« La France noire » à la réunion du réseau des associations amies de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage

La FME direction couleur B          Le jeudi 7 mars à 17h, La France noire a pris part, pour la première fois, à la réunion des membres du réseau des associations amies de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (FME) au siège de l’institution à l’Hôtel de la Marine à Paris. Ce rassemblement avait pour but d’accueillir les 5 nouveaux adhérents, de préparer le temps des mémoires 2024 et enfin de réfléchir aux prochaines activités du réseau qui seront mises en place à partir du mois mai.

          C’est à la fois en présentiel et en distanciel via un lien zoom que les membres ont échangé sous la direction de la directrice de la Fondation, Mme Aïssata SECK, de son adjoint M. Raphaël Janeault, et de la chargée des relations avec les instances, Mme Magalie Limier. Après la présentation des 5 nouveaux membres – dont la France noire – les autres associations ont exposé les activités qu’elles mènent dans leur localité. Et, sous la diversité des actions, il apparaît clairement une réelle volonté d’instruire et de sensibiliser les populations quant à la place que doit prendre le passé esclavagiste de la France dans la mémoire commune grâce aux différents canaux de transmissions des connaissances. Dans cette tâche, les associations qui empruntent la voie artistique semblent nombreuses et très dynamiques. Bien sûr, il n’a pas échappé à La France noire que certaines (comme Mémoria la Rochelle) sont soucieuses de l’usage des outils didactiques pour travailler sur le racisme et les préjugés.

Réunion FME 2024 A          Madame Aïssata Seck a souligné l’importance du réseau des associations amies de la FME dans la prise de conscience des institutions quant aux besoins réels sur le terrain. C’est en fédérant les associations porteuses de la mémoire de l’esclavage que la FME montre à tous la nécessité des jeunes d’accéder à cette connaissance. Et tout le monde reconnaît que, grâce à la FME, les idées des mouvements associatifs avancent plus rapidement et plus sûrement.

          Pour les associations, être membre du réseau mis en place par la FME signifie la labellisation (reconnaissance d’un travail de qualité), la participation aux réunions de l’institution, recevoir des invitations aux cérémonies officielles, la possibilité de faire connaître ses activités sur le site de la FME, et enfin la possibilité de siéger au Conseil d’administration de la FME. Signalons que le 27 avril prochain aura lieu le lancement officiel des journées de la Mémoire à l’Hôtel de la marine. Quant aux ateliers de la Fondation, elles se dérouleront en novembre. En attendant ces évènements, deux associations – sur les 25 labellisées – doivent entrer pour deux ans au Conseil d’administration de la FME. Cette possibilité est offerte à La France noire. Cependant, oser cette candidature, c’est s’engager à plus de responsabilités et de rencontres à l’extérieur durant les deux années à venir.

Raphaël ADJOBI

« UNE AUTRE HISTOIRE DU MONDE » à découvrir au MUCEM à Marseille

Le Mucem à Marseille          La veille de son intervention pédagogique au lycée Adam de Craponne à Salon-de-Provence le jeudi 23 novembre 2023, La France noire a fait un déplacement culturel à Marseille, au Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) où se tient l’exposition « Une autre histoire du monde » jusqu’au 11 mars 2024. Renversant, est le qualificatif qui convient à ce travail très instructif et unique en France réalisé par Pierre Singaravélou, Fabrice Argounès et Camille Faucourt.

          Les trois commissaires de l’exposition s’accordent pour dire que « L’Europe s’est longtemps pensée elle-même comme une exception, seule capable d’explorer le reste de la planète, [et par conséquent] d’édicter des normes universelles et de mettre en récit l’histoire du monde ». L’Europe, ou encore le monde occidental (c’est-à-dire le continent européen et les terres étrangères occupées par les Blancs en Amérique, en Afrique, en Australie, en nouvelle Zélande), a indéniablement « imposé à partir du milieu du XIXe siècle ses propres découpages historiques » – qui n’ont rien à voir avec ce que pense le reste des populations du monde ; une périodisation du temps structurant le progrès historique de l’humanité en Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, époque moderne et contemporaine, ou en des catégories moins larges comme période de « grandes découvertes », de « modernité », de « révolution industrielle »… Une manière de concevoir le monde qui « interdit de penser les dynamiques non occidentales » et traduit parfaitement « l’appropriation symbolique du monde par les Européens ». En d’autres termes, les Européens se sont déclarés et imposés les Maîtres du temps et de l’espace de l’Histoire de l’humanité !   Le Mucem PlanisphèreLe Mucem Planisphère texte          Cette magnifique exposition demande donc au visiteur, nous dirions même qu’elle lui intime l’ordre de « s’affranchir de nos routines intellectuelles au risque d’être d’abord totalement désorienté », parce qu’il faut revoir notre carte du monde, notre planisphère habituel, ainsi que l’ordre chronologique des événements structurant notre calendrier grégorien que nous avons su imposer au reste du monde. Il appartient donc au visiteur d’« abandonner l’étalon occidental pour retrouver le foisonnement des mondes qui précèdent et survivent parfois à l’unification contemporaine » auquel nous assistons et que nous nommons « mondialisation » ou « globalisation » sous la houlette de l’occident. En effet, nous apprenons que « Non seulement les Européens ne possèdent pas le monopole des explorations, mais leurs expéditions ne peuvent presque jamais se passer des guides autochtones et de leur connaissance profonde du territoire, terrestre comme maritime » ; et cela parce que le monde des grands navigateurs a été pendant très longtemps les océans Indien et Pacifique où les populations d’Afrique, de l’Inde, de Chine, du Japon, des îles Fidji, des Amériques n’ont jamais cessé de se rencontrer et de dresser des cartes des mondes qu’ils découvraient, et cela avant les Européens. Oui, la connaissance du monde maritime « atteste de l’existence de phénomènes de décloisonnements et de circulations à longues distances bien avant les premiers contacts avec l’Occident ».

