La rentrée 2024 – 2025 à La France noire

Retrouvailles annuelles : Le vendredi 13 septembre, une dizaine des membres de La France noire se sont retrouvés pour un moment convivial, et aussi pour partager les projets en gestation.

Retrouvailles Françoises ParryLa soirée a commencé par un vibrant hommage à Françoise Parry, qui a été non seulement chargée depuis 2016 du secrétariat et de la trésorerie mais a également œuvré pour faire bénéficier à la France noire du soutien de ses connaissances personnelles. C’est ce dernier travail qui a permis à notre association d’avoir une assise locale notable dès 2017.

Ce fut aussi l’occasion pour la coprésidente, Françoise Roure, de nous faire le compte rendu de sa participation – le 3 septembre dernier – à la journée des retrouvailles annuelles de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage au siège de cette institution à Paris. Cette journée présidée par Monsieur Jean-Marc Ayrault a permis aux participant(e)s d’échanger sur les projets de la F.M.E pour les scolaires avec le concours de la flamme de la liberté, mais aussi sur les stratégies à mettre en place pour encourager les communes à commémorer l’abolition de l’esclavage chaque 10 mai – conformément aux recommandations de la lettre annuelle du premier ministre qu’elles reçoivent toutes.

Retrouvailles sept groupe AEnfin, la secrétaire, Annie Biard, chargée également des actions locales a exposé les projets de films-débats pour l’année 2024 – 2025. Parmi ces projets filmiques, Ni chaînes ni Maîtres de Simon Moutaïrou, qui a bénéficié du partenariat de la F.M.E, a particulièrement retenu notre attention. Un effort particulier sera fait pour que sa programmation dans notre localité bénéficie d’une belle publicité. Concernant les autres films, les membres sont appelés à communiquer leurs choix à Annie afin de l’aider à arrêter son programme. Dans la liste qui leur a été soumise, citons Toussaint Louverture (Philippe Niang), Beloved (Jonathan Demme), Amistad (Stephen Spielberg), Harriet (Kasi Lemmons), The birth of Nation (Mate Parker), La couleur des sentiments (Tate Taylor), Belle (Amma Asante), Les oubliés de la liberté (Guy Deslauriers)…

La fête des associations à Joigny : deux jours après cette agréable soirée où, pour la première fois le coprésident Raphaël Adjobi n’était pas le seul à porter la parole de l’association – et cela grâce à la nouvelle direction arrêtée lors de l’assemblée générale du 28 juin 2024 – les membres du Conseil d’administration ont participé à la fête des associations organisée par la ville de Joigny le dimanche 15 septembre.

Françoise Roure BlogL’occasion était belle pour La France noire qui a brillé par ses panneaux accrocheurs mais visiblement dérangeants pour celles et ceux qui feignaient de ne pas les voir. Retenons surtout la curiosité de ces visiteurs (comme Olivier, arrivé récemment de l’Alsace, que nous espérons revoir) et surtout de ces mères de familles (dont une est enseignante) qui se réjouissaient de l’existence d’une structure proposant des connaissances sur d’autres pans de notre histoire, de l’histoire de France. Je n’oublierai jamais cette mère qui m’a chanté une chanson raciste apprise à l’école. A sa grande surprise, son fils – aujourd’hui un adolescent – a appris la même chanson mais avec des paroles différentes !

Septembre 2024 AMerci aux membres du bureau et du Conseil d’administration pour leur implication qui a fait de notre stand un lieu d’échange permanent. Signalons que la coprésidente, Françoise Roure, a eu l’occasion d’échanger avec le maire Nicolas Soret et la conseillère départementale Frédérique Colas ; les deux élus lui ont semblé avoir compris que notre volonté d’animer notre cité ainsi que notre département, et aussi d’apporter à la jeunesse des connaissances sur des pans méconnus de notre histoire, a besoin de leur soutien.

Raphaël ADJOBI

Nos connaissances sur l’immigration et la nécessaire formation à la lutte contre les discriminations

          Après les 11èmes rencontres régionales de l’Éducation à la citoyenneté mondiale en Bourgogne-Franche-Comté à Beaune le 6 juin 2024, BFC International organisait une Formation à la lutte contre les discriminations à Dijon le jeudi 27 juin 2024. La France noire a sauté sur l’occasion afin d’apprécier les outils pédagogiques que propose cette structure pour lutter contre les discriminations. En effet, La France noire a pour vocation, depuis sa création, d’apporter aux jeunes générations des connaissances qui éveillent leur conscience sur la réalité humaine et sociale de la France dans laquelle ils seront demain des citoyens. Et elle accomplit cette tâche en s’appuyant sur des outils pédagogiques construits à partir des travaux de chercheurs. Elle ne peut donc qu’être curieuse quant à ce que d’autres structures proposent pour aller dans le même sens.

Beaune juin 2024 Mme Soumaoro          Ce sont Mmes Floriana Soumaoro, chargée de mission Éducation à la Citoyenneté Mondiale (ECM) à BFC Internationale, et Marie Rivollet, coordinatrice de projets au sein de l’association Récidev, qui ont assuré cette formation à laquelle dix intéressés venus de toute la grande région Bourgogne-Franche-Comté ont participé.

          Certes, la lutte contre les discriminations suppose la promotion de l’égalité, de la tolérance, le respect de l’autre, et par voie de conséquence la reconnaissance (et non la négation!) du terreau social où elles prospèrent. Mais cette lutte suppose aussi la prise en compte du cadre juridique permettant à chaque citoyen de saisir la justice pour faire respecter son droit. Tous ceux qui veulent se lancer dans ce combat ne doivent jamais oublier ce dernier point, car les victimes du racisme portent rarement plainte ; leurs plaintes n’aboutissant que rarement. D’autre part, il importe de ne pas oublier la maîtrise du contenu exact de certains termes : savoir distinguer préjugé et stéréotype, discrimination et racisme. Il convient aussi de sortir du discours officiel véhiculé par les dirigeants politiques qui brandissent des chiffres pour faire peur et gagner des suffrages. Les exercices proposés par les formatrices invitent à l’humilité, à la nécessité de revoir certaines statistiques et les modalités qui les ont produites.

