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Rachel Keke concrétise le combat de Françoise Ega

Rachel Keke députée française          Qui l’eût cru ? Voir le combat pour la prise en compte de l’exploitation des femmes de ménage, mené par l’Antillaise Françoise Ega* au milieu du XXe siècle et poursuivi en ce XXIe siècle par Rachel Kéké (22 mois de lutte contre le groupe Accor) conduire cette dernière à l’Assemblée nationale est très réjouissant. Entre 1960 et 1962, Françoise Ega était seule à militer par l’enquête sur le terrain et l’écriture ; en 2020 – 2021, elles étaient une vingtaine de femmes de ménage à accompagner Rachel Kéké dans ce combat. Cela rappelle la lutte et la victoire des sardinières bretonnes en 1924*; mais cette fois, avec la victoire politique en plus !

Rachel Keke et le mépris          En effet, si hier on luttait pour s’assurer le pain quotidien, aujourd’hui on veut bien être à côté de ceux qui décident de son prix. Et Rachel Kéké l’a bien compris. La règle commune devrait être : personne ne doit se permettre de décider unilatéralement de l’avenir de l’autre ; par conséquent, il faut être là où se prennent les décisions ! C’est bien la leçon que beaucoup de Français n’ont jamais comprise parce que trop habitués à se fier à des gens qu’ils estiment « très intelligents parce que sortis des écoles faites pour eux et donc désignés pour gouverner » ! «Ces sortes d’enfants prodigues par décrets [qui se voient] conférés à vingt ans les privilèges et les obligations du génie » (Pierre Bourdieu). Que ceux-là sachent qu’aucun diplôme ne valide le degré d’intelligence de l’individu ! Tout diplôme n’est que le minimum requis pour accéder à une fonction sociale déterminée. Rien d’autre ! L’intelligence et le talent n’ont pas besoin de diplôme ; même si les connaissances acquises dans la recherche du diplôme peuvent aider à l’exploitation du talent. Sinon, comme le dit si bien Pierre Desproges, « les diplômes ne sont faits que pour ceux qui n’ont pas de talents » ; hors des diplômes, ils sont incapables de faire preuve d’originalité dans la vie.

Rachel Keke et Stéphane Ravacley 2          Espérons que ceux qui estiment que par leur métier et leur manque de diplôme valorisant, la gouvernante d’un hôtel parisien – Rachel Kéké – et le boulanger de Besançon – Stéphane Ravacley – salissent la vie de notre Assemblée nationale seront rappelés par les Français vraiment intelligents à revoir ce que veut dire un député. Un député ne représente pas une entité fictive mais une condition de vie concrète que l’on voudrait porter à un niveau meilleur, digne et respectable ! C’est tout simplement cela que l’on appelle un idéal à atteindre depuis que certains parmi nous ont déclaré que « Dieu Tout-puissant, dans Sa sainte et très sage providence, a disposé la condition des humains de telle sorte qu’à tout jamais il y aura forcément des riches, forcément des pauvres ; certains seront tout en haut, éminents en pouvoir et dignité, d’autres en bas et dans la sujétion » (John Wintrop, 1630 – cité par Raphaël ADJOBI dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement – une autre révolution est possible, édit. Les impliqués 2021). Et à tous ceux qui, lorsqu’ils voient un Noir ou un plus pauvre qu’eux, se disent qu’ils sont en danger et qu’ils leur faut par conséquent soutenir les riches parce qu’ils sont convaincus que plus les riches seront riches moins eux seront pauvres, je dédie ces mots à méditer : « Vous avez soin de filtrer vos boissons pour éliminer le moindre moucheron, et […] vous avalez le chameau tout entier » (Matthieu ch. 23 v. 24). Rachel Keke revue espagnole

* Depuis le 12 avril 2019, une rue de Marseille porte le nom de Françoise Ega, dite Mam’Ega, poète et militante (1920 – 1976).

* Les sardinières bretonnes ont remporté une première victoire en 1905 ; mais, en moins de 20 ans, ce qu’elles ont gagné en augmentation de salaire a été rattrapé par la hausse des prix. D’où la lutte de 1924 qui a abouti à un nouveau mode de calcul de la rémunération calquée sur le travail accompli et non sur le temps passé.