          Pour se convaincre du caractère très récent des longs voyages maritimes et terrestres dont se vantent les Européens, il suffit à chacun de contempler un planisphère tout en ayant à l’esprit la date de la rencontre des Européens avec les autochtones des Amériques (1492). Si on occulte un instant le continent américain, tout laisse deviner que l’Europe a été pendant des millénaires esseulée, structurant son imaginaire autour de la Méditerranée (l’Iliade et l’Odyssée). Pas plus loin ! Il a même fallu le concours des Arabes, entrés en Afrique au VIIe siècle de notre ère, pour qu’elle étende, à partir du XIVe siècle (l’Atlas catalan), ses connaissances aux peuples de la zone au sud de l’océan de sable qu’est le Sahara. Nous retenons donc avec les commissaires de l’exposition que les grands explorateurs européens sont en réalité les derniers acteurs d’un phénomène mondial de déplacements sur les océans pratiqués depuis des millénaires.

Le Mucem statue de la reine Victoria         Un autre aspect de cette exposition qu’il est plaisant de découvrir, ce sont les récits réalisés par les « autochtones » lors des rencontres avec ceux qui disent les avoir découverts. Pas mal du tout ! Ainsi, du XIIIe au XIXe siècle, pendant que les Européens clamaient qu’ils avaient découvert des peuples étrangers, ceux-ci faisaient aussi le récit de ces rencontres. Chaque première rencontre est donc une découverte de part et d’autre ! Ce qui permet à Monsieur Pierre-Olivier Costa, directeur du Mucem, de prodiguer à chacun ce conseil : « Il faut entendre le monde nous dire que nous ne sommes pas les seuls, qu’aucune histoire n’a besoin de triompher sur une autre pour s’écrire et que, dans ce qu’on nous a peu dit, il y a parfois un essentiel à s’approprier ».

Raphaël ADJOBI

Les hommages à la cinéaste martiniquaise Euzhan Palcy, oscarisée par Hollywood, ont prématurément pris fin

Le vendredi 17 novembre 2023, l’association La France noire a voulu faire d’une pierre trois coups – comme le dit le conte – mais a trouvé porte close au Centre Georges Pompidou qui abritait une rétrospective consacrée à l’œuvre de la cinéaste française Euzhan Palcy.

Euzhan Palcy          En cette fin d’année, sont annoncés à Paris trois expositions constituant une ouverture de la France aux figures de ses populations issues de l’Afrique trop longtemps ignorées : au Panthéon, du 19 octobre 2023 au 11 février 2024, carte blanche est donnée au jeune artiste Raphaël Barontini pour investir les lieux avec des œuvres évoquant l’histoire et la mémoire des combats contre l’esclavage menés par les Noirs ; dans ce même lieu et sur la même période, tenant compte du fait que « l’esclavage colonial est une page essentielle de l’Histoire de France », la Fondation pour la mémoire de l’esclavage propose d’honorer « les artisans de l’abolition et leurs héritiers, qui ont continué le combat pour la liberté, l’égalité et la fraternité ». Et bien entendu, l’exposition consacrée à Euzhan Palcy du 8 au 19 novembre au Centre Georges Pompidou.

          Des trois expositions, la plus brève – mais sûrement celle qui a bénéficié de la plus grande publicité sur les radios et les télévisons – a été fermée au public pour cause de grève. En d’autres termes, elle a été purement et simplement annulée ! Cela est bien triste pour tous ceux qui savent que Euzhan Palcy est la première réalisatrice française à être récompensée par un César de la meilleure première œuvre pour son film Rue cases-Nègres ; et par ailleurs elle apparaît comme une figure pionnière en réalisant un long métrage à Hollywood – Une saison blanche et sèche, d’après le roman du Sud-Africain André Brink – et cela avec Marlon Brando (1989). Combien sommes-nous à savoir qu’une réalisatrice française a été appréciée et reconnue par Hollywood, qui lui a même décerné un Oscar d’honneur en 2022, après Agnès Varda en 2017 ? Le centre Georges Pompidou avait donc pensé que 2023 serait l’occasion de mieux faire connaître cette figure singulière de l’histoire des Français noirs. C’est malheureusement une occasion manquée ! Beaubourg devant fermer de 2025 à 2030 pour des travaux, les personnes qui y travaillent s’inquiètent de ce qu’elles deviendront durant cette longue période et ont débuté une grève, mettant ainsi fin à l’événement aussitôt après son ouverture le 8 novembre.

Au Panthéon

Raphaël Barontoni 2          L’exposition monumentale de Raphaël Barontini installée dans l’immense espace central que domine la coupole – passage obligé de tout visiteur – ne passe pas inaperçue ; mais les figures historiques ou non affublées de masques carnavalesques, masques censés évoquer les traditions des îles ou des images tirées du « panthéon imaginaire » de l’artiste, ne semblent pas retenir l’attention des visiteurs. Par contre, l’exposition Oser la liberté présentée dans une aile voisine des salles destinées aux hommes illustres par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage qui met l’accent sur notre passé esclavagiste, le plus souvent à travers de brèves images filmiques, retient l’attention de tous. Il semble tout à fait évident que les gens viennent en ce lieu pour apprendre l’histoire d’un passé méconnu et non pour admirer des fantaisies artistiques.

Oser la liberté Ok          Comme le faisait justement remarquer l’historien Pierre Singaravélou, les minorités françaises sont généralement adoubées à l’étranger – par les Anglo-saxons – avant que la France leur accorde une place parmi leurs compatriotes blancs. C’est pourquoi, le 8 novembre dernier, Euzhan Palcy a été fortement applaudie quand elle a prononcé ces mots devant le public du centre Georges Pompidou qui avait fait salle comble  : « Me voir ici, chez moi, en France, revêt une saveur particulière […] Je suis touchée de voir que mon travail qui a franchi des océans et des frontières, résonne encore, aujourd’hui, avec vous ». Il est heureux de constater que la Fondation pour la mémoire de l’esclavage que dirige Monsieur Jean-Marc Ayrault soit consciente de ce fait et le rappelle dans son exposition. En effet, ce n’est pas par hasard qu’elle a choisi de montrer au Panthéon des figures noires et blanches, faisant sentir à tous que ce lieu doit aussi refléter l’histoire diverse de la France.