          Sur ce dernier chapitre, un exercice a fait prendre conscience aux participants de l’écart entre leur conception de l’immigration et celle des institutions qui commandent les statistiques. Jamais ils n’auraient imaginé que des déportés (par exemple dans le passé des Anglais en Australie, des Français en Kanaki ou en Guyane, des Africains dans les colonies françaises des Amériques) sont comptabilisés comme des immigrés ! Jamais ils n’auraient pensé que quand il y a des guerres en Afrique et que le HCR (1) crée des camps de réfugiés dans un pays voisin, les populations déplacées sont comptabilisées comme des immigrés ! Par ailleurs, on est tout simplement considéré comme immigré du fait de passer un certain temps dans un pays étranger, quel que soit le motif. En tenant compte de tous les paramètres qu’elle recouvre, l’immigration de l’Afrique saharienne et sub-saharienne vers l’Europe, par exemple, n’est qu’une goutte d’eau par rapport à l’immigration à l’intérieur de l’Europe, à l’intérieur de l’Asie, à l’intérieur de l’Afrique ! (2) Bien évidemment, c’est loin de cette définition de l’immigration que les discours officiels véhiculent des chiffres qui affolent. Et, quand il a été demandé aux participants de dessiner un immigré, des lieux communs répétés sur les chaînes des radios et des télévisions se sont étalés allègrement : presque tous les participants ont dessiné une embarcation de fortune avec des migrants à l’intérieur ! Et sûrement dans l’esprit de tous le même point de départ et la même destination… Nous sommes tous manipulés par les discours officiels. En être conscient et ne pas les reprendre dans les nôtres est déjà une grande victoire.

          Une question mérite donc d’être posée : comment des adultes eux-mêmes pétris des discours médiatiques n’ayant rien à voir avec la réalité peuvent-ils, sans formation préalable, prétendre combattre les préjugés sur autrui ? Vouloir lutter contre les discriminations suppose déjà qu’il faut avoir connaissance des 25 critères de discrimination énoncés par la France avant de clamer haut et fort que tel groupe est le plus discriminé en France comme le font nos autorités politiques. Elles aussi doivent apprendre quels sont les groupes de personnes qui sont clairement défavorisées dans notre pays (parce que discrimination = inégalité de traitement) et sur quel(s) critère(s) s’appuie cette inégalité de traitement : l’origine, le handicap, la religion, l’apparence physique (exemple l’obésité ou la couleur de la peau), l’orientation sexuelle… Il faut savoir enfin dans quel domaine s’exerce le traitement inégal, ou la discrimination : l’emploi, l’éducation, le logement, l’accès aux biens et services publics ou privés… Il appartient à chacun de réfléchir et de dire s’il y a un groupe minoritaire auquel l’État accorde de manière très manifeste de l’attention pour qu’il bénéficie d’un traitement égal par rapport à la majorité des citoyens.

(1) HCR : Haut commissariat aux réfugiés

(2) « Toutes les semaines, un million de terriens rejoignent une zone urbaine pour essayer de mieux vivre. Shanghai, le Caire, Lagos, São Paulo, Buenos Aires, Delhi, Istanbul et Téhéran comptent parmi les villes les plus peuplées du monde de ces arrivées constantes. Bien sûr, il y a aussi New York, Moscou… Ces métropoles attirent ceux qui espèrent mieux et qui ont les moyens d’aller plus loin » In Ce grand dérangement, l’immigration en face (Didier Lesch – Tracts Gallimard, septembre 2023).

Raphaël ADJOBI

POUR UN MUSEE DE NOTRE HISTOIRE COLONIALE : exposition et conférence-débat à Nantes

          L’association La France noire a fait le déplacement à Nantes le jeudi 30 mai 2024, afin de prendre part à la conférence-débat organisée par la section locale du MRAP (1) qui organisait une exposition « Pour la création d’un musée de l’histoire du colonialisme ».

Conférence Nantes mai 2024 A          C’est dans l’amphithéâtre Jules Vallès, situé dans l’aile droite de la médiathèque Jacques Demy (24, Quai de la Fosse), qu’Augustin Grodoy – président honoraire du MRAP et représentant de cette association à la Commission Nationale Consultative des Droits de l’homme – a donné une conférence sur les raisons et les pertinences de la création d’un musée de l’histoire coloniale dans notre pays. Le conférencier n’a pas manqué de souligner que dans ce domaine, la France est à la traîne dans le concert des nations européennes. Selon lui, les raisons de cette frilosité de nos gouvernants les confinant à l’inaction sont simples : d’abord, parce que dans l’esprit de beaucoup on ne touche pas à la République. Ce qui suppose qu’on nous fait croire qu’au sein de la République les choses sont immuables. Un mensonge destiné à endormir ceux qui voient du sacré dans tout ce qui a eu la chance de traverser une bonne partie du temps. Ensuite, parce que la « droitisation » des politiciens devant la montée de l’extrême droite – clairement le suprématisme blanc – est tout à fait évidente dans le paysage français. Une droitisation de notre pays qui fait que nos dirigeants ont du mal à assumer les faits de notre histoire coloniale à l’encontre de ceux qui prônent toujours l’idée des « bienfaits de la colonisation » pourtant indéfendables devant les récits et les images du passé. Nous nous souvenons tous des attaques contre Monsieur Emmanuel Macron lorsqu’il avait déclaré la colonisation un crime contre l’humanité.

          Le conférencier s’est ensuite appliqué à déterminer et à analyser les différentes étapes de la colonisation des terres étrangères par la France. Une façon de montrer à ceux qui croient encore que la population française est la continuité d’un même peuple depuis la nuit des temps qu’ils font preuve d’ignorance ou qu’ils sont des affabulateurs.

Musée d'histoire coloniale 3         En effet, pendant cinq siècles, des territoires étrangers ont été colonisés par la France. La première étape de cette volonté d’appropriation s’étend du XVIe au XVIIIe siècle ; c’est l’époque du mercantilisme où le roi déléguait ses pouvoirs à des sociétés (des compagnies) pour gérer les relations avec les populations des Caraïbes, de l’Amérique du nord, et de l’océan Indien. C’est durant cette période qu’ont été instituées les « exclusives », c’est-à-dire le principe selon lequel chaque colonie ne devait commercer qu’avec le royaume européen qui le domine. La deuxième étape de la colonisation française débute avec la conquête de l’Algérie par le Second Empire ; on assiste, par exemple, à l’extension des possessions du Sénégal qui se limitaient jusque là à Saint-Louis et à Gorée, et à la confiscation de la Nouvelle Calédonie pour en faire un dépotoir des indésirables de la métropole. La troisième étape est marquée par le travail de la Troisième République qui s’est empressée de chausser les bottes du second Empire parce que la colonisation était selon elle une œuvre civilisatrice.