Raphaël ADJOBI

Contre le racisme et le sexisme, « il faut forcer le changement » (Témoignage d’Audrey-Flore Ngomsik)

Physique et diversitéAudrey-Flore Ngomsik est docteure en chimie physique et chimie analytique de l’université Pierre et Marie Curie à Paris. Installée depuis peu en Belgique, elle est cofondatrice de « Trianon sientific communication » avec le Dr Markus Fanselow. Après un parcours universitaire sans avoir eu de modèle, elle milite pour plus de diversité là où les décisions se prennent (reproduction d’une vidéo publiée sur sa page facebook).

Pourquoi le choix des sciences : Je ne viens pas d’une famille de scientifiques ; mais j’ai toujours adoré les sciences. Pour comprendre un liquide transparent comme l’eau contenue dans une bouteille, il faut être chimiste pour savoir qu’il y a de l’oxygène et de l’hydrogène dedans. Il faut aussi être physicien parce qu’on se dit que l’eau est liquide donc il fait chaud dans la salle. Il faut aussi être biologiste, parce que comme l’eau est claire, on se dit qu’elle ne doit pas contenir trop de micro-organismes : donc on peut la boire. Conclusion : pour comprendre l’eau, il faut les trois connaissances ou sciences. Je voulais faire les sciences parce que la physico-chimie est une bonne façon de comprendre le monde. C’est aussi un bon exemple pour comprendre la diversité. Cela nous apprend que pour comprendre un problème, il faut plusieurs points de vue !

Les femmes et les sciences : il y a 20 ans, il y avait deux types de femmes : celles qui faisaient de la science parce qu’elles savaient qu’elles en feraient leur métier, et celles qui faisaient de la science parce que cela leur permettrait de faire un bon mariage ; cela faisait bien en société. J’étais dans une école d’ingénieurs à Paris où la moitié des femmes de ma classe étaient là parce qu’elles savaient qu’elles allaient épouser quelqu’un d’important et qu’il fallait avoir de la conversation. Aujourd’hui, cela paraît délirant ; mais à l’époque, c’était la moyenne (la norme) !

En STEM*, les femmes sont nombreuses au début ; et plus on avance, moins elles sont nombreuses. Et cela parce qu’il y a déjà l’idée que « les sciences, ce n’est pas pour les filles ». Et même quand on est d’une famille progressiste, ce poids ne permet pas à une petite fille de dire « je veux faire des sciences ». A part si on est comme moi et qu’on veut faire un métier de garçon ! Pourquoi un boulot de garçon ? C’est parce que c’est dans la littérature, c’est partout ! Pour moi, la représentation est hyper importante ! A toutes les échelles de la société, la représentation est importante parce que sinon, quand on est jeune et que l’on ne voit personne qui vous ressemble plus haut, on ne peut pas savoir que c’est possible d’atteindre ce niveau.

Par exemple : moi, je n’ai jamais eu un prof noir ; je n’ai jamais eu un prof femme et noire. Je ne parle même pas d’étudiant en thèse quand on est en première année et qu’on a besoin d’aide. Je n’ai jamais eu cela ! Si j’avais eu une femme aussi racisée comme moi à un plus haut niveau, il y a des moments où j’aurais été contente de savoir que je n’étais pas la seule.

Le racisme : J’ai réalisé le racisme assez tard. A l’université, je vais m’inscrire et là j’entends : « Mais rentrez dans votre pays ! Je ne vous inscris pas ! Que faites-vous là ? » J’ai dû aller voir le directeur de l’université qui m’a inscrite en me disant : « je suis vraiment désolé »…. J’ai passé mon année derrière un poteau pour que le mec ne me voie pas. C’est comme ça que j’ai réalisé le racisme. Frontalement ! Mais moi, j’ai de la chance… j’ai une grande bouche ! Mais (ce n’est pas évident car) il y a ceux qui vont te dire « ce serait bien que tu débarrasses la table quand on a fini de manger, comme ça les autres ils savent que tu sais où est ta place ». N’est-elle pas fantastique celle-là ? Je me rappellerai toujours de mon premier stage dans une institution connue… je sors du laboratoire avec des collègues et on va à la cantine. Je suis la première à m’installer à une table. J’avais la blouse blanche du laboratoire. Quelqu’un passe et dit : « les femmes de ménage, ce n’est pas là ! » Pas mal celle-là non plus !