          Enfin, il semble que tous ceux qui, récemment encore, étaient accusés sur les places publiques ou soupçonnés de ne pas aimer la France – parce qu’ils faisaient entendre une autre voix que celles autorisées par les canaux officiels de la république – ne passent plus pour des pestiférés dignes de la déchéance de la nationalité ou de la reconduite à la frontière*. On ose enfin, au panthéon, au Centre Pompidou et ailleurs dans nos régions, clamer que la diversité de l’histoire des Français est une réalité incontournable. Merci à toutes celles et tous ceux qui font bouger la France afin qu’elle prenne en compte ses valeurs de liberté et d’égalité.

* Référence au fameux slogan « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ! »

Raphaël ADJOBI

Les associations lancent un SOS ! (Olivier Milot)

          Gros coup de blues dans les associations culturelles. En un an, plus de quatre sur dix (43%) ont perdu des bénévoles y exerçant des responsabilités (président, trésorier, secrétaire). Plus inquiétant encore, une sur deux n’a pas réussi à les remplacer. Cette hémorragie est mise en lumière par le sixième baromètre de la coordination des fédérations et associations de culture et de communication (cofac), publié cet été¹. Elle est d’autant plus préoccupante que la situation s’est brutalement dégradée.

Abolition esclavage 17.05.2018 (37)          Jusqu’à il y a peu, environ 10 % des responsables des associations culturelles quittaient leur mandat chaque année mais ils se trouvaient naturellement des successeurs. La rupture est donc nette. Bien sûr, le Covid est passé par là, mais la pandémie est loin d’être seule en cause. Les répondants évoquent « une lassitude physique et morale », « une perte de motivation et de sens de leur engagement ».

Abolition esclavage 17.05.2018 (33)          D’autres pointent des raisons plus exogènes, comme les lourdeurs administratives pour organiser des manifestations dans l’espace public ou la difficulté à embaucher des salariés. [la lourdeur administrative est devenue encore plus aiguë depuis la dématérialisation des rapports avec la préfecture. Quant aux demandes de subvention, le formulaire pondu sûrement par les énarques qui n’ont jamais milité dans une association ne fait pas de différence entre les petites et les grandes structures. Toutes les associations sont soumises au même régime d’un formulaire long et compliqué quand il faut demander mille euros ou deux cent mille euros ! C’est à croire que l’objectif est de dissuader les responsables associatifs de demander de l’argent à l’État.] Mais, au-delà de tout, « ce qui pèse le plus, c’est le sentiment de non-reconnaissance de l’engagement bénévole, parfois même teinté de mépris », affirme la présidente de la Cofac, Marie-Claire Martel [Tout le monde sait que par leurs manifestations, ce sont les associations qui animent les villes ; et pourtant les mairies et les Conseils départementaux ne les aident pas à la hauteur de leur engagement. Or, sans les associations, pas de vie dans la cité !]. Cette désaffection de responsables impacte déjà certaines associations contraintes de réduire leurs activités, privant le public de spectacles, et les artistes de travail. « Ce qui nous inquiète le plus, ce sont les conséquences démocratiques. Moins de culture et moins d’engagement citoyen dans la culture signifient aussi moins de cohésion sociale et une intégration plus difficile des nouveaux arrivants (dans la cité) ». Et donc un risque d’aggraver encore la désagrégation de la société à un moment où elle n’a jamais eu autant besoin de commun.

Olivier Milot (Télérama n°3843 du 9 au 15 septembre 2023). Les notes entre les crochets sont de Raphaël ADJOBI

¹- Baromètre réalisé à partir d’un sondage en ligne effectué du 22 mai au 26 juin 2023 et ayant obtenu 331 réponses.

L’esclavage en héritage : un déni de deux siècles (Analyse des 4 reportages d’Olivier Pascal-Mousselard)

Esclavage couleur          Il y a quarante-quatre ans, l’écrivain Sud-Africain André Brink avait clairement fait savoir par la bouche de son personnage Emily, dont le jeune fils puis l’époux ont été arrêtés par la police secrète du pays et sont morts dans ses geôles après de multiples tortures, que ce n’est ni la haine, ni le ressentiment – cette volonté de traîner dans sa vie les malheurs du passé comme une arme – qui anime les Noirs, mais la quête de la justice : « Ce n’est pas que je veux continuer avec cette affaire, parce qu’elle est une mauvaise chose. Que Jonathan il soit mort, que Gordon il soit mort… c’est déjà bien assez difficile comme ça à supporter, mais je peux le supporter. Mais ils ont couvert de boue le nom de Gordon. Ils ont dit des choses qu’il n’a jamais faites, qu’il était pas capable de faire et nous devons blanchir son nom. Sinon, il trouvera jamais la paix, dans sa tombe » (Une saison blanche et sèche, Stock, 1980).

          Tout le monde comprend que la justice que réclame ce personnage noir du roman d’André Brink, c’est la réécriture de l’histoire des siens face à la perpétuation du récit du vainqueur – pour ne pas dire le récit du bourreau. Ce qui est attendu, c’est la vérité des faits ! N’accusez donc jamais les descendants de ceux qui ont subi les crimes contre l’humanité de haineux, n’éprouvant que du ressentiment ; ne leur demandez pas de tourner la page du passé quand sous leurs yeux, telle une perpétuelle insulte, ils constatent « les dividendes de ce passé à travers l’éducation, l’environnement culturel, la position sociale » de grande qualité des descendants des esclavagistes. C’est d’ailleurs en travaillant sur un livre consacré à l’éducation des élites au Royaume-Uni que le journaliste anglais Rex Renton a découvert le passé esclavagiste de sa famille. Le pire, c’est quand les récits de ces descendants tendent à glorifier leurs aïeux et à mépriser leurs victimes.