Le débat

          Puis vint le temps du débat. Saisissant l’opportunité que lui offrait le conférencier qui venait de parler du musée de l’immigration – installé dans cet édifice parisien qui est un véritable temple à la gloire de notre histoire coloniale – le président de La France noire fut le premier à prendre la parole pour souligner un fait inadmissible à ses yeux : mettre l’histoire de la déportation des Africains dans les Amériques et celle de la colonisation de l’Afrique – qui ont toutes les deux profondément impacté la géographie de la France et donc sa population – dans le même registre que les différentes vagues de l’immigration des populations d’Europe, et les placer dans un même musée baptisé «Musée de l’histoire de l’immigration », est à la fois une insulte et une réelle volonté d’invisibiliser l’histoire des Français noirs. C’est, ajouta-t-il, enseigner aux jeunes générations que l’histoire de l’esclavage des Noirs et celle de la colonisation de l’Afrique et des îles de l’océan Indien ne font pas partie de l’histoire de France ! Nombreuses étaient les personnes qui, dans la salle, ont approuvé de la tête cette intervention. Même celles qui n’ont pas visité ce musée n’en revenaient pas qu’une telle méprise soit possible au niveau d’une institution nationale !

Musée d'histoire coloniale          Le deuxième intervenant – un retraité de l’enseignement qui semble bien connu des mouvements associatifs locaux – a quant à lui souligné les difficultés qui se dressent devant la volonté de voir instituer un musée de notre histoire coloniale. Pour lui, le caractère moralisateur, sinon accusateur de l’édification de ces monuments justifie les réticences et les oppositions. Il a pris pour preuve le Mémorial de l’esclavage de Nantes qui soulignerait trop, selon lui, la part belle faite aux victimes en laissant de côté l’esprit mercantile de l’époque qu’il croit être aussi celui de l’Afrique.

          Une militante au fait des événements ayant conduit à la construction du Mémorial de Nantes ne manqua pas alors l’occasion de souligner la place que cette ville a prise dans la mémoire collective des Français quant au passé esclavagiste de notre pays grâce à ce monument. Non seulement le Mémorial est l’un des lieux de mémoire les plus visités du département, mais encore il est celui qui sert de modèle à de nombreuses autres villes de France qui osent enfin parler ouvertement de leur passé esclavagiste. Réaction qui a pleinement comblé le président de La France noire.

          A la fin des échanges, tout le monde a compris que ceux qui s’opposent à l’édification d’un musée de notre histoire coloniale y voient tout simplement une image négative de la France. Oui, en France, chaque fois qu’il est question de réaliser quelque chose qui prend en compte le passé des Noirs, on se pose la question de savoir si tous les Blancs seraient d’accord ! Il est tout à fait malheureux de voir des adultes s’accrocher à leurs scrupules plutôt que de privilégier l’instruction de la jeunesse en ouvrant les pages de notre passé colonial. C’est ainsi qu’ils privent les jeunes de connaissances sur leur pays tout en les accusant de ne pas respecter les valeurs d’égalité et de fraternité de la République. Comme le souligne clairement l’exposition qui a motivé cette conférence, nous devons tous retenir qu’un musée est « un lieu de mémoire nécessaire pour faire société commune ».

Raphaël ADJOBI

(1) Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples.

Commémoration 2024 de l’abolition de l’esclavage à Joigny (89) : hommage à Louis Delgrès

Lors de la cérémonie publique du 17 mai 2024, le président de « La France noire » et la Première adjointe au maire – représentant Monsieur le maire – ont rendu un vibrant hommage à la résistance et au sacrifice de Louis Delgrès à la volonté de Napoléon Bonaparte de mettre fin aux valeurs de liberté et d’égalité de la première République. La cérémonie a été animée par la chorale « Les Croq’Notes de Brion » (89).

Commémoration Joigny 2024

Discours du président de La France noire

Madame la première adjointe, représentant Monsieur le maire,

Mesdames et Messieurs les Conseillers municipaux,

Chers ami(e)s président(e)s et représentant(e)s des mouvements associatifs,

          nous voici réunis cette année encore, conformément aux dispositions du décret du 31 mars 2006 fixant le 10 mai comme « jour des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions ». Avant cette date, l’abolition de l’esclavage n’était commémorée que dans les départements d’Outre-mer où elle faisait l’objet d’une journée fériée depuis 1983. En d’autres termes, c’est grâce à la loi dite Taubira de 2001 que – cinq ans plus tard – le décret du 31 mars 2006 a fait officiellement entrer cette page de notre histoire commune dans la vie des Français de la métropole ; et cela afin que cette histoire, sans cesse répétée, garantisse à travers les générations la mémoire du crime de l’esclavage des Noirs. Dans l’Yonne, c’est depuis 2017, qu’une municipalité – Joigny, bien évidemment – tente de faire entrer cet événement dans notre mémoire collective.

          Cette année, selon les vœux du président de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage – Monsieur Jean-Marc Ayrault – les commémorations, ainsi que les travaux et manifestations scolaires, doivent être placés sous le signe de la résistance : « résistance des personnes menacées (en Afrique) par les captures et la traite, résistances sur les bateaux (lors de la traversée de l’Atlantique), résistances dans les colonies (des Amériques) sous toutes les formes possibles – par la culture, par la religion, par le marronnage, par les révoltes… », mais aussi résistance de ceux qui, depuis l’Europe, avaient pris leur défense : Olympe de Gouges, Condorcet, l’abbé Grégoire, Victor Schoelcher…

          Conformément à ce vœu du président Jean-Marc Ayrault, La France noire a choisi de rendre hommage à un personnage très mal connu de l’histoire de France. Il s’agit du colonel de l’armée de la Première République Louis Delgrès qui, en 1802, s’est résolument dressé contre la volonté de Napoléon Bonaparte de mettre fin à la jeune République ; oui, Louis Delgrès s’est sacrifié en s’opposant à la volonté de Napoléon d’établir en France une aristocratie impériale à l’image de celle d’avant la Révolution de 1789 en commençant par le rétablissement de l’esclavage des Noirs, au grand bonheur de ses partisans.