Précautions à prendre pour gravir les échelons : Quand j’ai commencé à travailler en stratégie et à gravir les échelons, j’ai eu deux problèmes. Il me fallait cocher deux cases : « femme et Noire » ! C’est dire que c’est un niveau où on ne s’attend pas à voir une femme, et de surcroît une femme noire ! Quand j’ai fait ma thèse (en France) et que j’ai commencé à chercher du travail (en France), je m’y suis pris à 5 reprises. Au téléphone, ça se passe bien ; mais à chaque fois que je suis allée voir les gens (je ne mettais pas ma photo sur mon CV), on me ferme la porte au nez ; ou alors on me dit « Ah non mais ça ne s’entendait pas que vous êtes noire » !

Conclusion : 1) Si vous êtes une femme et que vous voulez vous lancer, faites les études de STEM que vous voulez ! Que ce soit astrophysique ou biologie, il faut y aller. On n’est pas plus bêtes que les autres. En fait on a les meilleures notes. C’est juste qu’après, on nous laisse tomber. 2) Ensuite il faut chercher – si dans votre université ou votre entourage il n’y a personne qui peut vous « mentorer » – vous prenez LINKEDIN* et vous y cherchez quelqu’un et vous lui envoyez un message. Il y a là très peu de personnes qui disent non ! 3) Si vous êtes noir(e), vous faites comme moi : j’ai fait d’un homme blanc mon partenaire parce que ça aide ! On peut dire ce qu’on veut mais c’est la réalité. Au début, c’est lui qu’on envoyait. Pour trouver des fonds, on en est encore là aujourd’hui. Les femmes sont celles qui ont le moins de fonds VICI dans le monde ; les femmes intersectionnelles, c’est encore pire. Donc établissez un partenariat qui vous aidera. C’est stratégique, mais c’est comme çà ! En France, il y a des femmes qui ont mis des noms d’homme sur leur CV pour « forcer » la main aux employeurs. Par exemple, à la place de Stéphanie, elles mettaient Stéphane, comme ça, ça passe comme une lettre à la poste ! Il faut forcer le changement en fait.

* STEM : abréviation des termes anglais « Science, technology, engineering et Mathematics ».

* LINKEDIN : réseau social professionnel en ligne.

Le lycée Jacques Amyot d’Auxerre accueille « La France noire »

Jacques-Amyot 2022 A          Le jeudi 19 et le vendredi 20 mai 2022, le lycée Jacques Amyot d’Auxerre a été le premier lycée de l’Yonne (89) a accueillir – pendant deux demi-journées – notre exposition « Les Noirs illustres et leur contribution à l’histoire de France »* ; une exposition spécialement destinée aux lycéens pour leur permettre de découvrir les Noirs qui, entre la révolution française et la dernière guerre mondiale, se sont illustrés dans les événements qui ont marqué la France.

          C’est dans le cadre d’un CDI absolument magnifique qu’a été installée l’exposition. Les quatre classes qui ont bénéficié de l’exposé du conférencier et ont échangé avec lui durant ces deux demi-journées ont été séduites par la contribution des Noirs aux deux abolitions de l’esclavage en France et aux deux guerres mondiales. Aussi, plus que des questions, ce sont des réflexions pertinentes traduisant leur plaisir de combler un vide que les élèves ont exprimées. Les applaudissements qui ont chaque fois salué la fin de l’exposé du conférencier était la preuve de leur satisfaction de goûter à des connaissances nouvelles venues élargir leur imaginaire.

20220519_103134          Merci aux professeurs documentalistes qui nous ont entourés d’un grand soin, et aux professeurs accompagnateurs qui nous ont manifesté leur grande satisfaction. Un grand merci aussi au proviseur qui a permis aux enseignants de découvrir notre travail et a pris soin de venir s’informer auprès de nous du bon déroulement des séances d’intervention.

* Cette exposition a été accueillie trois fois par le lycée Benjamin Franklin d’Orléans (45).

Raphaël ADJOBI

« Comment devient-on raciste ? » une conférence de Carole Reynaud-Paligot invitée par « La France noire »

La France noire et Carole Reynaud-Paligot          Dans le cadre de la commémoration de l’abolition de l’esclavage 2022, l’association La France noire a invité l’historienne Carole Reynaud-Paligot, coautrice de la BD « Comment devient-on raciste ?» (Édit. Casterman) pour deux conférences à Joigny (89) le jeudi 19 mai. La première séance s’est déroulée devant les lycéens et les élèves des classes de troisième du groupe scolaire Saint-Jacques. La seconde – tout public – a été l’occasion de rassembler des mouvements associatifs de la ville désireux d’une plus grande cohésion dans la lutte contre le racisme.