Comment fabriquer un récit familial ou national biaisé

Laura Travelyan couleur          Cette réalité est à prendre en considération par les individus aussi bien que les nations. Et c’est exactement ce que la série des quatre reportages d’Olivier Pascal-Moussellard proposés par la revue Télérama durant l’été 2023 tentent de faire comprendre aux Français. Cette série de reportages veut montrer qu’une nouvelle ère de la reconnaissance de l’humanité du Noir a commencé, et est désormais irréversible. Et cela grâce à un travail plus précis sur la vérité des faits. Bien sûr, le crime de la traite et de l’esclavage des Africains dans les Amériques était légal à l’époque des monarchies européennes. Mais chaque individu savait très bien qu’ « il n’aurait jamais supporté de devenir propriétaire d’esclaves s’il les avait considérés comme des êtres humains. Alors, pour justifier ses actes, il fallait à chacun croire dur comme fer que les Africains n’appartenaient pas à l’humanité ». Pensez à l’abondante littérature qu’il a fallu produire pour que tous parviennent à cette conviction, couvrant ainsi leur conscience d’une chape d’airain. Le journaliste Alex Renton en est convaincu puisque son ancêtre Sir Adam Fergusson (1733 – 1813), comme tous les propriétaires européens de plantations dans les Amériques et donc d’esclaves, avait rejeté la proposition de loi sur l’abolition de l’esclavage.

          Dix ans avant qu’elle ne découvre que ses aïeux étaient des esclavagistes, la journaliste Laura Travelyan avait publié un livre sur l’histoire de sa famille avec ce titre : Une famille très british. « La part d’ombre des Travelyan n’apparaissait nulle part, escamotée par les récits familiaux, enterrée dans les archives inaccessibles ». Olivier Pascal-Moussellard signale que l’arrière grand-père de Laura, George Macaulay Travelyan, était pourtant l’un des historiens les plus lus du Royaume-Uni dans les années 1920. Professeur à Cambridge, il avait publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Angleterre en prenant toujours soin de minimiser la responsabilité de son pays dans la déportation puis la mise en esclavage des Africains dans les Amériques. Et bien sûr, jamais un mot sur la participation de sa propre famille. Mais « l’omerta ne concerne pas seulement les sujets de sa Majesté, bien sûr : dans toute l’Europe, on a posé une cloche de bronze sur ce crime contre l’humanité resté impuni et tu – ou à peine débattu. D’un côté, des États pétrifiés par les potentielles demandes de réparations, de l’autre, des milliers de familles enfermées dans leurs secrets, leur gêne », avec parfois ce sentiment étrange de culpabilité qu’éprouvent certaines victimes. « Quand vous additionnez deux silences, vous obtenez toujours du silence » (Dieudonné Boutrin, Bordelais, descendant d’esclave).

          Et aujourd’hui, quand un jeune membre d’une famille descendant d’esclavagistes pousse un patriarche à regarder la vérité en face, la réaction est toujours la même, comme chez les Fergusson : oui, nos aïeux avaient possédé des esclaves « comme tant d’autres familles écossaises, mais ce fut pendant une période assez courte et ils en avaient pas retiré beaucoup d’argent ». Toujours l’œil fixé sur le profit ! Aucune trace d’un autre sentiment. Oui, tous les descendants des esclavagistes ont trop longtemps été bercés par « le même récit d’une famille qui n’avait engendré que des hommes désintéressés et avait toujours appartenu au camp du bien ». Il en est de même des gouvernants soucieux de policer l’image de leur nation. Cependant, il est connu que quand on veut cacher la vérité, on est forcément obligé de raconter une histoire qui s’en éloigne. Et c’est ce récit familial ou national biaisé qui entretient dans le cœur des descendants des victimes le sentiment d’injustice rendant le pardon et la réconciliation impossible. En effet, avant même d’envisager une réparation, il nous faut retenir qu’« il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans une reconnaissance sincère du passé douloureux que nous avons en commun » (Elizabeth Eckford).

Raphaël ADJOBI

Être femme noire sur YouTube avec les annonceurs « pas racistes » mais partisans des codes racistes (Julie Lassalle)

Annabelle A.I.MSur Internet, les vidéastes ne sont pas égales devant les marques, constate Julie Lasalle avec l’histoire d’Annabelle, alias A.I.M, qui dévoile les discriminations dont sont victimes les créatrices noires sur YouTube. Entretien publié dans Télérama du 30 janvier au 5 février 2021.

J. L. : vous êtes une femme métisse et vidéaste. Comment avez-vous compris que vous étiez discriminée par les annonceurs ?

– Je suis sur YouTube depuis quatre ans (depuis 2017) et je n’ai pris conscience que récemment de ces injustices. Je viens d’un milieu social éloigné de celui des youtubeuses blanches lifestyle*. Comme je ne connaissais pas leurs codes, je ne réalisais pas ce que je manquais [il en est ainsi de tous les blogueurs français noirs]. Quand je n’étais pas invitée à un événement, j’en concluais que l’audience de mes vidéos n’était pas assez élevée ou que la qualité de mon travail était jugée moindre. Puis, je me suis mise à fréquenter cet univers, à enquêter. Toutes mes collègues blanches, dont certaines avaient la même audience que moi, m’ont confirmée être régulièrement invitées aux événements, être payées par les marques. Moi, lors de mes rares collaborations avec elles, je ne savais même pas que je pouvais être rémunérée ! [C’est ainsi dans tous les domaines. Quand le budget existe pour vous rémunérer, on juge qu’avec les Noirs, c’est trop cher payé ; il faut économiser cet argent].

Ils disent ne pas être racistes mais appliquent les codes racistes !

J. L. : Comment expliquez-vous ce comportement ?

Annabelle 2– Les annonceurs ne sont pas ouvertement racistes. C’est inconscient. [NON ! Il ne s’agit pas d’un fonctionnement inconscient mais d’une pratique de codes sournois que l’on tient à respecter. La suite de l’entretien le prouve]. Ils partent de l’idée que « les Noirs n’achètent pas » [Il n’y a donc rien d’inconscient]. Par ailleurs, notre société a tendance à ériger le Blanc en neutre [Ce qui veut dire que le Blanc est considéré comme une image universelle appréciée de tout le monde, Noir, jaune, Rouge – autre preuve qu’il n’y a rien d’inconscient dans cette démarche mais un savant calcul]. Les marques favorisent donc les métisses « presque blanches » [Cette conclusion confirme ce calcul qui n’a rien à voir avec un comportement inconscient]. Pour les annonceurs, prendre une femme noire est un acte militant qui les rend frileux [un acte militant qui s’oppose aux codes racistes ayant pour but de satisfaire la clientèle blanche (supposée raciste) qu’on ne veut pas perdre]. Quand j’ouvre les réseaux sociaux, je ne vois personne qui me ressemble, je suis invisibilisée. Mais qu’on le veuille ou non, nous sommes là.