          Voici, Mesdames et Messieurs, la proclamation faite par Louis Delgrès avant sa mort par un suicide collectif devant les forces anti-républicaines. Cette proclamation s’adresse avant tout à chacun des Français d’aujourd’hui ; à chacun de nous présent dans cette assemblée. Nous sommes tous sa postérité et il nous prend à témoin de la réalité d’un fait historique. Vous noterez dans cette proclamation que je vais vous lire, deux noms renvoyant aux deux acteurs principaux chargés par Napoléon Bonaparte d’exécuter sa volonté de rétablir l’esclavage aboli en 1794 (8 ans plus tôt) : le contre-amiral Jean-Baptiste Lacrosse nommé préfet de l’île de la Guadeloupe et le général Antoine de Richepance.

          Le premier, le préfet Jean-Baptiste Lacrosse, avait eu pour mission – une année avant la proclamation de Delgrès – de mettre de l’ordre sur l’île en démobilisant les soldats noirs pour les renvoyer dans les plantations. Le deuxième, le général Antoine de Richepance, arrive un an plus tard, au début du mois de mai 1802 à la tête de trois mille cinq cents hommes (3 500). Vous comprenez bien que le rétablissement de l’esclavage devait se faire techniquement en deux étapes afin d’avoir des chances de réussir à la Guadeloupe. Mais comme vous le verrez, Louis Delgès se refusait à croire que cette volonté de rétablir l’esclavage venait de Napoléon. Il avait en effet de Napoléon une idée plus haute : l’idée d’un homme pétri des valeurs du siècle des lumières.

Commémoration 2024 Croq'Notes

Proclamation de Louis Delgrès le 10 mai 1802

À l’univers entier

Le dernier cri de l’innocence et du désespoir

C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée de lever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victime de quelques individus altérés de sang, qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens, toujours fidèles à la patrie, se voit enveloppée dans une proscription méditée par l’auteur de tous ses maux. Le général Richepance, dont nous ne savons pas l’étendue des pouvoirs, puisqu’il ne s’annonce que comme général d’armée, ne nous a encore fait connaître son arrivée que par une proclamation dont les expressions sont si bien mesurées, que, lors même qu’il promet protection, il pourrait nous donner la mort, sans s’écarter des termes dont il se sert. À ce style, nous avons reconnu l’influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle… Oui, nous aimons à croire que le général Richepance, lui aussi, a été trompé par cet homme perfide, qui sait employer également les poignards et la calomnie.

Quels sont les coups d’autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires, dont nous aimions à calculer le moment de l’arrivée, et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ? Ah ! Plutôt, si nous en croyons les coups d’autorité déjà frappés au Port-de-la -Liberté, le système d’une mort lente dans les cachots continue à être suivi. Eh bien ! Nous choisissons de mourir plus promptement.

Osons le dire, les maximes de la tyrannie les plus atroces sont surpassées aujourd’hui. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d’affranchir son esclave, et tout nous annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes malheureusement trop puissants par leur éloignement de l’autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l’esclavage.

Et vous, Premier consul de la république, vous guerrier philosophe de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut -il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d’où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer ! Ah ! sans doute un jour vous connaîtrez notre innocence, mais il ne sera plus temps et des pervers auront déjà profité des calomnies qu’ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l’épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace, – à moins qu’on veuille vous faire le crime de n’avoir pas dirigé vos armes contre nous, – vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation. La résistance à l’oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause ; elle est celle de la justice et de l’humanité : nous ne la souillerons pas par l’ombre même du crime. Oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une juste défensive ; mais nous ne deviendrons jamais les agresseurs. Pour vous, restez dans vos foyers ; ne craignez rien de notre part. Nous vous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés, et d’employer tous nos moyens à les faire respecter par tous. Et toi, postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits.

Le Commandement de la Basse-Terre Louis DELGRÈS

          Dix jours après cette proclamation, c’est-à-dire le 20 mai 1802, à des milliers de kilomètres de la Guadeloupe, à Paris, Napoléon Bonaparte signe officiellement le premier décret rétablissant l’esclavage en ces termes froids et implacables : « La traite des Noirs et leur importation dans lesdites colonies (les colonies françaises des Amériques) auront lieu conformément aux lois et règlements existants avant ladite époque de 1789 » ! La première proclamation de la déchéance de la nationalité venait d’être mise en place et appliquée dans toute sa rigueur.

          Mesdames et Messieurs, comme vous venez de l’entendre, Louis Delgrès nous demande une chose simple : ne pas oublier ses compagnons et lui afin que leur mort pour la défense de la liberté et de l’égalité ne soit pas inutile. C’est d’ailleurs pourquoi le journaliste et grand reporter au journal Le Monde, Benoît Hopquin, a été le premier à saluer son héroïsme en 2009 dans son livre Ces Noirs qui ont fait la France.

          Benoît Hopquin disait que si la France républicaine avait l’honnêteté de passer en revue les grands défenseurs de ses idéaux de liberté et d’égalité, il lui serait difficile de trouver une figure aussi « exemplaire de beauté tragique » à honorer. Pourquoi donc ? – la réponse est dans la suite de son propos qui doit faire réfléchir tous les Français de la métropole – Il dit : « si la brutale disparition de celui qui se sacrifia le 28 mai 1802 – à 36 ans – dans un suicide collectif avec trois cents de ces compagnons au cri devivre libre ou mourir s’était déroulée en métropole, son acte n’aurait pas manqué d’emplir les manuels, de nourrir les romans, de susciter des pèlerinages ». Pensez donc, poursuit-il, « un colonel de l’armée républicaine, couvert de gloire sur les champs de bataille, qui succombe devant les forces contre-républicaines de Napoléon Bonaparte. Si la scène s’était déroulée à Paris en Bretagne ou en Alsace, celui-là aurait son nom à tous les frontons » de nos écoles, collèges, lycées et autres lieux symbolisant l’amour de la liberté ou du savoir.

          Louis Delgrès savait, à cette époque déjà, que c’est ainsi que les peuples d’Europe écrivent leur histoire, que c’est ainsi que que partout les individus prennent place pour longtemps dans la mémoire de leurs populations. Sûr de ce fait, il a clairement exprimé cette demande à tous les Français qui viendront après lui et ses compagnons de lutte en terminant sa proclamation par ces termes que nous ne devons pas oublier : « Et toi postérité ! Accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits » !

          Je vous remercie.

