage des Africains. Et c’est une très belle leçon donnée à ceux qui ont voulu tourner la page de cette histoire sans la lire. A ceux-là, nous disons qu’ils n’ont pas le droit d’empêcher la jeunesse de connaître ce passé de la France !

ChoraleMesdames et Messieurs les conseillers municipaux,

Mesdames et Messieurs les présidents et représentants des mouvements associatifs, chers amis,

Si j’ai tenu à relever ce rappel de Monsieur le maire aux représentants locaux de l’Éducation nationale, c’est parce que cet appel à se souvenir est un devoir républicain qui est allègrement négligé. Si la première circulaire relative à la commémoration de l’abolition de l’esclavage signée par le Premier Ministre en avril 2008 reste imprécise quant aux structures chargées de l’organisation des manifestations locales, depuis 2021, cette circulaire du Premier ministre ou de la Première Ministre aux préfets et aux recteurs d’académie leur demande d’inviter les maires et les chefs établissements scolaires à consacrer une journée à la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Donc tous les ans, depuis 2021, cette circulaire dit explicitement ceci : « Le mois de mai est devenu le Mois des Mémoires de l’esclavage et de ses héritages. C’est en effet durant cette période qu’interviennent les deux journées nationales aujourd’hui fixées par le calendrier républicain – le 10 mai, la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions […] et le 23 mai, la journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage » ; journée qui se décline en des dates différentes dans les îles françaises des Amériques et de l’océan Indien. Plus loin, la circulaire s’adresse aux préfets en ces termes : « Vous diffuserez la présente circulaire à l’ensemble des maires de votre département, en les invitant à organiser une cérémonie similaire, ou tout autre initiative, notamment culturelle, en rapport avec la mémoire de l’esclavage et l’histoire des relations entre la France, l’Afrique, l’Amérique, les Caraïbes et l’océan Indien […], soit le 10 mai, soit le 23 mai, soit à une autre date à choisir par la municipalité, à l’intérieur des limites du Mois des mémoires (c’est-à-dire entre le 27 avril et le 10 juin) ».

La recommandation est claire et le calendrier très large pour permettre à chaque municipalité, à chaque établissement scolaire, de se souvenir par la marque qui lui convient. Dans l’Yonne, il serait bon de savoir quelle autre municipalité que la ville de Joigny consacre du temps à cette mémoire commune. Toujours dans l’Yonne, quels sont les établissements – mis à part trois ou quatre – qui se montrent soucieux de la transmission de cet héritage aux jeunes générations ? Or les jeunes sont les héritiers de notre histoire. Retenons tous qu’un héritage, qu’on le veuille ou non, on doit savoir qu’il existe et connaître sa teneur. C’est une obligation ! Quand vous avez pris connaissance de l’existence d’un héritage, vous pouvez décider de l’exploiter, de le développer dans votre intérêt ou en mémoire du disparu qui représente votre histoire ; vous pouvez aussi choisir de ne pas en profiter (La langue, un héritage – par l’écrivaine Liss Kihindou). Mais personne n’a le droit de refuser d’avoir connaissance de l’héritage laissé par ses aïeux ! Ce qui veut dire que nul n’a le droit de priver les jeunes générations de leur héritage historique touchant l’esclavage des Noirs et la colonisation de l’Afrique ! Il faut obligatoirement qu’ils en aient connaissance ! Ce qu’ils en feront plus tard est leur affaire !

Voilà pourquoi cette exposition de La France Noire est régulièrement reçue pendant l’année scolaire par certains collèges et lycées pour contribuer à l’instruction des jeunes. Elle est depuis novembre 2022 homologuée – comme nos deux autres expositions – par l’Éducation nationale dans le cadre de son dispositif Pass culture et donc conseillée à tous les collèges et lycées de France. Elle participe non seulement à l’instruction des jeunes mais elle est aussi un outil de commémoration de l’abolition de l’esclavage dans les établissements scolaires. c’est ainsi que cette année La France noire a été invitée par le lycée du Dauphiné à Romans-sur-Isère dans la Drôme pour une manifestation commémorative magnifique qui témoigne d’une réelle volonté d’ancrer l’esclavage des Africains dans notre récit national afin que n’importe quel Noir ne soit pas vu comme un immigré, un étranger. Oui, il y a heureusement en France des établissements scolaires qui commémorent tous les ans l’abolition de l’esclavage par des manifestations de leur choix et sont prêts à accueillir notre exposition.

Cette exposition qui vous est proposée est construite en trois parties :

° L’organisation de la traite à partir des comptoirs ou forts gérés par les émissaires des royaumes européens et les résistances africaines à ces forces militaires possédant des armes à feu que les Africains ignoraient.

° Les résistances des captifs africains pendant la traversée vers les Amériques.

° Les différentes formes de résistance des esclaves africains dans les Amériques.

Mais pour bien comprendre cette exposition, il faut se poser les bonnes questions.