J.L. : Quel est l’impact sur votre travail ?

Être une femme noire sur YouTube, c’est la double peine : on subit la « mysogynoir », un mélange de sexisme et de racisme. J’ai 87 000 abonnés, je suis l’une des seules métisses à parler de lifestyle, et pourtant, je n’ai travaillé qu’avec deux marques. Les Blanches, elles, gagnent leur vie. Alors, forcément, j’ai fini par ne plus me sentir légitime. Pendant des mois, j’ai laissé YouTube et Instagram de côté. Heureusement, avec d’autres créatrices noires, nous multiplions les posts sur le sujet. Là aussi, la parole se libère enfin.

* Lifestyle : style ou mode de vie, parler de ce que l’on constate pour dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire.

Propos recueillis pa Julie Lasalle. Toutes les les notes entre les crochets sont de Raphaël ADJOBI.

La Normandie retrouve la mémoire de son passé négrier et esclavagiste

Le Havre          Du mercredi 9 au vendredi 11 août 2023, La France noire a séjourné en Normandie pour découvrir trois expositions proposées par trois villes de la région. Rouen, Le Havre et Honfleur ont en effet décidé de mener une réflexion collégiale sur leur passé négrier et esclavagiste. Leur projet Esclavage, mémoires normandes a pour but de « faire la lumière sur l’implication du territoire normand dans le commerce triangulaire aux XVIIIe et XIXe siècles », et marcher ainsi dans les pas des villes comme Nantes et Bordeaux qui assument désormais leur passé négrier en organisant divers événements culturels et commémoratifs. C’est dire que ces trois municipalités normandes ont pris conscience du fait que ne pas regarder le passé en face pour le comprendre nous empêche de comprendre le présent, et parfois nous pousse à le nier. Et le présent de ce passé esclavagiste et colonial, c’est cette France noire à laquelle la République a du mal à faire de la place, et que beaucoup regardent d’un mauvais œil.

Les trois mémoires normandes

          A Rouen, c’est dans la petite ville voisine de Notre-Dame-de-Bondeville que l’exposition a trouvé son point d’ancrage. Là-bas, « le passé est bien présent », comme le clame avec raison le site Internet de l’exposition. C’est effectivement dans l’ancienne usine textile où les nombreuses et immenses machines sont encore visibles que des salles ont été dédiées à l’exposition. Ainsi, les visiteurs voient de leurs propres yeux « L’envers d’une prospérité » (thème de l’exposition) : le lien entre le travail gratuit des Noirs dans les champs de coton de nos îles lointaines et la prospérité de la ville de Rouen qui participait à l’habillement des Français. L’association des instruments de tortures avec les belles toilettes des bourgeois et des nobles montre bien que la souffrance des uns avait pour finalité le bonheur des autres. Musée Dubocage Havre août 2023

Le gouverneur de Gorée XVIIIe siècle          Au Havre, c’est en plein centre-ville, au Musée de l’Hôtel Dubocage de Bléville, que l’exposition « Fortunes et servitudes » est installée. Celle-ci souligne l’implication de différentes personnalités havraises dans la traite et (ou) dans l’exploitation des plantations esclavagistes des Amériques. Pour la première fois, un musée laisse découvrir le nom et le portrait d’un gestionnaire de fort négrier en Afrique ! Il s’agit de l’officier havrais, originaire de Marseille, Jacques-Joseph Eyriès (1733 – 1798). D’abord capitaine négrier entre l’Afrique et les Amériques pour le compte du roi, il va être chargé de la prise du comptoir de Saint-Louis du Sénégal en 1778, pour devenir ensuite le gouverneur de l’île-comptoir de Gorée. Mis à part ce détail qui montre que ce sont bien les Européens qui organisent la traite depuis les côtes africaines où ils vivaient, aucun commissaire des trois expositions n’a songé à montrer des images significatives des châteaux forts qu’ils géraient au nom de leur royaume respectif. Dire ou écrire « aller acheter des esclaves en Afrique » devient alors doublement tendancieux ; parce que dans ces forts, il s’agissait bien de personnes capturées et tenues prisonnières qu’allaient acheter les capitaines des navires négriers auprès d’autres Européens. Musée Eugène Boudin Honfleur

Fort négrier Honfleur         Honfleur, pour sa part, présente essentiellement des documents d’archives de la région témoignant des voyages négriers ; d’où la thématique « D’une terre à l’autre ». Documents intéressants mais trop souvent difficilement lisibles pour le grand public. C’est le Musée Eugène Boudin qui a cédé l’une de ses salles pour la participation de cette belle ville à ce beau projet collectif.

Conclusion

          « En France, on a tendance à renvoyer toutes les questions sensibles au sommet de l’État, pour qu’il décrète la vérité et le message officiel. Or l’État ne veut pas se prononcer au-delà de la loi Taubira », fait remarquer Dominique Taffin, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (Télérama du 5 au 18 août 2023). Il est donc très réjouissant de voir des communes prendre leurs responsabilités pour engager le dialogue autour des pages douloureuses de notre passé. Bien sûr, nous ne perdons pas de vue que les intérêts touristique et pédagogique générés aujourd’hui par le passé esclavagiste à Nantes et à Bordeaux suscitent l’attention des autres communes ayant des atouts semblables à proposer. Mais qui les blâmerait ? L’essentiel est d’ouvrir au public les pages cachées de nos histoires.

Le fort de Gorée et ses canons          Quant aux visiteurs, ils ne doivent jamais prendre à la lettre les dates officielles de début (ou de fin) des activités des nations, ni les chiffres relatifs aux victimes déportées. D’une part, des particuliers ont souvent précédé et motivé les décisions des nations (les musées le montrent bien), et d’autre part quelques exemples prouvent que les capitaines savaient ruser avec les pertes pour bénéficier des réparations de leurs assureurs. Il est donc important qu’en sortant de ces lieux de savoirs, le visiteur retienne surtout que tout ce qu’il a découvert a forgé la France plurielle d’aujourd’hui en même temps que les inégalités entre Noirs et Blancs. Car, à l’abolition de l’esclavage de 1848, les maîtres – qui le plus souvent géraient leurs biens depuis la métropole – ont été indemnisés par l’État pour la perte de leur « capital » humain, alors que dans les îles les nouveaux citoyens ont été renvoyés des terres les mains vides.