« La France noire » à la réunion du réseau des associations amies de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage

La FME direction couleur B          Le jeudi 7 mars à 17h, La France noire a pris part, pour la première fois, à la réunion des membres du réseau des associations amies de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (FME) au siège de l’institution à l’Hôtel de la Marine à Paris. Ce rassemblement avait pour but d’accueillir les 5 nouveaux adhérents, de préparer le temps des mémoires 2024 et enfin de réfléchir aux prochaines activités du réseau qui seront mises en place à partir du mois mai.

          C’est à la fois en présentiel et en distanciel via un lien zoom que les membres ont échangé sous la direction de la directrice de la Fondation, Mme Aïssata SECK, de son adjoint M. Raphaël Janeault, et de la chargée des relations avec les instances, Mme Magalie Limier. Après la présentation des 5 nouveaux membres – dont la France noire – les autres associations ont exposé les activités qu’elles mènent dans leur localité. Et, sous la diversité des actions, il apparaît clairement une réelle volonté d’instruire et de sensibiliser les populations quant à la place que doit prendre le passé esclavagiste de la France dans la mémoire commune grâce aux différents canaux de transmissions des connaissances. Dans cette tâche, les associations qui empruntent la voie artistique semblent nombreuses et très dynamiques. Bien sûr, il n’a pas échappé à La France noire que certaines (comme Mémoria la Rochelle) sont soucieuses de l’usage des outils didactiques pour travailler sur le racisme et les préjugés.

Réunion FME 2024 A          Madame Aïssata Seck a souligné l’importance du réseau des associations amies de la FME dans la prise de conscience des institutions quant aux besoins réels sur le terrain. C’est en fédérant les associations porteuses de la mémoire de l’esclavage que la FME montre à tous la nécessité des jeunes d’accéder à cette connaissance. Et tout le monde reconnaît que, grâce à la FME, les idées des mouvements associatifs avancent plus rapidement et plus sûrement.

          Pour les associations, être membre du réseau mis en place par la FME signifie la labellisation (reconnaissance d’un travail de qualité), la participation aux réunions de l’institution, recevoir des invitations aux cérémonies officielles, la possibilité de faire connaître ses activités sur le site de la FME, et enfin la possibilité de siéger au Conseil d’administration de la FME. Signalons que le 27 avril prochain aura lieu le lancement officiel des journées de la Mémoire à l’Hôtel de la marine. Quant aux ateliers de la Fondation, elles se dérouleront en novembre. En attendant ces évènements, deux associations – sur les 25 labellisées – doivent entrer pour deux ans au Conseil d’administration de la FME. Cette possibilité est offerte à La France noire. Cependant, oser cette candidature, c’est s’engager à plus de responsabilités et de rencontres à l’extérieur durant les deux années à venir.

Raphaël ADJOBI

« UNE AUTRE HISTOIRE DU MONDE » à découvrir au MUCEM à Marseille

Le Mucem à Marseille          La veille de son intervention pédagogique au lycée Adam de Craponne à Salon-de-Provence le jeudi 23 novembre 2023, La France noire a fait un déplacement culturel à Marseille, au Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) où se tient l’exposition « Une autre histoire du monde » jusqu’au 11 mars 2024. Renversant, est le qualificatif qui convient à ce travail très instructif et unique en France réalisé par Pierre Singaravélou, Fabrice Argounès et Camille Faucourt.

          Les trois commissaires de l’exposition s’accordent pour dire que « L’Europe s’est longtemps pensée elle-même comme une exception, seule capable d’explorer le reste de la planète, [et par conséquent] d’édicter des normes universelles et de mettre en récit l’histoire du monde ». L’Europe, ou encore le monde occidental (c’est-à-dire le continent européen et les terres étrangères occupées par les Blancs en Amérique, en Afrique, en Australie, en nouvelle Zélande), a indéniablement « imposé à partir du milieu du XIXe siècle ses propres découpages historiques » – qui n’ont rien à voir avec ce que pense le reste des populations du monde ; une périodisation du temps structurant le progrès historique de l’humanité en Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, époque moderne et contemporaine, ou en des catégories moins larges comme période de « grandes découvertes », de « modernité », de « révolution industrielle »… Une manière de concevoir le monde qui « interdit de penser les dynamiques non occidentales » et traduit parfaitement « l’appropriation symbolique du monde par les Européens ». En d’autres termes, les Européens se sont déclarés et imposés les Maîtres du temps et de l’espace de l’Histoire de l’humanité !   Le Mucem PlanisphèreLe Mucem Planisphère texte          Cette magnifique exposition demande donc au visiteur, nous dirions même qu’elle lui intime l’ordre de « s’affranchir de nos routines intellectuelles au risque d’être d’abord totalement désorienté », parce qu’il faut revoir notre carte du monde, notre planisphère habituel, ainsi que l’ordre chronologique des événements structurant notre calendrier grégorien que nous avons su imposer au reste du monde. Il appartient donc au visiteur d’« abandonner l’étalon occidental pour retrouver le foisonnement des mondes qui précèdent et survivent parfois à l’unification contemporaine » auquel nous assistons et que nous nommons « mondialisation » ou « globalisation » sous la houlette de l’occident. En effet, nous apprenons que « Non seulement les Européens ne possèdent pas le monopole des explorations, mais leurs expéditions ne peuvent presque jamais se passer des guides autochtones et de leur connaissance profonde du territoire, terrestre comme maritime » ; et cela parce que le monde des grands navigateurs a été pendant très longtemps les océans Indien et Pacifique où les populations d’Afrique, de l’Inde, de Chine, du Japon, des îles Fidji, des Amériques n’ont jamais cessé de se rencontrer et de dresser des cartes des mondes qu’ils découvraient, et cela avant les Européens. Oui, la connaissance du monde maritime « atteste de l’existence de phénomènes de décloisonnements et de circulations à longues distances bien avant les premiers contacts avec l’Occident ».

          Pour se convaincre du caractère très récent des longs voyages maritimes et terrestres dont se vantent les Européens, il suffit à chacun de contempler un planisphère tout en ayant à l’esprit la date de la rencontre des Européens avec les autochtones des Amériques (1492). Si on occulte un instant le continent américain, tout laisse deviner que l’Europe a été pendant des millénaires esseulée, structurant son imaginaire autour de la Méditerranée (l’Iliade et l’Odyssée). Pas plus loin ! Il a même fallu le concours des Arabes, entrés en Afrique au VIIe siècle de notre ère, pour qu’elle étende, à partir du XIVe siècle (l’Atlas catalan), ses connaissances aux peuples de la zone au sud de l’océan de sable qu’est le Sahara. Nous retenons donc avec les commissaires de l’exposition que les grands explorateurs européens sont en réalité les derniers acteurs d’un phénomène mondial de déplacements sur les océans pratiqués depuis des millénaires.

