DIXIÈME COMMÉMORATION DE L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE À JOIGNY (89)

Comme tous les ans, deux discours ont été prononcés. “Un moment d’histoire” comme aiment à le dire les habitués de cette cérémonie. C’est d’abord Françoise Roure, la coprésidente de l’association chargée des relations avec la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, qui a rappelé les conditions difficiles des débats ayant abouti en 2021 à ce qui est communément appelé « la loi Taubira » reconnaissant la traite et l’esclavage des Africains, des Amérindiens, des Malgaches et des Indiens comme crime contre l’humanité. Pour que cette loi soit adoptée, a-t-elle précisé, il a fallu qu’elle soit amputée de son pendant essentiel : l’idée de réparation de ce crime. Puis l’oratrice a souligné le grand retard pris par la France quant à la recherche sur son passé esclavagiste et colonial ; les universitaires allant jusqu’à dissuader leurs étudiants de se lancer dans cette voie. On comprend aisément, ajoutera Raphaël Adjobi – l’autre coprésident – pourquoi de nombreux établissements scolaires n’osent pas accueillir les travaux de La France noire sur cette thématique. La notion de crime contenant consciemment ou inconsciemment l’idée de réparation, l’enseigner dans tous ses aspects et ses conséquences fait comprendre à tous qu’il faudra un jour où l’autre passer à l’action réparatrice.

En partenariat avec l’association La France noire, la ville de Joigny organise depuis 2016 la journée nationale de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Merci à toutes les personnes qui se sont déplacées pour partager les récits d’une époque de notre histoire commune dont un aspect a été souligné de manière particulière à travers l’exposition Les grandes figures du mouvement abolitionniste : l’union des Noirs et des Blancs durant deux siècles pour pousser les pouvoirs occidentaux à abolir l’esclavage des Africains.

C’est ensuite le maire de notre commune, Monsieur Nicolas Soret qui a pris la parole pour assurer à notre association que – contrairement au maire de Vierzon ayant annulé la cérémonie de commémoration dans sa ville sous des prétextes fallacieux – le partenariat établi avec son prédécesseur se poursuivra sous son mandat. Mais avant, il a tenu à dénoncer les propos du député de la 3e circonscription de l’Yonne qui a jugé opportun de rappeler que la longue traite musulmane des Africains n’est pas enseignée dans notre pays. C’est, a-t-il dit – et nous sommes de son avis – dans le seul but de stigmatiser nos compatriotes musulmans. En effet, ce que cet élu de l’extrême droite soutenu par la droite extrême oublie – sans doute volontairement, car sa jeunesse ne pourrait être la cause de cette ignorance – c’est que la France n’a pas participé à la traite arabo-musulmane des Africains et que par voie de conséquence cette histoire ne fait pas partie de l’Histoire de France. Nous dirions qu’il y a dans l’attitude de ce député cet esprit malsain que les descendants des colonisés et des esclavagisés (ou esclavisés) ne cessent de rappeler : « il y a toujours chez les mieux intentionnés des Français cette obligation que l’on se fait de souligner les indignités des autres [pour minimiser les siennes] » (Léonora Miano, L’opposé de la blancheur, Seuil 2023).

Monsieur Nicolas Soret a ensuite relevé l’abstention de la France lors du vote à l’ONU de la résolution qualifiant « la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains » comme « les plus graves crimes contre l’humanité ». Comme le président de la République cinq jours plus tôt (le 10 mai), il a déploré l’idée de « hiérarchisation des crimes contre l’humanité » en même temps que celles des victimes que suggérerait cette résolution.

Avant d’aller plus loin, disons tout de suite que répondant au président de la République qui avait justifié l’abstention de la France par l’argument que nous venons de souligner, Christiane Taubira avait dit simplement et très justement que l’ONU n’a fait qu’un constat que chacun peut faire à son tour en regardant la vérité de l’état de la France et du monde en face. Ce propos mérite explication pour bien comprendre ce qu’il faut entendre par le crime « le plus grave » ; à ne pas confondre avec le crime le plus « grand » qui contient un jugement de valeur. La « gravité » suppose un pronostic clinique analysable que l’on peut soumettre au jugement de chacun pour comprendre qu’un mal met en jeu le fonctionnement d’un corps (social). Quant à savoir si la France elle-même ne hiérarchise pas les douleurs de ses populations, cela est un autre débat que nous n’aborderons pas ici.

Parce que – comme souligné plus haut – la France est très en retard dans la recherche sur son passé esclavagiste et colonial, nous ne sommes pas habitués à la confrontation des connaissances sur l’histoire de l’esclavage. Heureusement, la traduction des travaux étrangers nous éclaire sur le point de vue de nombreux historiens étrangers. Pour faire bref, retenons ce qu’assure l’Américain Blanc Howard Zinn : « Les deux fondements qui firent de l’esclavage américain [des Africains] le plus cruel de toute l’histoire de l’humanité[sont] le désir frénétique de profits illimités, caractéristique de l’agriculture capitaliste, et la réduction de l’esclave à l’état de moins qu’humain par le biais de la haine raciale, fondée sur l’évidence implacable de la différence de couleur [faisant] du Blanc le maître et du Noir l’esclave »* (Une histoire populaire des États-Unis, Éd. Agone, 2022, 2023). Et c’est aussi sur cet « esclavage racialisé » avec un supérieur blanc (maître) et un inférieur noir (esclave) que s’appuie l’ONU pour dire que c’est le crime contre l’humanité qui a le plus gravement impacté les peuples de la terre.

L’esclavage des Noirs n’est donc pas le plus grand des crimes contre l’humanité sur une échelle des valeurs mais le plus GRAVE sur une échelle de l’impact ou des conséquences sur le fonctionnement des corps sociaux-culturels de la planète. N’y a-t-il pas une différence entre un cancer localisé et un cancer généralisé ? L’humanité entière est plus « gravement » atteinte par la maladie du racisme née avec l’esclavage des Africains. Si vous pensez le contraire, c’est à vous de dire s’il y a un autre « crime contre l’humanité » qui a autant impacté les populations aux quatre coins du monde.

Raphaël ADJOBI

* Avant Howard Zinn, en 1829, David Walker, un fils d’esclave né libre en Caroline du Nord et installé à Boston faisait remarquer que nul ne trouvera dans un texte sacré ou profane qu’un autre peuple a connu l’insulte suprême consistant à être chassé de la grande famille humaine avant d’être livré en pâture (Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis). L’insulte suprême” est le fondement de la haine du Noir sur tous les continents.

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