Raphaël ADJOBI

« La France noire » a visité le Musée de l’histoire de l’immigration

Musée de l'immigration 3          Le vendredi 28 juillet, une petite équipe de La France noire s’est rendue à Paris pour visiter le Musée de l’histoire de l’immigration témoin de l’histoire de la population actuelle de la France. Et c’était très réjouissant de constater la fréquentation ininterrompue de l’exposition permanente qui y est présentée.

          Toute l’histoire de l’immigration européenne se découvre ici avec ses heures d’angoisse et d’incertitude dans les gares et les postes-frontières ; ses files d’attente, ses regroupements de femmes et d’hommes dont les regards reflètent la foi en une terre d’accueil pour eux et leurs enfants. Certaines photos montrent aussi celles et ceux qui arrivent endimanchés, portant leur valise en carton, comme sûrs de ne rien changer à leurs habitudes sous un ciel meilleur. En voyant la foule des visiteurs, on comprend aisément qu’il y a pour beaucoup un réel besoin de se reconnaître dans le passé de la France. D’ailleurs, depuis quatre ou cinq ans, ce sentiment était manifeste à travers les expositions proposées çà et là par des associations : une exposition sur l’immigration polonaise à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), une autre sur l’immigration italienne à Joigny (Yonne), et certainement d’autres ailleurs… Dans cette exposition du musée de la Porte Dorée – l’autre nom de l’institution – nos voisins belges, espagnols et italiens étaient les plus nombreux sur le sol français à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, malgré l’afflux des populations de l’Europe de l’Est (Hongrois, Polonais, Arméniens, Russes… ), les Italiens sont en tête de l’immigration (statistiques de 1931) et ne seront supplantés par les Portugais qu’à partir des années 1970 jusqu’en 2017. Mais force est de constater que si la France est reconnue comme le plus grand pays de l’immigration, cela tient à sa situation géographique couplée d’un fait historique sans précédent : la grande migration transatlantique des Européens vers les États-Unis, le Canada, les Caraïbes, l’Argentine et le Brésil à la fin du XIXe et au début du XXe siècle (environ 38 millions de personnes entre 1881 et 1914). La France était à l’époque l’un des grands lieux de passage des émigrants de l’Europe de l’Est ; et bien sûr, nombreux sont ceux qui y terminaient leur route.

          La façade du Musée de l’histoire de l’immigration ne laisse personne indifférent. Elle impressionne et interroge le visiteur par ses immenses sculptures rappelant les contrées lointaines et les voyages qui y menaient imaginés par les artistes du début du XXe siècle. Et à l’intérieur, en face de l’entrée principale, une immense salle laissée vide permet à chacun d’admirer les grandes fresques murales dans lesquelles les peuples et les animaux des colonies côtoient des images glorifiant la présence française sur tous les continents. Grâce aussi à la hauteur des plafonds des salles, tout ici respire l’assurance d’offrir quelque chose de grandiose, d’unique… la puissance et la grandeur de la France que l’exposition coloniale de 1931 a tenu à montrer ! Aussi, quand on visite une autre exposition ayant une autre thématique dans ce temple dédié à la gloire de notre passé colonial, on a le net sentiment que s’entrechoquent des histoires totalement différentes. En effet, faire de ce bâtiment le Musée de l’histoire de l’immigration en y réunissant l’immigration européenne ainsi que le passé colonial et esclavagiste de la France laisse apparaître quelque chose de détonnant.

          Tout le monde sait que les terres colonisées d’Afrique, d’Asie et des Amériques étaient considérées par la France comme siennes et donc n’appartenant pas à des autorités étrangères. Ces terres faisant partie de l’empire français étaient la France ! Les déplacements des populations à l’intérieur de la France ne peuvent par conséquent être assimilés à de l’immigration. D’ailleurs, le musée propose des cartes témoignant d’une « France à géométrie variable » dans le temps – qu’il serait plus simple et clair d’appeler une France à géographie variable. Au regard de ces cartes, aucun pays européen n’a appartenu à un moment donné à la France. Par conséquent, la question que certains visiteurs ne manqueront pas de se poser est celle-ci : à partir de quand les populations venant des contrées lointaines de la France peuvent-elles être considérées comme des immigrés ? Car, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas parler d’immigration à l’intérieur d’un même territoire (même composé de plusieurs îles) mais d’exode. Aussi, la déportation des Africains en métropole et dans les îles ne peut être considérée comme de l’immigration ; l’installation des Africains, des Maghrebins et des Asiatiques en métropole ne peut être prise comme de l’immigration avant plusieurs décennies après l’indépendance de leur terre de naissance – et cela pour des raisons que nos gouvernants n’ignorent pas*.

          En effet, parler d’immigration (le fait d’arriver en France) suppose forcément parler d’émigration (le fait de partir d’un pays étranger où l’on est né) avec la volonté personnelle de se réaliser ailleurs. Qu’importe les raisons qui justifient cette volonté. Or, les Africains déportés dans les îles françaises ne sont pas des immigrés puisque ce déplacement n’est pas le fait de leur volonté. Durant près d’un siècle – jusque dans les années 1960 et 1970 – les Africains arrivés en France métropolitaine par la volonté de l’État français pour accomplir des devoirs divers (guerres, reconstruction de la France, formation en vue de la gestion de ses biens dans les colonies…) ne peuvent être considérés comme des immigrés ! Par conséquent, ces populations déplacées par la volonté ou la politique de projets planifiés de la France n’ont pas à figurer dans un « musée de l’histoire de l’immigration ».

          Vivement donc un Musée de l’histoire coloniale de la France afin de rendre notre passé commun plus lisible. Sinon, il faudra trouver un autre terme pour désigner le mouvement des populations des colonies vers la métropole.