Le Mucem statue de la reine Victoria         Un autre aspect de cette exposition qu’il est plaisant de découvrir, ce sont les récits réalisés par les « autochtones » lors des rencontres avec ceux qui disent les avoir découverts. Pas mal du tout ! Ainsi, du XIIIe au XIXe siècle, pendant que les Européens clamaient qu’ils avaient découvert des peuples étrangers, ceux-ci faisaient aussi le récit de ces rencontres. Chaque première rencontre est donc une découverte de part et d’autre ! Ce qui permet à Monsieur Pierre-Olivier Costa, directeur du Mucem, de prodiguer à chacun ce conseil : « Il faut entendre le monde nous dire que nous ne sommes pas les seuls, qu’aucune histoire n’a besoin de triompher sur une autre pour s’écrire et que, dans ce qu’on nous a peu dit, il y a parfois un essentiel à s’approprier ».

Raphaël ADJOBI

Les hommages à la cinéaste martiniquaise Euzhan Palcy, oscarisée par Hollywood, ont prématurément pris fin

Le vendredi 17 novembre 2023, l’association La France noire a voulu faire d’une pierre trois coups – comme le dit le conte – mais a trouvé porte close au Centre Georges Pompidou qui abritait une rétrospective consacrée à l’œuvre de la cinéaste française Euzhan Palcy.

Euzhan Palcy          En cette fin d’année, sont annoncés à Paris trois expositions constituant une ouverture de la France aux figures de ses populations issues de l’Afrique trop longtemps ignorées : au Panthéon, du 19 octobre 2023 au 11 février 2024, carte blanche est donnée au jeune artiste Raphaël Barontini pour investir les lieux avec des œuvres évoquant l’histoire et la mémoire des combats contre l’esclavage menés par les Noirs ; dans ce même lieu et sur la même période, tenant compte du fait que « l’esclavage colonial est une page essentielle de l’Histoire de France », la Fondation pour la mémoire de l’esclavage propose d’honorer « les artisans de l’abolition et leurs héritiers, qui ont continué le combat pour la liberté, l’égalité et la fraternité ». Et bien entendu, l’exposition consacrée à Euzhan Palcy du 8 au 19 novembre au Centre Georges Pompidou.

          Des trois expositions, la plus brève – mais sûrement celle qui a bénéficié de la plus grande publicité sur les radios et les télévisons – a été fermée au public pour cause de grève. En d’autres termes, elle a été purement et simplement annulée ! Cela est bien triste pour tous ceux qui savent que Euzhan Palcy est la première réalisatrice française à être récompensée par un César de la meilleure première œuvre pour son film Rue cases-Nègres ; et par ailleurs elle apparaît comme une figure pionnière en réalisant un long métrage à Hollywood – Une saison blanche et sèche, d’après le roman du Sud-Africain André Brink – et cela avec Marlon Brando (1989). Combien sommes-nous à savoir qu’une réalisatrice française a été appréciée et reconnue par Hollywood, qui lui a même décerné un Oscar d’honneur en 2022, après Agnès Varda en 2017 ? Le centre Georges Pompidou avait donc pensé que 2023 serait l’occasion de mieux faire connaître cette figure singulière de l’histoire des Français noirs. C’est malheureusement une occasion manquée ! Beaubourg devant fermer de 2025 à 2030 pour des travaux, les personnes qui y travaillent s’inquiètent de ce qu’elles deviendront durant cette longue période et ont débuté une grève, mettant ainsi fin à l’événement aussitôt après son ouverture le 8 novembre.

Au Panthéon

Raphaël Barontoni 2          L’exposition monumentale de Raphaël Barontini installée dans l’immense espace central que domine la coupole – passage obligé de tout visiteur – ne passe pas inaperçue ; mais les figures historiques ou non affublées de masques carnavalesques, masques censés évoquer les traditions des îles ou des images tirées du « panthéon imaginaire » de l’artiste, ne semblent pas retenir l’attention des visiteurs. Par contre, l’exposition Oser la liberté présentée dans une aile voisine des salles destinées aux hommes illustres par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage qui met l’accent sur notre passé esclavagiste, le plus souvent à travers de brèves images filmiques, retient l’attention de tous. Il semble tout à fait évident que les gens viennent en ce lieu pour apprendre l’histoire d’un passé méconnu et non pour admirer des fantaisies artistiques.

Oser la liberté Ok          Comme le faisait justement remarquer l’historien Pierre Singaravélou, les minorités françaises sont généralement adoubées à l’étranger – par les Anglo-saxons – avant que la France leur accorde une place parmi leurs compatriotes blancs. C’est pourquoi, le 8 novembre dernier, Euzhan Palcy a été fortement applaudie quand elle a prononcé ces mots devant le public du centre Georges Pompidou qui avait fait salle comble  : « Me voir ici, chez moi, en France, revêt une saveur particulière […] Je suis touchée de voir que mon travail qui a franchi des océans et des frontières, résonne encore, aujourd’hui, avec vous ». Il est heureux de constater que la Fondation pour la mémoire de l’esclavage que dirige Monsieur Jean-Marc Ayrault soit consciente de ce fait et le rappelle dans son exposition. En effet, ce n’est pas par hasard qu’elle a choisi de montrer au Panthéon des figures noires et blanches, faisant sentir à tous que ce lieu doit aussi refléter l’histoire diverse de la France.

          Enfin, il semble que tous ceux qui, récemment encore, étaient accusés sur les places publiques ou soupçonnés de ne pas aimer la France – parce qu’ils faisaient entendre une autre voix que celles autorisées par les canaux officiels de la république – ne passent plus pour des pestiférés dignes de la déchéance de la nationalité ou de la reconduite à la frontière*. On ose enfin, au panthéon, au Centre Pompidou et ailleurs dans nos régions, clamer que la diversité de l’histoire des Français est une réalité incontournable. Merci à toutes celles et tous ceux qui font bouger la France afin qu’elle prenne en compte ses valeurs de liberté et d’égalité.