Capture pour blog 2          Les questions des jeunes ont montré qu’ils étaient conscients du fait que le racisme est une culture véhiculée par les adultes eux-mêmes ; des adultes qui traînent un passé fait du mépris de l’autre, de la valorisation de leur supériorité. Ce qui explique le besoin de ces jeunes de comprendre les mécanismes de cette haine de l’autre. La question : « comment combattre le racisme ? » a été posée lors des deux séances. La réponse de la conférencière, appuyée par le président de La France noire, a été claire : multiplier les rencontres avec la jeunesse afin de semer des connaissances sur ce fléau avec l’espoir de l’en préserver. Car l’ignorance entretient le racisme ; elle est le terreau sur lequel se développent les idées sans passer par le filtre de la réflexion. La conférencière a souligné le fait que essentialiser l’autre (lui attribuer des caractères propres immuables) pour l’inférioriser répond à un besoin de domination et d’exploitation mais aussi à un désir d’asseoir un nationalisme qui s’appuie explicitement ou implicitement sur la notion de « race » ; notion de « race » que les scientifiques assurent pourtant ne pas exister dans l’espèce humaine. Malheureusement, a-t-elle ajouté, dans l’histoire de l’humanité, il y a périodiquement des individus ou des groupes prêts à réactiver le mécanisme d’essentialisation et de hiérarchisation pour manipuler les masses à leur avantage. Et toujours, ces individus ou ces groupes trouvent des intellectuels, des scientifiques peu scrupuleux et des opportunistes pour applaudir.

Raphaël ADJOBI

L’Yonne Républicaine et la commémoration 2022 de l’abolition de l’esclavage à Joigny

Commém. mai 2022 Yonne républicaine

Depuis 2016 que l’association La France noire et la mairie de Joigny (89) commémorent l’abolition de l’esclavage, c’est la première fois que le journal départemental y consacre un article digne de l’événement ! Après des années de mépris et une humiliation, un jeune journaliste vient enfin de faire preuve d’un réel intérêt pour cet événement national. Il faut dire que si les préfets ont obligation d’organiser une cérémonie dans la capitale de leur département, cette obligation ne concerne pas les maires. En l’absence donc d’une volonté politique pour inscrire le 10 mai dans le calendrier national – voire même d’en faire un jour férié – chacun(e) fait avec sa sensibilité humaine, politique, de solidarité citoyenne, et le bon désir ou l’indifférence des associations de sa localité. En d’autres termes, presque rien ! Toutefois, en 2021, une circulaire du premier ministre soulignant « la nécessité de rappeler la place que l’esclavage (des Noirs) occupe dans notre histoire nationale » ainsi que la nécessité de « valoriser la part de la diversité française en rapport avec cette histoire » donnait mission aux préfets d’inviter les maires « à organiser une cérémonie similaire (à la leur), ou tout autre initiative, notamment culturelle en rapport avec la mémoire de l’esclavage ». Un an après cet appel ou cette invitation, Joigny semble demeurer la seule municipalité de l’Yonne, et peut-être même de toute la Bourgogne, à se souvenir de cet événement !

Commémoration de l’abolition de l’esclavage du 10 mai 2022 : le racisme au coeur du discours du président de « La France noire »

17 mai 2018         Cher(e)s ami(e)s, Mesdames et messieurs les responsables des organisations associatives, merci d’être parmi nous ce soir pour commémorer ensemble l’abolition de l’esclavage des Noirs dans l’océan indien et dans les Amériques.

         En effet – et ce n’est qu’un rappel – c’est en vertu du décret du 31 mars 2006 qu’est célébrée chaque 10 mai (je cite) « la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition ». C’est donc la 16e fois que cette journée honore les ancêtres des Français noirs (victimes de la traite et de l’esclavage) et cela sans rien enlever à leurs compatriotes blancs. Bien au contraire, cette journée est l’occasion de réfléchir ensemble aux événements qui ont scellé notre destin et nous permettent de dire que nous avons un passé en commun qui conditionne la construction de la république d’aujourd’hui. En d’autres termes, cette journée a pour but de favoriser la prise de conscience du fait que la France s’est construite et se construira toujours avec la vie et l’engagement des femmes, des hommes et des enfants – quelque soit leur origine et leur culture. La France n’a pas été construite par l’esprit de quelque génie pour qu’on nous fasse croire qu’elle est la continuité d’une même population depuis la nuit des temps ! Non, la France n’est pas un mythe ! Elle n’est pas un mythe créé pour justifier une imagerie devant remplacer la réalité qui fait d’elle un pays éclaté sur plusieurs continents et plusieurs océans.