A – Qu’est-ce que l’esclavage ? En d’autres termes, qu’est-ce qu’un esclave ?

L’esclavage, c’est l’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel. Vous faites de quelqu’un un esclave quand vous le faites travailler mais qu’ensuite vous vous appropriez le fruit de son travail. L’esclavage est donc une histoire universelle. Partout dans le monde – hier comme aujourd’hui – des hommes ont subi l’exploitation par d’autres. Les Africains ne sont pas les seuls peuples de la terre dont la force physique a été exploitée par d’autres. Voilà pourquoi notre exposition ne présente pas des esclaves africains au travail.

En remontant à l’origine du mot « esclave » les choses deviennent encore plus claires.

B – L’origine du mot esclave” :

° Le mot esclave est un terme européen dérivé d’un mot désignant les populations d’Europe centrale : LES SLAVES (Ukraine, Biolorussie, sud la Russie actuelle, la Pologne et la Tchéquie, la Slovaquie). ° Que s’est-il passé avec les Slaves ? Au Moyen âge, le commerce maritime se développe autour de la Méditerranée avec la multiplication des galères qui sont d’immenses navires à rames. Entre le VIIIe et le XVIIIe siècle, les Européens vont enlever des populations slaves pour les faire travailler sur les galères. Bien sûr, d’autres populations européennes seront aussi condamnées aux galères sur la Méditerranée, mais les Slaves seront les plus nombreux.

Avec le temps, on assiste à la déformation du nom « slave » qui devient « esclavus » en latin et « esclave » en français. « esclavus » va donc remplacer le mot « SERVUS » qui – depuis l’antiquité – veut dire serviteur et qui a donné en français le « serf ». En résumé : « esclave » va remplacer « serviteur ou serf », et le mot « esclavage » va remplacer le mot « servitude ».

Les Africains ne sont pas des Slaves mais vont hériter de la déformation du mot. D’ailleurs en Anglais le mot « slave » n’a pas été déformé : on parle bien de « slaves » en anglais.

Mais alors, me direz-vous, si les Africains n’ont pas été les seuls êtres humains dont la force physique a été exploitée pour enrichir d’autres, pourquoi parle-t-on constamment de leur mise en esclavage ? La réponse est claire et simple : Cet esclavage a provoqué la plus grande déportation humaine dans l’histoire de l’humanité. D’autre part, elle a complètement modifié la pensée européenne puis celle du reste du monde : le racisme qui s’est infiltré dans l’histoire de l’humanité vient de là !

Cela nous conduits à parler de ce qui caractérise cet esclavage et donc de l’exposition qui vous est présentée aujourd’hui.

C – ce qui caractérise cette exposition

Ce qui caractéristique cette exposition, c’est la violence. Cela veut dire tout simplement que face à la volonté prédatrice des Européens, les Africains ont développé une résistance permanente. Et ce sont les Européens eux-mêmes qui montrent ces résistances à travers les images présentées ici.

Au regard des multiples rébellions qui se sont produites à bord des navires négriers, l’historien américain Marcus Rediker remarque que « chaque navire contenait en son sein un processus de dépouillement culturel venant d’en haut, et un contre-processus de création culturelle venant d’en bas » ; c’est-à-dire qu’à la violence exercée sur leur corps par les Européens pour les soumettre, les Africains s’ingéniaient à trouver les moyens de leur résister : par les révoltes, les suicides, le refus de s’alimenter. Et sur le continent américain, ils vont inventer d’autres moyens de résistance comme le marronnage – c’est-à-dire la fuite – les avortements et les infanticides pour les femmes.

          A ceux qui font passer leur inculture pour du savoir et qui croient que la République s’est levée un beau matin et s’est dit « Tiens, on va abolir l’esclavage aujourd’hui », disons ceci :

          La révolution de Saint-Domingue dirigée par Toussaint Louverture ayant abouti en 1793 à l’abolition de l’esclavage sur l’île n’est que le point d’orgue de la résistance africaine à la traite et à l’esclavage des Noirs partout dans les colonies européennes des Amériques.

          Oui, c’est sous la pression initiée par les esclaves africains dirigés par Toussaint Louverture et ses amis que le commissaire Sonthonax proclame leur libération à la fin du mois d’août 1793. Sonthonax enverra ensuite trois émissaires à Paris expliquer devant la convention la nécessité d’abolir l’esclavage dans toutes les colonies françaises. Ce sera chose faite le 5 février 1794.

          Toussaint Louverture est donc incontestablement une figure illustre qui émerge du monde politique européen avec la Révolution française. Ce héros de la Révolution deviendra général en chef des armées françaises de Saint-Domingue le 1er septembre 1797, puis gouverneur général de l’île. Enlevé par l’armée de Napoléon au moment où celui-ci avait décidé le rétablissement de l’esclavage, Toussaint Louverture mourra le 7 avril 1803 au fort de Joux, près de Pontarlier, sept mois après son incarcération.