* Référence au fameux slogan « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ! »

Raphaël ADJOBI

Les associations lancent un SOS ! (Olivier Milot)

          Gros coup de blues dans les associations culturelles. En un an, plus de quatre sur dix (43%) ont perdu des bénévoles y exerçant des responsabilités (président, trésorier, secrétaire). Plus inquiétant encore, une sur deux n’a pas réussi à les remplacer. Cette hémorragie est mise en lumière par le sixième baromètre de la coordination des fédérations et associations de culture et de communication (cofac), publié cet été¹. Elle est d’autant plus préoccupante que la situation s’est brutalement dégradée.

Abolition esclavage 17.05.2018 (37)          Jusqu’à il y a peu, environ 10 % des responsables des associations culturelles quittaient leur mandat chaque année mais ils se trouvaient naturellement des successeurs. La rupture est donc nette. Bien sûr, le Covid est passé par là, mais la pandémie est loin d’être seule en cause. Les répondants évoquent « une lassitude physique et morale », « une perte de motivation et de sens de leur engagement ».

Abolition esclavage 17.05.2018 (33)          D’autres pointent des raisons plus exogènes, comme les lourdeurs administratives pour organiser des manifestations dans l’espace public ou la difficulté à embaucher des salariés. [la lourdeur administrative est devenue encore plus aiguë depuis la dématérialisation des rapports avec la préfecture. Quant aux demandes de subvention, le formulaire pondu sûrement par les énarques qui n’ont jamais milité dans une association ne fait pas de différence entre les petites et les grandes structures. Toutes les associations sont soumises au même régime d’un formulaire long et compliqué quand il faut demander mille euros ou deux cent mille euros ! C’est à croire que l’objectif est de dissuader les responsables associatifs de demander de l’argent à l’État.] Mais, au-delà de tout, « ce qui pèse le plus, c’est le sentiment de non-reconnaissance de l’engagement bénévole, parfois même teinté de mépris », affirme la présidente de la Cofac, Marie-Claire Martel [Tout le monde sait que par leurs manifestations, ce sont les associations qui animent les villes ; et pourtant les mairies et les Conseils départementaux ne les aident pas à la hauteur de leur engagement. Or, sans les associations, pas de vie dans la cité !]. Cette désaffection de responsables impacte déjà certaines associations contraintes de réduire leurs activités, privant le public de spectacles, et les artistes de travail. « Ce qui nous inquiète le plus, ce sont les conséquences démocratiques. Moins de culture et moins d’engagement citoyen dans la culture signifient aussi moins de cohésion sociale et une intégration plus difficile des nouveaux arrivants (dans la cité) ». Et donc un risque d’aggraver encore la désagrégation de la société à un moment où elle n’a jamais eu autant besoin de commun.

Olivier Milot (Télérama n°3843 du 9 au 15 septembre 2023). Les notes entre les crochets sont de Raphaël ADJOBI

¹- Baromètre réalisé à partir d’un sondage en ligne effectué du 22 mai au 26 juin 2023 et ayant obtenu 331 réponses.

L’esclavage en héritage : un déni de deux siècles (Analyse des 4 reportages d’Olivier Pascal-Mousselard)

Esclavage couleur          Il y a quarante-quatre ans, l’écrivain Sud-Africain André Brink avait clairement fait savoir par la bouche de son personnage Emily, dont le jeune fils puis l’époux ont été arrêtés par la police secrète du pays et sont morts dans ses geôles après de multiples tortures, que ce n’est ni la haine, ni le ressentiment – cette volonté de traîner dans sa vie les malheurs du passé comme une arme – qui anime les Noirs, mais la quête de la justice : « Ce n’est pas que je veux continuer avec cette affaire, parce qu’elle est une mauvaise chose. Que Jonathan il soit mort, que Gordon il soit mort… c’est déjà bien assez difficile comme ça à supporter, mais je peux le supporter. Mais ils ont couvert de boue le nom de Gordon. Ils ont dit des choses qu’il n’a jamais faites, qu’il était pas capable de faire et nous devons blanchir son nom. Sinon, il trouvera jamais la paix, dans sa tombe » (Une saison blanche et sèche, Stock, 1980).

          Tout le monde comprend que la justice que réclame ce personnage noir du roman d’André Brink, c’est la réécriture de l’histoire des siens face à la perpétuation du récit du vainqueur – pour ne pas dire le récit du bourreau. Ce qui est attendu, c’est la vérité des faits ! N’accusez donc jamais les descendants de ceux qui ont subi les crimes contre l’humanité de haineux, n’éprouvant que du ressentiment ; ne leur demandez pas de tourner la page du passé quand sous leurs yeux, telle une perpétuelle insulte, ils constatent « les dividendes de ce passé à travers l’éducation, l’environnement culturel, la position sociale » de grande qualité des descendants des esclavagistes. C’est d’ailleurs en travaillant sur un livre consacré à l’éducation des élites au Royaume-Uni que le journaliste anglais Rex Renton a découvert le passé esclavagiste de sa famille. Le pire, c’est quand les récits de ces descendants tendent à glorifier leurs aïeux et à mépriser leurs victimes.

Comment fabriquer un récit familial ou national biaisé

Laura Travelyan couleur          Cette réalité est à prendre en considération par les individus aussi bien que les nations. Et c’est exactement ce que la série des quatre reportages d’Olivier Pascal-Moussellard proposés par la revue Télérama durant l’été 2023 tentent de faire comprendre aux Français. Cette série de reportages veut montrer qu’une nouvelle ère de la reconnaissance de l’humanité du Noir a commencé, et est désormais irréversible. Et cela grâce à un travail plus précis sur la vérité des faits. Bien sûr, le crime de la traite et de l’esclavage des Africains dans les Amériques était légal à l’époque des monarchies européennes. Mais chaque individu savait très bien qu’ « il n’aurait jamais supporté de devenir propriétaire d’esclaves s’il les avait considérés comme des êtres humains. Alors, pour justifier ses actes, il fallait à chacun croire dur comme fer que les Africains n’appartenaient pas à l’humanité ». Pensez à l’abondante littérature qu’il a fallu produire pour que tous parviennent à cette conviction, couvrant ainsi leur conscience d’une chape d’airain. Le journaliste Alex Renton en est convaincu puisque son ancêtre Sir Adam Fergusson (1733 – 1813), comme tous les propriétaires européens de plantations dans les Amériques et donc d’esclaves, avait rejeté la proposition de loi sur l’abolition de l’esclavage.