          Pour paraphraser la jeune actrice américaine Anne Hathaway, je dirais ceci : si certaines personnes sont vraiment convaincues qu’elles sont placées au centre du mythe selon lequel toutes les races gravitent autour de la blanchité (de la peau blanche), alors ces personnes doivent reconnaître qu’elles causent un un grand dommage aux autres. A La France noire, nous savons très bien – comme cette jeune dame américaine – que ce mythe de l’homme blanc supérieur ou placé au centre du monde, au centre de l’humanité, est bien réel dans l’esprit de beaucoup de personnes. Et parce que ce mythe est ancien, ces personnes y croient. Parce que ce mythe est devenu une habitude, ces personnes pensent que c’est la norme. Parce que ces personnes ont reçu ce mythe en héritage, elles pensent qu’il est immuable, universel et éternel. Les conséquences de cette croyance en ce mythe sont absolument dangereuses parce que ce mythe privilégie un certain type de corps, un certain type de couleur de peau et ne donne pas la même valeur à tout ce qui n’y ressemble pas. Ce mythe, mesdames et messieurs, a été construit dans les esprits avec l’invention du racisme au XIXe siècle ! Et nous devons y prêter une grande attention si nous voulons le combattre.

          Avant l’invention du racisme, les populations d’Afrique et d’Europe qui se côtoyaient depuis l’Antiquité savaient que les uns avaient la peau tirant sur le rose et les autres la peau tirant sur le marron ou le noir. Mais les uns et les autres se désignaient par leur origine, leur terre d’appartenance. Jamais par la couleur de leur peau ! Ainsi, pour les Européens, les populations d’Afrique étaient des Égyptiens, des Éthiopiens, des Koushites ou des Nubiens. Et à partir du VIIIe siècle, au moment où les Arabes envahissent la péninsule ibérique avec dans leurs armées des soldats issus su Sahara et du sud de ce désert, un autre nom désignant les Africains est apparu : les Maures ! Oui, Mesdames et messieurs, avant le XIXe siècle, les Européens ne nommaient pas les peuples de la terre par la couleur de leur peau ! Le mot « noir » n’était qu’un adjectif qualificatif ; pas un nom ! Ainsi, jusqu’au XVIIIe siècle, n’importe quel chrétien savait que Saint-Maurice était un africain et donc un homme à la peau marron ou noire. Car on savait à l’époque que le nom Maurice vient du mot Maure, désignant un Africain, un homme à la peau sombre. Aujourd’hui, très peu de gens le savent.

          C’est donc depuis le XIXe siècle que, par le caprice et la volonté de nuire à d’autres peuples de la terre, des pseudo-scientifiques ont divisé l’humanité en catégories de couleurs, puis ont attribué à chacune des couleurs des caractères propres, et à partir de là ont établi une hiérarchie entre les humains : des meilleurs à la peau claire et les mauvais à la peau sombre.

          Comme tous les mythes, le racisme – cette obligation pour les autres couleurs de peau de se définir par rapport à la couleur dite « blanche » – a été imaginé, inventé pour justifier une réalité : celle de la déportation des Noirs puis leur mise en esclavage sur les terres étrangères des Amériques. C’est donc pour justifier la traite et l’esclavage des Noirs, que certains ne comprenaient pas ou dénonçaient, que l’on a produit ce récit imaginaire appelé racisme.