          En 2023, placer le 175e anniversaire de l’abolition de l’esclavage sous le signe d’un hommage à Toussaint Louverture n’est donc que justice. C’est reconnaître officiellement que l’abolition de l’esclavage en France est d’abord le fait de la lutte des opprimés pour recouvrer leur liberté. Une lutte permanente qui ne permettait pas la poursuite des méthodes anciennes. Après sa mort, ses amis Dessalines, Christophe et Pétion triompheront de l’armée de Napoléon à Vertières en novembre 1803 et proclameront aussitôt l’indépendance de l’île ; indépendance qui sera officialisée le 1er janvier 1804 et redonnera à l’île son nom ancien : Haïti.

          Voilà donc, Mesdames et Messieurs, chers amis, la réalité de l’histoire de la traite et de l’esclavage des Africains faite d’une part de l’insoumission des Africains et d’autre part de l’inventivité des Européens en matière de supplices pour briser à la fois leur corps et leur esprit. Et c’est ce que vous pouvez découvrir dans cette exposition. Après Toussaint Louverture, d’autres figures françaises reprendront le flambeau de la lutte jusqu’à la deuxième abolition de l’esclavage en France en 1848. Retenons donc tous que seule la lutte paie.

          Je vous remercie.

Raphaël ADJOBI

Le lycée du Dauphiné à Romans-sur-Isère commémore l’abolition de l’esclavage

Romans discours coupé          Dans le cadre de la commémoration du 175e anniversaire de l’abolition de l’esclavage en France, le lycée polyvalent du Dauphiné à Romans-sur-Isère a fait du jeudi 27 avril une journée particulière qui marquera pour longtemps l’esprit des jeunes qui y étudient. Une journée de mémoire et de fête à laquelle ont été conviés non seulement des intervenants pour partager des savoirs – comme La France noire – mais aussi des animateurs culturels.

Romans accueil          La veille, Monsieur le proviseur, son adjointe et notre collègue documentaliste ont reçu leurs invités qui étaient déjà arrivés pour un bon repas dans un restaurant ; l’occasion de faire connaissance et vivre un moment de partage. Excellente idée parce que le lendemain chacun était à son poste pour jouer son rôle afin que la fête soit belle.

          La journée du jeudi commencera d’abord par le rassemblement de l’équipe pédagogique, des intervenants et animateurs autour des personnalités qui honoraient de leur présence la cérémonie. Après les mots de bienvenue, Monsieur le proviseur rappela l’histoire de l’abolition de l’esclavage en France qui se fit en deux étapes : une première fois en 1794, et une deuxième fois en 1848 parce que Napoléon Bonaparte avait décidé de remettre les citoyens noirs en esclavage en 1802. Puis le représentant du maire prit la parole pour se réjouir de cette belle fête commémorative qui marque aussi une vie nouvelle dans un établissement agréablement rénové. Effectivement, même si certains bâtiments attendent d’être réhabilités, l’établissement a fière allure, surtout avec son CDI dont l’intérieur vous donne l’impression d’être dans une cathédrale. La dernière à prendre la parole fut Madame la conseillère régionale : non seulement elle souligna l’importance de la cérémonie qui commémore une histoire nationale, mais elle appela la jeunesse à se souvenir afin de contribuer à rendre l’avenir plus fraternel. Un message qui rejoint celui de La France noire accompagnant ses expositions pédagogiques itinérantes.

Romans chorale et gospel - couleur          La journée a ensuite été marquée par la participation des lycéens aux rencontres avec les intervenants mais aussi à des moments festifs à l’extérieur avec deux groupes d’animation : un trio de gospel et un joyeux groupe de tambours aux couleurs vives. Bien vu de la part de l’équipe éducative !

Romans-sur-Isère l'équipe de la restauration          La direction du lycée du Dauphiné a tenu aussi à marquer cette journée d’une note spéciale : une cuisine créole pour tous ! C’est en effet dans les îles des Amériques, alors colonies françaises, que des populations venues d’ailleurs – oppresseurs et opprimés – vont forger leur destin. Le personnel de la restauration a donc travaillé avec le concours d’une équipe de dames spécialistes de la cuisine créole pour transporter chacun dans les îles le temps d’un repas.

Romans conférencier          La France noire* se réjouit d’avoir été invitée à cette belle fête commémorative nourrie d’inventivités et donc d’intervenants venus d’horizons différents. Aujourd’hui, grâce au Pass culture, les établissements scolaires n’hésitent plus à solliciter des acteurs de la vie culturelle dont le siège est à l’autre bout de la France. C’est dire que la culture traverse plus aisément les frontières de nos régions. Et cela est heureux.

* Les interventions de La France noire se sont déroulées sur deux journées (jeudi 27 et vendredi 28) et ont permis à 9 classes de bénéficier de la rencontre avec notre intervenant.

Raphaël ADJOBI