Raphaël ADJOBI

* Exemple, l’abolition de l’esclavage prononcée en 1848 s’est poursuivie par le travail forcé pendant près d’un siècle (jusqu’en 1946). Le musée souligne d’ailleurs cette situation de flottement au moment des indépendances à travers le cas d’un jeune Guinéen longtemps ballotté administrativement entre la France et la Guinée – pays apparu sur l’échiquier des nations en 1958.

ZISKAKAN et le combat pour la diversité culturelle en France (Un documentaire de Sébastien Folin)

Ziskakan          En février 1979, naît ZISKAKAN (Jusqu’à quand ?) sous la forme d’une association culturelle regroupant chercheurs, historiens, poètes et musiciens ayant pour but la valorisation de la culture réunionnaise ; notamment la langue créole et le maloya, cette musique porteuse de l’histoire de l’île mais qui ne se pratiquait que dans la clandestinité. Jusqu’à quand durera l’effacement de la culture créole ? Jusqu’à quand durera l’uniformisation des esthétiques et des récits destinés aux jeunes générations ? Une lutte qui, selon le site Bretagne actuelle, rappelle « les heures sans fin de notre histoire bretonne, basque, catalane, corse, alsacienne… (Une histoire réunionnaise) oubliée, effacée et toujours ignorée dans les manuels scolaires. Nos ancêtres les Gaulois… Comme un rouleau compresseur, le roman national écrase toute idée de la différence, surtout si elle contredit deux siècles de mensonges républicains ». En cette année 2023, c’est donc de La Réunion, à l’autre bout du monde que nous vient cette autre voix qui demande à avoir droit de cité. Le documentaire que Sébastien Folin – né à Madagascar et élevé à La Réunion – consacre à ZISKAKAN nous fait « comprendre pourquoi et comment il était urgent et nécessaire de défendre cette culture créole » comme le fait cette association qui rayonne depuis 1979 par le biais de la musique.

Sébastien Folin          Selon Sébastien Folin, à La Réunion, Ziskakan, c’est l’équivalent des Rolling Stones ! Et il a voulu montrer le combat culturel du groupe en faveur du créole. Mais au-delà du groupe, « c’est un portrait impressionniste de la créolité réunionnaise » qu’il a réussi : « c’est une culture insulaire que l’on retrouve aux Seychelles, à Maurice, à la Martinique… Jusqu’en Louisiane ! Tous ces peuples se sont retrouvés dans des endroits qui n’étaient pas les leurs, oppresseurs comme opprimés. […] La Réunion, c’est une île peuplée de pirates, de malfrats, de cadets… Qui avaient subi l’oppression en Europe et qui l’ont fait subir ici. Et comme les esclaves, ils sont arrivés par bateau. Tout le monde est arrivé par la mer à La Réunion. Cette histoire là ne nous est pas racontée. Moi j’ai 53 ans, et à l’école j’ai appris que mes ancêtres étaient Gaulois. Je n’ai jamais rien appris de mes origines indiennes. […] Partout, ces multiples arrivées ont créé des cultures spontanées. Cette créolité est souvent maladroitement présentée comme le résultat d’un métissage. C’est ça bien sûr, mais c’est aussi une solitude qu’il fallait combler. C’est de l’amour, mais aussi du sang et des larmes. Pour La Réunion, on occulte souvent ces deux derniers. Car derrière ce vivre ensemble, on édulcore la dimension complexe du créole ».

Une histoire universelle :

ZISKAKAN 2          « Vous Bretons (Bretagne actuelle), vous avez mené des combats identiques. Comme nous, vous avez vécu l’effacement de l’identité. Vous vivez peut-être encore l’oppression culturelle, voire son aliénation, la fameuse assimilation qu’on associe souvent à des gens de couleur. Il était interdit de parler sa langue vernaculaire. Nos histoires ont ça en commun. […] Je suis Réunionnais et ma force c’est que les intervenants m’ont dit des choses qu’ils n’auraient jamais dites à quelqu’un qui n’était pas de là-bas. Je pense sincèrement que j’ai eu des choses… […] des choses sont arrivées spontanément comme Alain Mayendu qui parle de l’assassinat de son grand-père […] qui mettait de la poudre sur son visage pour être blanc à l’église. Ce n’aurait pas été un réunionnais derrière la caméra, on aurait peut-être pas entendu ça (dans le documentaire) […] Ziskakan n’est pas qu’une histoire locale. L’esclavage n’est pas que l’histoire de La Réunion, c’est l’histoire de France. Dans toutes les régions de France, on a vécu les mêmes choses : le déplacement des populations, l’enlèvement des enfants, etc. Après, il ne faut pas tout mettre au même niveau. La déportation de 40 millions d’Africains dans le monde, c’est unique. Mais des souffrances, il y en a eu dans toutes les régions du monde. Raconter l’histoire est donc fondamentale pour qu’on arrive tous à se retrouver autour d’une histoire commune. Sinon, on en voudra toujours à quelqu’un. Ce film s’inscrit dans cette démarche. […] Je veux que tout le monde se dise : c’est notre histoire. A l’occasion de la remise du Prix de l’Académie Charles Cros, j’échangeais avec une manageuse, elle est Irlandaise, et me l’a confirmé : c’est notre histoire ! (avaient été ses mots) »

La nécessité de découvrir la culture de l’autre :

          « Je suis militant. Tant que chacun gardera son histoire dans son coin, on ne pourra pas construire notre Nation. Être français, c’est connaître l’histoire des Bretons, des Réunionnais, des Parisiens… Et c’est aussi partager la même langue. Ce qu’on défend dans le film, c’est le créole et le français. Pas le créole partout et tout le temps. « Respectez-nous, ne nous écrasez pas » : c’est ça le combat de Ziskakan. Ce n’est pas le créole à la place du français ».

° Extraits de l’article de l’entretien accordé à Bretagne actuelle par Sébastien Folin – réalisateur du documentaire Ziskakan – 53 minutes. Première diffusion nationale : Lundi 1er mai 2023 à 23h40 sur France 3. A voir et à revoir en replay sur France TV.

° L’explication du nom de l’association qui est aussi celui du groupe musical vous est donné à la fin du film, dans une belle ambiance.