          Oui, Mesdames et Messieurs, le racisme est un mythe, un récit imaginaire qui fonctionne très bien parce qu’il rassure ceux qui ne veulent rien avoir à se reprocher quoi qu’ils fassent ; ceux qui sont toujours soucieux de leur dignité. Et notre exposition « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité » vous montre la naissance de ce mythe, les moyens mis en place en Europe et dans les Amériques pour le propager ainsi que ses conséquences à travers le monde. Notre exposition montre aussi que le mythe du racisme fonctionnait tellement bien en Europe que certains ont eu la bonne idée d’inventer un mythe dans le mythe ; ils estimaient que tous les « Blancs » n’étaient pas de vrais blancs et ont donc établi une échelle de la blancheur parmi les Européens, autorisant ainsi l’élimination des Blancs indésirables pour que demeure la catégorie qu’ils appellent la race blanche pure ! Cela s’appelle l’eugénisme. Cette partie de notre exposition est à découvrir absolument pour bien comprendre la pensée européenne hier et aujourd’hui, et singulièrement le génocide des juifs au milieu du XXe siècle.

          Au regard de ce qui vient d’être dit, Si vous lisez quelques textes du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, vous serez surpris par ce que les Européens ont pu dire des Africains, des Asiatiques, des populations autochtones des Amériques et même de certaines populations européennes. Ces Européens avaient presque la ferme conviction qu’ils étaient des demi-dieux. Ils avaient le sentiment qu’ils étaient sur terre par la volonté du Dieu créateur pour baptiser tous les autres êtres et dire qui mérite ou ne mérite pas leur considération. Oui, l’homme blanc s’était en quelque sorte attribué le même rôle qu’Adam de la Bible au début de l’humanité lorsque celui-ci était tout seul sur la terre. En effet, selon la Bible, Adam fut chargé de donner un nom aux bêtes et aux oiseaux de la nature que Dieu avait créés. C’était donc lui qui conférait une identité aux bêtes et aux oiseaux. C’est sur ce modèle que l’homme Blanc s’était arrogé le droit de baptiser tous les peuples de la terre, de les caractériser ou les essentialiser et de les hiérarchiser. Mais une autre lecture de la Bible est possible. Les bêtes, les animaux créés par Dieu avaient sans doute déjà tous un nom et Adam, censé les connaître, devait prononcer leur nom à haute voix pour se les remémorer – comme un enfant, un tout petit enfant qui apprend sa leçon dans l’exercice de l’apprentissage d’un langage qu’il devra plus tard transmettre à sa femme Eve puis à sa postérité. Oui, mesdames et messieurs, chaque peuple a conscience de son existence et des récits de son passé. Aucun peuple n’a donc le droit de dire l’histoire de l’autre, et ce qu’il vaut !

          Cette exposition montre de manière très simple que lorsqu’on a rangé les humains dans des catégories de couleurs, et surtout lorsqu’on a affecté à chaque couleur un caractère particulier, et qu’enfin on a pris soin de les hiérarchiser du plus mauvais au meilleur, tout devient permis contre les catégories inférieures. Cela établit donc une sorte de violence en cascade : la couleur de peau placée au sommet peut mépriser les trois autres, celle en deuxième position les deux autres, celle en troisième position la dernière ; et quant à la dernière, c’est bien fait pour elle puisqu’il est dit qu’elle est maudite depuis la nuit des temps, que dépourvue de tout génie humain elle n’a jamais rien produit de bon depuis le début de l’humanité.

          En clair, Mesdames et Messieurs, le racisme est un mythe inventé par les Européens à une époque précise pour justifier leur pouvoir ; mais ce mythe perdure. Il convient peut-être d’apprendre les mythes des autres peuples afin de relativiser celui des Européens donné en héritage parmi nous depuis deux siècles.

Je vous remercie.

Raphaël ADJOBI

10 mai 2022 : journée nationale de l’abolition de l’esclavage – Une exposition sur le racisme à Joigny

En vertu du décret du 31 mars 2006 est célébrée chaque 10 mai la « Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition ». Depuis 2016, la ville de Joigny et l’association La France noire organisent une cérémonie autour de ce pan de notre histoire commune avec une exposition et un moment convivial.

Commémoration 2022 Mairie B

Commémoration 2022 Bis

Nelson Mandela : vos ennemis ne sont pas forcément mes ennemis, et vos amis forcément les miens !