          Dix ans avant qu’elle ne découvre que ses aïeux étaient des esclavagistes, la journaliste Laura Travelyan avait publié un livre sur l’histoire de sa famille avec ce titre : Une famille très british. « La part d’ombre des Travelyan n’apparaissait nulle part, escamotée par les récits familiaux, enterrée dans les archives inaccessibles ». Olivier Pascal-Moussellard signale que l’arrière grand-père de Laura, George Macaulay Travelyan, était pourtant l’un des historiens les plus lus du Royaume-Uni dans les années 1920. Professeur à Cambridge, il avait publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Angleterre en prenant toujours soin de minimiser la responsabilité de son pays dans la déportation puis la mise en esclavage des Africains dans les Amériques. Et bien sûr, jamais un mot sur la participation de sa propre famille. Mais « l’omerta ne concerne pas seulement les sujets de sa Majesté, bien sûr : dans toute l’Europe, on a posé une cloche de bronze sur ce crime contre l’humanité resté impuni et tu – ou à peine débattu. D’un côté, des États pétrifiés par les potentielles demandes de réparations, de l’autre, des milliers de familles enfermées dans leurs secrets, leur gêne », avec parfois ce sentiment étrange de culpabilité qu’éprouvent certaines victimes. « Quand vous additionnez deux silences, vous obtenez toujours du silence » (Dieudonné Boutrin, Bordelais, descendant d’esclave).

          Et aujourd’hui, quand un jeune membre d’une famille descendant d’esclavagistes pousse un patriarche à regarder la vérité en face, la réaction est toujours la même, comme chez les Fergusson : oui, nos aïeux avaient possédé des esclaves « comme tant d’autres familles écossaises, mais ce fut pendant une période assez courte et ils en avaient pas retiré beaucoup d’argent ». Toujours l’œil fixé sur le profit ! Aucune trace d’un autre sentiment. Oui, tous les descendants des esclavagistes ont trop longtemps été bercés par « le même récit d’une famille qui n’avait engendré que des hommes désintéressés et avait toujours appartenu au camp du bien ». Il en est de même des gouvernants soucieux de policer l’image de leur nation. Cependant, il est connu que quand on veut cacher la vérité, on est forcément obligé de raconter une histoire qui s’en éloigne. Et c’est ce récit familial ou national biaisé qui entretient dans le cœur des descendants des victimes le sentiment d’injustice rendant le pardon et la réconciliation impossible. En effet, avant même d’envisager une réparation, il nous faut retenir qu’« il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans une reconnaissance sincère du passé douloureux que nous avons en commun » (Elizabeth Eckford).

Raphaël ADJOBI

Être femme noire sur YouTube avec les annonceurs « pas racistes » mais partisans des codes racistes (Julie Lassalle)

Annabelle A.I.MSur Internet, les vidéastes ne sont pas égales devant les marques, constate Julie Lasalle avec l’histoire d’Annabelle, alias A.I.M, qui dévoile les discriminations dont sont victimes les créatrices noires sur YouTube. Entretien publié dans Télérama du 30 janvier au 5 février 2021.

J. L. : vous êtes une femme métisse et vidéaste. Comment avez-vous compris que vous étiez discriminée par les annonceurs ?

– Je suis sur YouTube depuis quatre ans (depuis 2017) et je n’ai pris conscience que récemment de ces injustices. Je viens d’un milieu social éloigné de celui des youtubeuses blanches lifestyle*. Comme je ne connaissais pas leurs codes, je ne réalisais pas ce que je manquais [il en est ainsi de tous les blogueurs français noirs]. Quand je n’étais pas invitée à un événement, j’en concluais que l’audience de mes vidéos n’était pas assez élevée ou que la qualité de mon travail était jugée moindre. Puis, je me suis mise à fréquenter cet univers, à enquêter. Toutes mes collègues blanches, dont certaines avaient la même audience que moi, m’ont confirmée être régulièrement invitées aux événements, être payées par les marques. Moi, lors de mes rares collaborations avec elles, je ne savais même pas que je pouvais être rémunérée ! [C’est ainsi dans tous les domaines. Quand le budget existe pour vous rémunérer, on juge qu’avec les Noirs, c’est trop cher payé ; il faut économiser cet argent].

Ils disent ne pas être racistes mais appliquent les codes racistes !

J. L. : Comment expliquez-vous ce comportement ?

Annabelle 2– Les annonceurs ne sont pas ouvertement racistes. C’est inconscient. [NON ! Il ne s’agit pas d’un fonctionnement inconscient mais d’une pratique de codes sournois que l’on tient à respecter. La suite de l’entretien le prouve]. Ils partent de l’idée que « les Noirs n’achètent pas » [Il n’y a donc rien d’inconscient]. Par ailleurs, notre société a tendance à ériger le Blanc en neutre [Ce qui veut dire que le Blanc est considéré comme une image universelle appréciée de tout le monde, Noir, jaune, Rouge – autre preuve qu’il n’y a rien d’inconscient dans cette démarche mais un savant calcul]. Les marques favorisent donc les métisses « presque blanches » [Cette conclusion confirme ce calcul qui n’a rien à voir avec un comportement inconscient]. Pour les annonceurs, prendre une femme noire est un acte militant qui les rend frileux [un acte militant qui s’oppose aux codes racistes ayant pour but de satisfaire la clientèle blanche (supposée raciste) qu’on ne veut pas perdre]. Quand j’ouvre les réseaux sociaux, je ne vois personne qui me ressemble, je suis invisibilisée. Mais qu’on le veuille ou non, nous sommes là.

J.L. : Quel est l’impact sur votre travail ?

Être une femme noire sur YouTube, c’est la double peine : on subit la « mysogynoir », un mélange de sexisme et de racisme. J’ai 87 000 abonnés, je suis l’une des seules métisses à parler de lifestyle, et pourtant, je n’ai travaillé qu’avec deux marques. Les Blanches, elles, gagnent leur vie. Alors, forcément, j’ai fini par ne plus me sentir légitime. Pendant des mois, j’ai laissé YouTube et Instagram de côté. Heureusement, avec d’autres créatrices noires, nous multiplions les posts sur le sujet. Là aussi, la parole se libère enfin.

* Lifestyle : style ou mode de vie, parler de ce que l’on constate pour dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire.

Propos recueillis pa Julie Lasalle. Toutes les les notes entre les crochets sont de Raphaël ADJOBI.