Raphaël ADJOBI (pour la mise en forme).

TIRAILLEURS (un film de Laurent Vadepied avec la collaboration d’Omar Sy)

Tirailleurs affiche          Qui a dit que le passé colonial n’intéresse pas les Français au point d’entrer dans les manuels scolaires ? Tous ceux qui se mettent à trembler d’effroi ou à regarder ailleurs chaque fois que les jeunes sont invités à découvrir des pans méconnus de l’histoire de France impliquant les Africains-Français ont, à travers le succès du film Tirailleurs, l’occasion de réfléchir à ce besoin réel des Français. Nous formulons ici une prière : que ceux qui se considèrent comme les gardiens d’un temple national à préserver soient moins nombreux que les acteurs de la République ayant des idéaux à atteindre avec les jeunes générations. Une meilleure connaissance de notre passé commun doit être un devoir.

          Retenons tous que l’engagement d’Africains comme soldats au service de la France remonte aux premières implantations françaises en Afrique au XVIIIe siècle, précisément au Sénégal (Anthony Clayton, Histoire de l’armée française en Afrique, 1830-1962, Paris, Albin Michel, 1994). C’est d’ailleurs ce qui explique l’origine du mot Tirailleurs sénégalais même quand l’armée coloniale française englobera tous les combattants des territoires de l’Afrique coloniale française. Mais c’est officiellement en 1857 que le corps des Tirailleurs sénégalais est créé par un décret de Napoléon III. « Progressivement, à partir de 1859, les effectifs des Tirailleurs sénégalais deviennent plus importants pour aboutir à la création, en 1884, du premier régiment de Tirailleurs sénégalais, puis en 1892, à un second régiment de Tirailleurs » (Julien Fargettas, article La « Force noire » : mythes imaginaires et réalités in Des soldats noirs face au Reich, Puf, 2015). L’idée et la réalité d’une France noire – ou force noire – ne datent donc pas de 1914 : « dès 1870, des unités prussiennes et allemandes ont eu à combattre des troupes coloniales issues de l’empire français, nord-africaines et sénégalaises pour l’essentiel » (Johann Chapoutot, article Le nazisme et les Noirs : histoire d’un racisme spécifique in Des soldats noirs face au Reich, Puf, 2015).

          Cependant, indiscutablement, l’ampleur de l’engagement d’une force française d’Afrique sur le terrain européen en 1914 puis en 1940 n’a aucune commune mesure avec celle du XVIIIe ou du XIXe siècle. Cette fois, pour renforcer la contribution de ses colonies, la France recourt à une technique déjà pratiquée en Europe depuis le VIIIe siècle dans la traite des Slaves et quelques siècles plus tard pendant la traite des Africains : la rafle des populations. Cette vérité historique avait déjà été soulignée dans un précédent film aujourd’hui oublié : La victoire en chantant de Jean-Jacques Annaud (1976). Mais on constate, à la réaction du public stupéfait par la violence des premières images de Tirailleurs, qu’il n’était pas inutile de la rappeler. Oui, c’est la réalité qu’il faut avoir à l’esprit quand on parle de traite d’êtres humains, et notamment quand on parle de la traite ou déportation des Africains !

          Au-delà de la vie des soldats africains découvrant l’enfer des tranchées ainsi que la violence des combats avec des armes lourdes, le génie du réalisateur Mathieu Vadepied (avec la collaboration d’Omar Sy) réside incontestablement dans les dernières images qui questionnent tous les Français, ceux d’aujourd’hui comme ceux de demain. Désormais, en regardant l’Arc de Triomphe trônant dans Paris avec à ses pieds la tombe du soldat inconnu – Noir ? – chaque citoyen qui aura vu le film pensera à la contribution des Africains aux grands événements de l’Histoire de France.

          Tous les politiciens opportunistes qui avaient cru bon – une fois encore – drainer dans le sillage de leurs vociférations la France des ignorants contre le film en accusant Omar Sy de ne pas tenir compte de leur peau blanche qui les unit à d’autres populations d’Europe dont ils se sentent plus proches en toute circonstance, ceux-là doivent se trouver tout petits devant le grand intérêt des Français pour tous ces Français-Africains morts pour ce qui était leur « mère patrie ». Omar Sy a très bien fait de ne pas perdre son temps avec ces gens-là en les ignorant superbement.

Le point de vue de Laurent Veray, historien du cinéma :

          « Le film d’animation Adama de Simon Rouby (2015), un conte initiatique […] est, à ma connaissance, le premier film de fiction entièrement consacré à cette question des tirailleurs sénégalais pendant la Première Guerre mondiale, mais par le prisme d’un film d’animation et le regard d’un enfant. Depuis, il y a eu quelques documentaires à la télévision, un téléfilm aussi, mais au cinéma, il faut bien reconnaître que cette question avait été complètement ignorée. […] Ces questions de l’empire colonial français, des gens exploités durant ces périodes et dont les enfants, les petits-enfants participent de l’identité française, sont encore très fortes. […] Dans le domaine de l’imaginaire, dans le domaine culturel, parfois ces questions tardent [en d’autres termes, les autorités et les institutions comme l’Éducation nationale et les musées ne font rien pour instruire les populations sur ces questions]. Mathieu Vadepied a choisi le moment peut-être le plus propice pour faire son film. Quand je lis ses déclarations, on voit bien qu’il parle très souvent de portée politique de son film, plus que de questions historiques. Sans doute que les conditions de production étaient un peu plus difficiles, un peu longues [Tirailleurs a mis dix ans à se monter]. Ce qui a contribué à la concrétisation du projet, c’est sa rencontre avec Omar Sy. Il y a des producteurs, des gens qui ont participé à la réalisation de ce film, qui pensent qu’il peut jouer un rôle dans la société aujourd’hui. […] Il peut jouer un rôle dans la prise de conscience collective auprès du grand public de ces questions-là qui sont évidemment essentielles, fondamentales en termes de reconnaissance. Les troupes coloniales de l’époque ont été mobilisées pour se battre et défendre la « mère patrie ». Beaucoup de gens aujourd’hui l’ignorent. » (Extrait du site de France Culture).

Raphaël ADJOBI