Le 11 février 1990, au Cap, Nelson Mandela retrouvait sa liberté après 27 ans de détention. Le 21 juin 1990, au « Aaron Davis hall – city college of New York », le journaliste Ken Adleman interpelle Nelson Mandela en ces termes :
Ceux d’entre nous qui partageons votre combat pour les droits de l’homme contre l’apartheid, avons été déçus par les modèles en matière de droit de l’homme que vous avez soutenus depuis que vous êtes sorti de prison. Vous avez rencontrez, à trois reprises au cours de ces derniers mois, Yasser Arafat que vous avez adulé. Vous avez dit à Kadhafi que vous partagez son point de vue, et vous le félicitez sur son dossier des droits de l’homme et sa volonté pour la liberté et la paix dans le monde. Et vous avez adulé Fidel Castro en tant que leader des droits de l’homme. Vous avez déclaré que Cuba est un des pays qui avaient le plus la tête sur les épaules en matière des droits de l’homme, en dépit du fait que les documents de l’ONU montrent que Cuba est le pire des pays. Je me demandais juste si ce sont vos modèles de dirigeants en matière des droit de l’homme ? Si oui, voudriez-vous un Kadhafi ou un Arafat ou un Fidel Castro en tant que futur président de l’Afrique du sud ?

Réponse de Nelson Mandela : « Une des erreurs que font certains analystes politiques, c’est de penser que leurs ennemis devraient être nos ennemis (applaudissements). C’est ce que nous ne pouvons faire et ne ferons jamais ! Nous avons notre propre lutte que nous menons à bien.

Nous remercions tout le monde d’avoir soutenu notre lutte. Néanmoins, nous sommes une organisation indépendante avec sa propre politique. Notre attitude envers un pays est déterminée par l’attitude de ce pays envers notre lutte (applaudissements). Yasser Arafat, le colonel Kadhafi et Fidel Castro soutiennent notre lutte jusqu’au bout ! Il n’y a donc aucune raison pour laquelle nous devrions avoir une quelconque hésitation à propos de leur attachement aux droits de l’homme tels qu’ils sont exigés en Afrique du sud. Notre attitude est basée sur le fait qu’ils soutiennent entièrement la lutte pour la fin de l’apartheid. Ils ne soutiennent pas seulement la lutte anti-apartheid dans le discours, ils mettent également des ressources à notre disposition pour qu’on gagne cette lutte ».

S’agissant des amitiés nées des relations personnelles, le cercle qui en résulte peut souffrir de la mésentente entre deux de ses membres. Mais cela n’a jamais pour conséquence inéluctable la mort du groupe ; sauf si ce groupe a une fin artistique ou autre intérêt commun bien clair. En d’autres termes – et c’est ce que dit Nelson Mandela – ce n’est pas parce que tu ne t’entends plus avec jean (qui n’est pas de ta famille) que je ne dois pas m’entendre avec lui. Jean n’est pas un membre de ta famille ; je ne suis donc pas devenu ami avec jean par un contrat signé avec toi : comment peux-tu alors exiger que je rompe ma relation d’amitié avec lui du simple fait que tu ne t’entends plus avec lui ? Une telle exigence est inacceptable ! Elle n’est rien d’autre qu’un chantage que l’on voit dans les jeux d’enfants.

Raphaël ADJOBI

Discours autour de l’exposition « Léopold Sédar Senghor, l’Africain universel »

Extrait du discours du président de l’association LA FRANCE NOIRE prononcé le 10 mai 2019 dans les salons de l’Hôtel de ville de Joigny (89) devant les autorités de la commune à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage.

Commémoration 2019          Nous sommes reconnaissants à l’association « Mémoires et partages », dont le siège est à Bordeaux, qui a réalisé l’exposition que nous présentons aujourd’hui. L’association a aussi une antenne au Sénégal ; ce qui explique, en partie, le thème de cette exposition : « Senghor, l’Africain universel ».

          La figure de Léopold Sédar Senghor nous rappelle un pan de notre Histoire commune : l’histoire coloniale de notre pays.

          Léopold Sédar Senghor est né sujet français à Joal, en Afrique, dans le territoire français du Sénégal. Comme tous les sujets français des colonies, sa vie va se construire dans le système colonial qui avait bien entendu besoin d’administrateurs locaux pour certaines fonctions. Mais, comme nous le savons tous, c’est la passion de la littérature qui va triompher en lui, et plus particulièrement l’amour de la poésie.

          On retient souvent de lui le poète et le chantre de la négritude – c’est-à-dire celui qui plaide pour la reconnaissance d’une histoire et d’une culture noires participant à une civilisation de l’universel au-delà des différences des traditions. Mais Senghor c’est aussi le sujet français très soucieux de remplir ses devoirs envers sa patrie, puisqu’il a participé à la deuxième guerre mondiale dans un régiment d’infanterie colonial.

Senghor Universel          Je voudrais ici m’attarder un peu sur un fait de l’histoire de cet homme ; un fait de son histoire qui nous éclaire sur l’histoire de la France avec les Noirs d’Afrique. Léopold Sédar Senghor étant noir et né dans une colonie française d’Afrique était sujet français et non pas citoyen français. Et ce n’est pas du tout la même chose ! Il pouvait participer à l’effort de guerre contre l’Allemagne mais ne pouvait entrer dans la fonction publique française métropolitaine. Sujet français, il lui a fallu demander la nationalité française afin de postuler au concours d’agrégation de grammaire et entrer ainsi dans l’enseignement en France en 1935.

          Mais alors, me direz-vous, quelle était la nationalité d’un sujet français ? Eh bien, il n’y en avait pas ! Senghor né au Sénégal n’était pas sénégalais ; puisque le Sénégal n’était pas une nation indépendante, la nationalité sénégalaise n’existait pas ! Avant d’obtenir la nationalité française, Senghor était donc officiellement « un Français sans papier » aussi bien au Sénégal qu’en France. C’était cela la réalité de la situation de tous les Africains des colonies françaises jusqu’en 1960.

          Ce n’est donc qu’en 1960, à 54 ans, à l’indépendance du Sénégal – et de presque toutes les colonies françaises d’Afrique – que Senghor, citoyen Français seulement à partir de 1935, va devenir Sénégalais. Senghor, un Noir né au Sénégal était donc Français avant de devenir sénégalais ! (aucun Français d’origine européenne ne peut se vanter d’avoir eu un tel parcours).

          Mesdames et messieurs, imaginez maintenant tous ces Africains « Français sans papier » et sans nationalité parce que « sujet français » – comme Senghor au départ – venus en France pendant les deux guerres mondiales et qui sont souvent restés en métropole ; imaginez tous ces Africains « Français sans papier » qui sont venus en France pour la reconstruction de la mère patrie à partir de 1946 ; imaginez tous ces Africains qui arrivaient en France après 1960 alors que les jeunes États indépendants n’avaient pas encore une administration pour identifier leurs populations et leur délivrer une nationalité (sénégalaise, gabonaise, malienne…). Si vous imaginez tout cela, alors, mesdames et messieurs, vous comprenez parfaitement pourquoi en France, jusqu’à la fin des années 1980, on employait plutôt l’expression « sans papier » pour désigner les Africains de France ou les Africains-Français et non le mot « immigrés ». Les moins jeunes parmi nous peuvent témoigner que c’était cela la réalité : avant les années 1990, « sans papier » était pour ainsi dire le statut des anciens « sujets français » ou des Africains des anciennes colonies françaises.

          Retenons donc que cette exposition retrace l’histoire d’un Français « sans papier » – mais qui devait, si nécessaire, verser son sang pour la France.

N’est-ce pas le fait de ne pas enseigner cette histoire qui cultive l’ignorance, et par voie de conséquence le racisme que l’on prétend vouloir combattre ? Pour combattre le racisme, il serait bon de commencer par cesser la culture de l’ignorance qui l’entretient.

Raphaël ADJOBI

Anne Hathaway combat les idées reçues

Bref discours de l’actrice américaine Anne Hathaway lors d’une soirée de gala de Human Rights compaign.

Anne Hathaway 2« Tout ce avec quoi je suis née m’a placée au centre d’un mythe dommageable et largement accepté. Ce mythe est que l’homosexualité gravite autour de l’hétérosexualité, et que toutes les « races » gravitent autour de la blanchité. Ce mythe est faux ! Mais ce mythe est trop réel pour trop de monde. Il est ancien, donc on y croit. C’est une habitude, donc on pense que c’est la norme. Il est hérité, donc on le pense immuable. Ses conséquences sont dangereuses parce qu’il privilégie un certain type d’amour, un certain type de corps, une certaine couleur de peau, et ne donne pas la même valeur à tout ce qui n’y ressemble pas. C’est un mythe qui nous accompagne depuis la naissance. Et c’est un mythe qui garde l’argent et le pouvoir entre les mains d’un petit groupe au lieu de l’investir dans les vies des personnes libres.

Ensemble, on ne va pas simplement remettre ce mythe en question. On va le détruire ! »

  • Anne Hathaway va fêter ses 40 ans le 12 novembre 2022.